
Dans un rapport consacré à GlobUs, le service français VIGINUM décrit un dispositif qui associerait médias, formations, influenceurs, événements culturels et mouvements de jeunesse pour installer des récits favorables à Moscou en Afrique. Au Cameroun et en République du Congo, cette stratégie présumée illustre la mutation de l’influence russe depuis la disparition d’Evguéni Prigojine : moins visible comme opération centralisée, elle chercherait davantage à s’enraciner dans les sociétés locales. Mais le rapport invite aussi à ne pas confondre l’ampleur d’un dispositif avec son efficacité réelle.
La guerre de l’information ne se joue plus uniquement sur les réseaux sociaux. Elle se construit aussi dans des salles de formation, des émissions de télévision, des expositions, des associations et des initiatives présentées comme citoyennes. C’est l’un des principaux enseignements du rapport de VIGINUM consacré à GlobUs, une structure russe qui se présente comme un club international d’experts, mais que le service français décrit comme une plateforme d’influence et d’ingérence informationnelle.
Selon les investigations françaises, GlobUs serait dirigé par deux spécialistes russes des stratégies politiques, Youlia Berg et Andreï Gromov, issus de réseaux liés à Evguéni Prigojine. L’organisation combinerait des opérations numériques avec des activités de terrain, en particulier au Cameroun et en République du Congo. Elle contribuerait à diffuser des récits favorables à la Russie, critiques de l’Occident et, plus spécifiquement, hostiles à la présence et aux intérêts français sur le continent.
La portée de cette enquête dépasse le cas d’une seule organisation. Elle éclaire une transformation du dispositif d’influence russe après la mort de Prigojine, en août 2023 : la réorganisation de réseaux préexistants, leur rapprochement avec des structures liées à l’État russe et le recours à des intermédiaires capables de donner une apparence locale à des opérations poursuivant des objectifs stratégiques.
Après Wagner, la recomposition d’un marché de l’influence
La disparition de Prigojine, patron du groupe Wagner, n’a pas mis fin aux activités d’influence associées à son entourage. Elle a ouvert une période de restructuration au cours de laquelle une partie des réseaux et des ressources de l’ancien dispositif a été réorganisée, selon VIGINUM, au bénéfice de structures davantage liées à l’État russe et à ses services de renseignement.
Le rapport distingue plusieurs composantes de cet environnement, dont le renseignement militaire russe, associé notamment à Africa Corps et à African Initiative, et le Service de renseignement extérieur russe, auquel seraient liées certaines structures héritées du projet Lakhta. GlobUs s’inscrirait dans cette recomposition sans être, pour autant, présenté comme une simple organisation administrative de l’État russe.
Le service français estime probable que la structure ait été identifiée et utilisée par les autorités russes ou leurs services pour faciliter des opérations d’influence. Cette conclusion repose sur les profils de ses dirigeants, leurs relations avec des réseaux antérieurs et les activités observées. Elle ne signifie pas que chaque initiative de GlobUs serait directement commandée par un service de renseignement.
Cette distinction est essentielle. Le dispositif décrit fonctionne aussi comme un marché de l’influence dans lequel des entrepreneurs politiques cherchent à obtenir des financements, à développer leurs réseaux et à servir des objectifs qui peuvent converger avec ceux de Moscou. Les intérêts personnels des organisateurs et les objectifs géopolitiques russes peuvent ainsi se renforcer mutuellement, sans nécessairement relever d’une chaîne de commandement unique.
La logique est celle d’une structure souple, capable de changer de nom, de partenaires ou de méthodes. Une organisation peut promouvoir la coopération internationale, la formation des jeunes ou les échanges culturels tout en participant, selon les éléments réunis par VIGINUM, à une stratégie de manipulation de l’information. C’est précisément cette superposition des fonctions qui rend le dispositif difficile à identifier à partir de sa seule communication publique.
La stratégie du relais local : faire porter les récits par des Africains

Le cœur du mécanisme décrit par VIGINUM tient à la recherche de relais locaux. Un message pro-russe diffusé directement par un média russe ou par un représentant officiel de Moscou peut être perçu comme de la propagande étrangère. Le même récit, repris par un animateur de télévision, un influenceur, un militant ou une association présentée comme indépendante, peut bénéficier d’une crédibilité différente auprès du public.
