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La Turquie pourrait contraindre l’Europe à négocier en Méditerranée

En obtenant l’approbation de son accord maritime par le Parlement de l’Est libyen, Ankara consolide ses relations avec les deux pouvoirs rivaux du pays. Ce succès dépasse le tracé des frontières maritimes. Il touche aux ressources énergétiques, aux infrastructures et aux accès portuaires. Il met surtout en lumière les limites de l’influence française et le choix italien de composer avec la puissance turque.

Le 20 octobre 2026, la Chambre des représentants libyenne, qui siège à Tobrouk et soutient les autorités de l’Est, rivales du gouvernement de Tripoli, a approuvé le mémorandum maritime signé avec la Turquie le 27 novembre 2019 par le gouvernement d’entente nationale de Fayez al-Sarraj, alors reconnu internationalement. Elle a également abrogé les décisions par lesquelles elle avait rejeté les accords avec Ankara et demandé la rupture des relations politiques. Le changement est considérable : l’institution orientale qui s’était opposée à l’intervention turque accepte désormais l’un de ses principaux instruments diplomatiques. [1]

Ce vote ne change pas à lui seul les frontières maritimes reconnues par les autres États. Il signifie surtout que les autorités des deux camps libyens, malgré leur rivalité, acceptent désormais un texte qui attribue à la Turquie et à la Libye des zones maritimes contestées par la Grèce, notamment au voisinage de la Crète, ainsi que par l’Égypte. Pour Ankara, la contestation intérieure s’atténue ; l’opposition internationale demeure. Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée du succès turc.

Deux gouvernements et plusieurs centres de pouvoir

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye n’a pas retrouvé d’autorité nationale unifiée. Après son renversement, différentes milices issues de l’insurrection ont conservé leurs armes et leur contrôle local. La rupture politique de 2014 a installé des autorités concurrentes à l’ouest et à l’est. Il ne s’agit pourtant pas de deux États séparés par une frontière : les alliances changent, les groupes armés peuvent coopérer un jour et s’affronter le lendemain, et le pouvoir réel ne coïncide pas toujours avec les titres officiels.

À l’ouest, en Tripolitaine, Tripoli accueille le gouvernement d’unité nationale dirigé par Abdelhamid Dbeibah, issu du processus politique soutenu par l’ONU et toujours reconnu sur le plan international. À l’est, la Chambre des représentants siège à Tobrouk et appuie un gouvernement concurrent dirigé par Oussama Hammad. À Benghazi, Khalifa Haftar commande les forces regroupées sous le nom d’« Armée nationale libyenne » (ANL) : ce titre ne signifie pas qu’il dirige une armée nationale unifiée. Chef militaire ayant bâti son propre appareil de pouvoir, il domine une grande partie de la Cyrénaïque et exerce aussi une influence dans le Sud. Le Parlement, le gouvernement oriental et le commandement de Haftar restent des centres de décision distincts. [2]

Cette division politique se double d’une fragmentation militaire et économique. Autour de Tripoli, Dbeibah dépend de l’équilibre entre des groupes armés qui assurent une partie de la sécurité mais défendent aussi leurs propres intérêts. Dans le camp oriental, Haftar dispose d’unités, d’alliances tribales et de réseaux familiaux qui pèsent sur les décisions civiles. Quant au pétrole, il explique une grande partie des rapports de force : les champs et terminaux se trouvent notamment à l’est et dans le Sud, mais les recettes des exportations passent par des institutions nationales. Tenir un puits ne signifie donc pas toucher directement l’argent de sa vente.

La crise libyenne ne se réduit donc pas à un duel Dbeibah-Haftar. Elle met aux prises des institutions et des forces dont les alliances évoluent. Les efforts de l’ONU en vue d’élections et d’une réunification des institutions restent confrontés à cette réalité ; la mission annonçait encore, le 30 août 2026, un nouvel arrangement préparatoire. Le vote maritime marque un rapprochement sur un intérêt particulier. Il ne signifie ni paix générale ni réunification du pays. [3]

Cette chronologie éclaire le retournement actuel : en 2011, Kadhafi est renversé ; en 2014, les institutions se divisent ; en 2019-2020, Haftar attaque Tripoli, puis recule devant une coalition soutenue par la Turquie ; en 2021, le gouvernement de Dbeibah est formé dans le cadre d’une transition qui ne débouche pas sur des élections nationales. En 2026, la concurrence entre Tripoli et Benghazi persiste, mais les alliances extérieures se recomposent.

