
Débora Thomé, Instituto Brasileiro de Ensino, Desenvolvimento e Pesquisa (IDP) ; Fundação Getulio Vargas (FGV); Associação Brasileira de Ciência Política (ABCP)
La mobilisation sur les réseaux sociaux et dans la rue a contribué au retournement électoral en faveur de Lula, réélu président au Brésil le 26 octobre. Face à une droite majoritaire au Parlement et dans les États, le président devra négocier pour gouverner. Sa victoire pourrait freiner la poussée de l’extrême droite en Amérique latine et les projets d’incarcération de masse au Brésil.
La vérité, c’est que la science politique n’avait rien prévu de tout cela. En règle générale, un président qui brigue sa réélection dans un pays comme le Brésil a davantage de chances de l’emporter que ses adversaires. La fonction lui offre de la visibilité, des moyens et la possibilité de faire valoir son bilan. Mais le contexte dans lequel le pays s’est rendu aux urnes ce dimanche 25 octobre n’était pas favorable au président Luiz Inácio Lula da Silva.
Ces dernières années, l’Amérique latine a connu une vague qui a porté au pouvoir des conservateurs d’extrême droite. L’Argentine a élu Javier Milei en 2023. Le Chili a suivi le même chemin avec José Antonio Kast, élu à la fin de l’année 2025. Le Brésil, lui, avait un gouvernement de gauche impopulaire, malgré de bons résultats économiques. L’usure politique, les années de Lula au pouvoir et la poussée régionale de la droite semblaient toutes pointer dans la même direction.
D’autres signes allaient dans ce sens. Les études sur les élections à deux tours montrent qu’il est très difficile de renverser la situation lorsque l’adversaire termine le premier tour en tête. C’est pourtant exactement ce qui s’est produit au Brésil cette année. Au premier tour, le 4 octobre, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, avait devancé Lula avec environ 47 % des suffrages exprimés, contre 45 % pour le président. À la veille du second tour, le 24 octobre, un sondage annonçait encore une victoire de Flávio – ou, tout au plus, une égalité dans la marge d’erreur.
On s’attendait également à un niveau d’abstention qui ne s’est pas concrétisé. Au Brésil, le second tour de la présidentielle coïncide avec celui des élections des gouverneurs. Dans les États où les gouverneurs ont déjà été élus, de nombreux électeurs ont tendance à ne pas retourner aux urnes. Le vote est obligatoire dans le pays, mais l’amende pour une absence injustifiée ne représente que quelques réaux, soit moins d’un dollar. Cette année, pourtant, l’abstention au second tour est restée inférieure à la moyenne historique.
Malgré ce contexte défavorable, à l’issue de ce dimanche 25 octobre 2026, le président Lula a remporté l’élection avec environ 4 millions de voix d’avance – soit plus du double de l’écart enregistré en 2022.
Une mobilisation authentique sur les réseaux sociaux
Plusieurs explications peuvent éclairer ce retournement apparemment improbable. Une bonne partie tient à l’immense mobilisation sur les réseaux sociaux, qui s’est aussi traduite dans la rue. Elle a été coordonnée en grande partie par le député fédéral André Janones, allié de Lula, connu pour sa capacité à toucher de larges publics sur Internet.
Le Brésil n’avait pas connu un tel élan depuis le mouvement des Diretas Já, dans les années 1980, lorsque des foules étaient descendues dans la rue pour réclamer l’élection du président au suffrage direct et avaient contribué à mettre fin à la dictature militaire qui a dirigé le pays de 1964 à 1985.
Cette participation a touché toutes les classes d’âge. La présence de personnes âgées a particulièrement retenu l’attention, alors que la gauche peinait à mobiliser ce groupe lors des précédentes élections. Suivant les consignes du député sur un canal en ligne réunissant plus de 10 millions de personnes, elles ont ressorti le maillot du Brésil et se sont rendues aux arrêts de bus pour tenter de convaincre les électeurs de changer leur vote.
Ce constat éclaire aussi le fonctionnement actuel des campagnes numériques. Pendant des années, la droite latino-américaine a été jugée plus habile dans l’usage des réseaux sociaux, capable de transformer l’engagement en ligne en votes. Cette fois, la gauche brésilienne a réussi à inverser cette dynamique et à porter les échanges d’Internet jusque dans la rue et les bureaux de vote. La faiblesse du candidat adverse, impliqué dans plusieurs scandales de corruption et bien moins charismatique que son père, a également contribué à ce retournement.
Une bataille gagnée dans une guerre dont on ne voit pas encore la fin
La victoire de Lula s’accompagne toutefois de plusieurs défis. Le camp vaincu a déjà laissé entendre qu’il n’accepterait pas le résultat. En 2022, la défaite de Jair Bolsonaro avait été suivie de campements devant les casernes et de l’invasion de la place des Trois-Pouvoirs, à Brasília, le 8 janvier 2023. L’ancien président a finalement été condamné pour tentative de coup d’État.
En 2027, Lula gouvernera un pays où la plupart des gouvernements des États sont aux mains de la droite ou de l’extrême droite, tout comme la majorité des sénateurs et des députés fédéraux. Des négociations sont possibles avec le centre, en particulier avec le « Centrão », un bloc de partis sans identité idéologique claire qui soutient habituellement le gouvernement en place en échange de postes et de financements. Mais il est évident que réunir les soutiens nécessaires pour gouverner constituera un défi immense.
Âgé de plus de 80 ans, et alors qu’il entamera presque certainement son dernier mandat, Lula a obtenu quatre années supplémentaires à la tête du gouvernement en remobilisant un électorat jeune, qui se mobilise sur les réseaux sociaux mais répond aussi à l’appel de la rue. Cet électorat pourrait être de nouveau mobilisé à d’autres moments, si la capacité du président à gouverner, voire son mandat lui-même, venait à être menacée.
Pour l’Amérique latine, ce résultat pourrait marquer une pause dans la dynamique qui portait l’extrême droite au pouvoir dans presque tous les pays, avec le soutien d’États-Unis animés par des visées interventionnistes. Il pourrait aussi freiner, du moins pour l’heure, les tentatives de « bukélisation » du débat brésilien sur la sécurité publique.
Cette logique d’incarcération de masse, qui a porté Nayib Armando Bukele au pouvoir au Salvador, trouve un fort écho dans un pays confronté à de graves problèmes de sécurité publique comme le Brésil. Mais, pour l’instant, la majorité de la population continue de miser sur les politiques de prévention de la violence par l’inclusion sociale et la réinsertion.
Désormais entouré de nations gouvernées par des responsables politiques extrémistes, le Brésil a choisi de préserver et de renforcer sa jeune démocratie.
Débora Thomé, Professora, Instituto Brasileiro de Ensino, Desenvolvimento e Pesquisa (IDP) ; Fundação Getulio Vargas (FGV); Associação Brasileira de Ciência Política (ABCP)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.