Cette stratégie consiste à « africaniser » les récits, selon la logique mise en évidence dans le rapport. Il ne s’agit pas seulement de traduire des messages en français ou dans des langues locales, mais de les inscrire dans des débats politiques et sociaux déjà présents : souveraineté, mémoire coloniale, critique des anciennes puissances, rejet de l’ingérence extérieure et recherche de nouveaux partenariats économiques ou sécuritaires.
La Russie se présente alors comme un partenaire qui respecterait la souveraineté des États africains, à la différence des puissances occidentales accusées de maintenir des rapports de domination. Ce discours rencontre des sensibilités réelles et ne peut être réduit, dans son ensemble, à une fabrication étrangère. Les critiques de la politique française en Afrique ont des causes historiques et politiques propres. Le problème soulevé par le rapport est plutôt celui de l’exploitation organisée de ces ressentiments, lorsque des récits trompeurs ou sélectifs sont diffusés pour servir des intérêts extérieurs.
VIGINUM décrit ainsi des émissions sponsorisées par GlobUs sur des médias panafricains, dans lesquelles des intervenants présentés comme des experts relaient des affirmations jugées inexactes ou trompeuses sur la France, l’Ukraine ou les relations entre Paris et les pays du Sahel. L’enjeu n’est pas seulement de convaincre un public d’une position particulière : il est aussi de délégitimer les sources d’information concurrentes et d’installer une grille de lecture dans laquelle les intérêts russes apparaissent systématiquement comme compatibles avec ceux des populations locales.
L’efficacité de cette approche dépend cependant de la confiance accordée aux relais. Les réseaux peuvent multiplier les comptes et les contenus sans parvenir à modifier durablement les opinions. La présence numérique constitue un indicateur de capacité de diffusion, non une preuve automatique d’adhésion.
Cameroun : les médias comme terrain d’expérimentation
Au Cameroun, le rapport met en évidence l’utilisation de médias panafricains comme plateformes de diffusion. GlobUs aurait notamment sponsorisé des émissions sur Panafrican Média TV, tout en faisant intervenir des personnalités déjà actives dans des espaces médiatiques pro-russes.
Le mécanisme repose sur une séparation apparente entre les producteurs du récit et ceux qui le diffusent. La structure qui finance ou organise une émission n’est pas nécessairement présentée comme son commanditaire. Les intervenants peuvent être introduits comme analystes politiques ou spécialistes indépendants, tandis que les mêmes arguments circulent ensuite sur les réseaux sociaux et dans d’autres médias.
Cette circulation permet aux messages de franchir les frontières entre les espaces numériques et audiovisuels. Elle complique également la tâche des observateurs : un contenu isolé peut ressembler à une opinion politique ordinaire, alors que sa répétition coordonnée dans plusieurs canaux peut révéler une stratégie plus large.
Le rapport rattache certaines de ces pratiques à des réseaux antérieurs d’influence russe, notamment l’AFRIC, une structure présentée comme une communauté d’experts et d’observateurs électoraux. Selon VIGINUM, ces réseaux auraient servi à soutenir des acteurs politiques favorables aux intérêts russes et à intervenir dans des débats électoraux.
Les éléments relatifs aux élections sud-africaines de 2019 et de 2024, évoqués dans le document, illustrent la manière dont ces réseaux auraient pu chercher à peser sur des campagnes politiques. Il convient toutefois de distinguer les documents et activités identifiés, les attributions formulées par les enquêteurs et l’ampleur réelle de leur impact sur les résultats électoraux, qui ne peut être déduite de la seule existence d’une opération.
République du Congo : former, organiser, fidéliser
C’est en République du Congo que le rapport décrit le plus précisément l’articulation entre présence numérique et implantation physique. À l’approche de l’élection présidentielle de mars 2026, GlobUs aurait multiplié les initiatives à Brazzaville : exposition consacrée aux relations internationales, enquêtes socio-économiques, ouverture d’une « École de Médias », activités sportives et création d’un mouvement de jeunesse baptisé « Avenir du Congo ».