Ankara gagne un partenaire chez son ancien adversaire

En avril 2019, Haftar a lancé une offensive pour conquérir Tripoli. La Turquie, intervenue au soutien des autorités de l’Ouest, a contribué à repousser ses forces en 2020. En novembre 2019, alors que la guerre était en cours, Ankara et le gouvernement de Fayez al-Sarraj avaient conclu deux mémorandums, l’un sécuritaire, l’autre maritime. D’où le paradoxe de l’automne 2026 : le camp que la Turquie a aidé à vaincre militairement avalise le texte signé par ses adversaires.

Ce rapprochement s’est concrétisé. Le ministère turc de la Défense a annoncé une réunion de délégations militaires lors de l’escale de la corvette TCG Kınalıada à Benghazi, le 20 août 2025, ainsi qu’une visite de Saddam Haftar à bord. Cette escale ne prouve pas l’existence d’une base permanente, mais elle atteste des échanges militaires directs. [4]

Pour Haftar et son entourage, ce rapprochement répond à des intérêts concrets : diversifier les partenaires étrangers, attirer les entreprises turques et éviter une opposition prolongée avec une puissance déjà influente à Tripoli. Pour Ankara, les contrats de reconstruction et la coopération sécuritaire facilitent l’accès à l’Est sans abandonner les relations avec l’Ouest. Le vote du 20 octobre traduit cette évolution diplomatique, non une adhésion du camp Haftar à toutes les positions turques. [5]

La Turquie n’a donc pas besoin de réconcilier toute la Libye pour progresser. Elle peut négocier avec chacun des centres de pouvoir sur ce qu’il contrôle effectivement. Cette souplesse comporte toutefois une fragilité : les accords restent exposés aux rivalités internes et aux changements de succession.

Le pari français sur Haftar ne garantit plus les choix de Benghazi

La politique française s’explique d’abord par les années de lutte contre les organisations jihadistes, durant lesquelles Paris a considéré Haftar comme un interlocuteur sécuritaire important. Emmanuel Macron a ensuite reçu Haftar et Fayez al-Sarraj, alors chef du gouvernement d’entente nationale à Tripoli, à La Celle Saint-Cloud, le 25 juillet 2017. L’objectif affiché était de rapprocher les deux camps et de soutenir une sortie politique de la crise. Cette médiation n’a toutefois pas empêché l’offensive contre Tripoli en 2019. [6]

Les Émirats arabes unis et l’Égypte ont également soutenu le camp oriental, selon des objectifs qui ne se confondent pas avec ceux de la France. Aucun de ces soutiens n’impliquait que Haftar renonce à chercher d’autres partenaires. Le rapprochement avec Ankara illustre précisément cette autonomie : un acteur libyen peut bénéficier de plusieurs relations extérieures, y compris lorsque leurs intérêts divergent.

Parallèlement, Haftar maintenait ses contacts avec Paris. Haftar a rencontré Macron à l’Élysée le 26 février 2025, selon une dépêche de l’AFP publiée le lendemain. Le vote d’octobre révèle néanmoins les limites de ce lien : Paris conserve un accès au dirigeant oriental, sans pouvoir garantir ses choix stratégiques. [7]

La France conserve également des intérêts économiques importants. Le 24 janvier 2026, TotalEnergies a signé la prolongation des concessions de Waha jusqu’à la fin de 2050. Cette implantation industrielle ne doit pas être confondue avec l’influence diplomatique de Paris, mais elle rappelle la persistance d’intérêts français importants. Le problème de Paris est de transformer sa présence en capacité d’action. [8]

L’Italie choisit de composer avec la Turquie

Rome aborde la Libye avec des contraintes immédiates : approvisionnement énergétique, stabilité de son voisinage méridional et départs de migrants vers ses côtes. Ces priorités favorisent des arrangements pratiques avec les autorités capables d’agir sur place. La compétition avec Paris existe, mais elle ne suffit pas à expliquer cette politique.

La présence ancienne d’Eni donne à cette politique une dimension économique majeure. Le 28 janvier 2023, le groupe italien et la compagnie nationale libyenne du pétrole (NOC) ont annoncé un projet gazier de 8 milliards de dollars autour des structures A et E, deux installations destinées à exploiter des gisements gaziers offshore liés à Bahr Essalam, au large de l’ouest libyen. Le gaz doit approvisionner la Libye et, à terme, contribuer aux exportations. Le gazoduc Greenstream relie déjà la côte libyenne à la Sicile. Pour Rome, la sécurité libyenne est donc directement liée à ses besoins énergétiques. [9] [18]

Le 16 mars 2026, Eni a annoncé deux découvertes gazières dont les ressources estimées dépassent ensemble mille milliards de pieds cubes, soit environ 28 milliards de mètres cubes. Ces ressources ne sont pas immédiatement exploitables, mais elles expliquent l’intérêt de Rome pour des relations durables avec la Libye. [10]

L’Italie coopère aussi directement avec Ankara. Le 1er août 2025, Giorgia Meloni a participé à Istanbul à une rencontre avec Recep Tayyip Erdoğan et Abdelhamid Dbeibah, notamment consacrée aux migrations. Rome accepte ainsi de traiter avec la puissance turque pour protéger ses propres priorités. Cela ne vaut pas approbation du tracé maritime contesté. [11]

Rome et Paris se distinguent surtout par leur manière de gérer le rapport de force. L’Italie cherche des arrangements sectoriels ; la France doit articuler ses intérêts libyens avec sa proximité stratégique avec la Grèce. Ankara peut tirer parti de ces priorités différentes. Un gain italien ne devient pas automatiquement un gain européen collectif.

Ce que l’accord change réellement en mer

Concrètement, le mémorandum de 2019 trace entre la Turquie et la Libye une délimitation maritime qui réduit très fortement la place accordée aux îles grecques situées entre leurs côtes, en particulier la Crète. La Grèce et l’Égypte s’opposent à cet accord. Athènes estime que ces îles produisent elles aussi des droits sur les espaces maritimes environnants. Deux interprétations opposées du droit de la mer se superposent ainsi sur la carte. L’Union européenne considère également que le tracé porte atteinte aux droits d’États tiers et ne respecte pas le droit de la mer ; Ankara défend une délimitation qu’elle juge équitable. Le vote libyen renforce politiquement la position turque, mais ne fait pas disparaître les objections juridiques grecques et égyptiennes. [12]

Une précision juridique est indispensable. La mer territoriale, qui peut s’étendre jusqu’à 12 milles nautiques de la côte, relève de la souveraineté de l’État riverain. La zone économique exclusive (ZEE), pouvant atteindre 200 milles nautiques sous réserve des droits des autres États, lui donne des droits privilégiés pour exploiter les ressources de l’eau et des fonds marins : elle ne lui donne pas la propriété de toute la mer. Le plateau continental concerne les fonds marins et leur sous-sol, notamment pour l’exploitation des hydrocarbures. Lorsque les côtes ou les îles de plusieurs pays se font face à faible distance, leurs revendications se chevauchent et doivent être délimitées. C’est précisément ce qui oppose Ankara, Athènes et Le Caire. [13]

L’intérêt économique est néanmoins tangible. Le 25 juin 2025, la NOC a signé avec la compagnie turque TPAO un mémorandum prévoyant des études géologiques et géophysiques sur quatre zones en mer. Cet accord concerne l’exploration et ne prouve pas l’existence de nouveaux gisements exploitables. Il montre comment la diplomatie maritime peut ouvrir des perspectives industrielles. [14]

Des fonds marins aux ports européens

Les câbles électriques élargissent les enjeux de ce différend. Le Great Sea Interconnector doit relier le réseau européen à Chypre, puis à Israël. Le 15 octobre 2026, Reuters rapportait une demande de reprise des études des fonds marins et rappelait l’opposition turque au projet. L’enjeu est de savoir si un chantier soutenu par les Européens peut avancer malgré les revendications d’Ankara. [15]

Il faut cependant distinguer pression opérationnelle et droit reconnu. La Convention sur le droit de la mer protège la pose des câbles sous-marins, selon les règles applicables aux différents espaces ; les gazoducs obéissent en partie à d’autres conditions. La Turquie n’est pas partie à cette convention, et les désaccords sur les délimitations persistent. Mais une revendication de plateau continental ne crée pas à elle seule un veto général sur tous les câbles. [13]

Les ports entrent également dans cette stratégie. Ils permettent l’entretien des navires, l’arrivée des équipements, le commerce et, selon les accords conclus, l’appui militaire. Les routes maritimes relient ensuite ces installations aux marchés. Ressources, infrastructures sous-marines et accès logistiques peuvent se renforcer mutuellement, sans relever d’un même régime juridique ni d’un contrôle turc déjà acquis.

La stratégie turque combine plusieurs leviers : protection militaire d’un partenaire à Tripoli, dialogue avec son ancien adversaire à Benghazi, ouverture économique et consolidation de ses revendications en mer. La Libye devient ainsi un point d’appui pour peser sur les décisions méditerranéennes. L’enjeu n’est pas un « corridor » turc qui interdirait automatiquement la navigation, mais la capacité d’Ankara à compliquer ou à négocier les projets concurrents.

L’Égypte, la Grèce et Chypre rejettent l’accord turco-libyen

Le 21 octobre 2026, le ministère égyptien des Affaires étrangères a rejeté l’approbation libyenne du mémorandum de 2019. Le Caire le juge nul et sans effet juridique pour l’Égypte, notamment au regard de ses droits sur la zone économique exclusive et le plateau continental. Cette protestation est politiquement significative : l’Égypte, soutien traditionnel du camp Haftar, conteste un accord désormais accepté par les autorités orientales libyennes. Ce désaccord montre que leurs intérêts ne coïncident pas toujours, sans annoncer pour autant une rupture. [19]

La Grèce a également rejeté la décision de Tobrouk, tandis que Chypre s’oppose depuis l’origine à la délimitation turco-libyenne. Le 22 octobre, Athènes a annoncé des discussions avec Le Caire sur une extension vers l’est, en direction de Chypre, de leur accord partiel de délimitation maritime signé en 2020. Aucun nouvel accord n’avait alors été conclu : les deux capitales cherchent à opposer une réponse diplomatique et juridique à la stratégie d’Ankara. Israël a, lui aussi, condamné le vote libyen. [20] [21]

Une Europe conduite à choisir sa réponse

En obtenant l’assentiment des autorités orientales à un accord initialement conclu avec Tripoli, Ankara marque un point décisif. Son influence n’est toutefois pas exclusive. Haftar conserve d’autres interlocuteurs : sa réception par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le 19 août 2026, rappelle que son rapprochement avec Ankara s’inscrit dans une diversification des relations, non dans l’abandon automatique de ses anciens soutiens. [16]

Les Européens peuvent donc encore peser. Leur difficulté est d’articuler la défense des droits grecs et chypriotes, les besoins énergétiques et les relations avec les pouvoirs libyens. Une politique française sans relais opérationnels risque de s’épuiser en protestations ; des arrangements italiens sans coordination européenne peuvent conforter le pouvoir de négociation d’Ankara.

La Turquie ne peut fixer seule les règles applicables aux fonds marins méditerranéens. Elle travaille en revanche à rendre son exclusion politiquement et matériellement coûteuse. C’est en ce sens qu’elle cherche à contraindre l’Europe au dialogue. Pour Paris comme pour Rome, la question devient celle du contenu de la négociation : défendre ensemble des intérêts précis, ou laisser Ankara traiter séparément avec chacun.

Sources et liens de référence

[1] Agence libyenne LANA — approbation parlementaire, 20 octobre 2026

[2] Associated Press — les pouvoirs libyens et le vote du 20 octobre

[3] UNSMIL — accord sur les prochaines étapes électorales, 30 août 2026

[4] Ministère turc de la Défense — escale à Benghazi, 20 août 2025

[5] Reuters — rapprochement Ankara Benghazi et ratification, 20 octobre 2026

[6] Élysée — rencontre de La Celle-Saint-Cloud, juillet 2017

[7] AFP dans L’Orient-Le Jour — Haftar reçu par Macron, 27 février 2025

[8] TotalEnergies — prolongation des concessions de Waha, janvier 2026

[9] Eni — projet gazier de 8 milliards de dollars, 28 janvier 2023

[10] Eni — deux découvertes gazières, 16 mars 2026

[11] Ambassade d’Italie — sommet Italie-Turquie-Libye du 1er août 2025

[12] Union européenne — déclaration sur le mémorandum, 21 octobre 2026

[13] Nations unies — Convention sur le droit de la mer, notamment articles 56, 58, 79 et 121

[14] LANA — accord NOC-TPAO sur quatre zones en mer, 25 juin 2025

[15] Reuters — projet Great Sea Interconnector, 15 octobre 2026

[16] Présidence égyptienne — rencontre Sissi-Haftar, 19 août 2026

[17] Reuters dans La Tribune — militaires français en Libye, 20 juillet 2016

[18] Eni — activités en Libye et gazoduc Greenstream

[19] Ministère égyptien des Affaires étrangères, communiqué du 21 octobre 2026 — https://sis.gov.eg/en/media-center/news/egypt-rejects-libyan-parliaments-ratification-of-maritime-mou-with-turkey/

[20] Reuters, 22 octobre 2026 — discussions Grèce-Égypte sur l’extension de la ZEE — https://www.reuters.com/world/greece-egypt-talks-extend-maritime-zone-further-east-2026-10-22/

[21] Reuters, 21 octobre 2026 — réactions de l’Égypte et d’Israël — https://theprint.in/world/egypt-rejects-libyan-approval-of-maritime-deal-with-turkey/3078106/

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