Ces actions répondent à plusieurs objectifs possibles. Les événements publics donnent une visibilité à l’organisation et contribuent à présenter la Russie comme un partenaire actif. Les enquêtes de terrain permettent de recueillir des informations sur les attentes des populations et les réseaux locaux. Les formations peuvent fournir des compétences pratiques à de jeunes participants, mais aussi créer des relations durables avec les organisateurs et faciliter la constitution d’un réseau de relais.
L’« École de Médias » occupe une place particulière dans cette stratégie présumée. Selon VIGINUM, elle aurait notamment servi à former de futurs animateurs et créateurs de contenus, certains ayant ensuite participé à l’écosystème numérique d’« Avenir du Congo ». Le service français estime que cette structure, présentée comme un mouvement de jeunes Congolais, aurait été largement conceptualisée et impulsée par GlobUs.
Le rapport relève également des indices techniques concernant les infrastructures numériques du mouvement : hébergement en Russie, éléments en langue cyrillique dans le code source du site et liens avec des comptes ou adresses associés à GlobUs. Sur cette base, VIGINUM considère avec un niveau de confiance élevé que des personnes liées à GlobUs ont participé à la création de cet environnement numérique.
L’intérêt stratégique est clair : un mouvement qui semble émerger spontanément de la société civile peut donner une légitimité locale à des messages qui, autrement, seraient identifiés comme étrangers. Le mouvement ne se contente pas de relayer des contenus ; il peut aussi organiser des activités, attirer de nouveaux participants et produire ses propres publications.
Le rapport décrit enfin des connexions entre GlobUs et African Initiative, notamment autour de la promotion du réseau social AFree et d’événements organisés à Brazzaville. Il en ressort l’image d’un écosystème composé de plusieurs structures, parfois distinctes, mais susceptibles de se soutenir et de poursuivre des objectifs convergents.
L’influence ne se limite pas à la désinformation
Réduire cette stratégie à la diffusion de fausses informations serait insuffisant. Le rapport insiste sur l’imbrication entre communication, formation, diplomatie publique, initiatives sportives et projets présentés comme humanitaires.
Cette diversité peut rendre l’influence plus durable. Une exposition ou une compétition sportive crée une expérience concrète ; une formation apporte des compétences et des contacts ; une initiative sociale peut répondre à un besoin local. Ces activités contribuent à installer une image positive du partenaire russe, qui peut ensuite être mobilisée dans les débats politiques et médiatiques.
Il faut néanmoins éviter de considérer toute coopération culturelle, éducative ou économique avec la Russie comme une opération d’ingérence. Les États africains ont leurs propres intérêts diplomatiques et cherchent à diversifier leurs partenariats. Les acteurs locaux peuvent aussi soutenir sincèrement certaines initiatives. La question centrale est de déterminer si des activités sont transparentes, si leurs financements et leurs commanditaires sont connus, et si elles servent à manipuler le débat public ou à dissimuler une intervention politique.
Cette nuance est déterminante pour ne pas reproduire, en sens inverse, une vision dans laquelle les sociétés africaines seraient de simples terrains passifs de rivalité entre puissances. Les responsables politiques, les journalistes, les associations et les citoyens disposent de leurs propres stratégies et de leur propre capacité de jugement. Une analyse rigoureuse doit reconnaître cette autonomie tout en examinant les mécanismes d’influence documentés.
La France face à une concurrence qui ne se joue pas seulement en ligne
Pour Paris, le rapport met en lumière une difficulté stratégique. La réponse aux opérations d’influence ne peut se limiter à la suppression de comptes ou à la publication de démentis. Lorsque les récits s’appuient sur des griefs historiques, des frustrations sociales ou des critiques de la politique étrangère française, une réponse exclusivement technique risque de manquer le fond du problème.
La transparence sur les financements et les affiliations, le renforcement de l’éducation aux médias, le soutien au journalisme indépendant et la vérification des contenus sont des leviers importants. Mais ils doivent s’accompagner d’une réflexion sur les raisons pour lesquelles certains discours trouvent un écho. La crédibilité de la France dépend aussi de la cohérence entre ses déclarations et ses pratiques, ainsi que de sa capacité à accepter un débat contradictoire sur son rôle en Afrique.
La même exigence vaut pour les autorités des pays concernés. Elles peuvent chercher à protéger leurs processus politiques contre les ingérences sans transformer cette lutte en instrument de contrôle des opinions. La distinction entre influence étrangère clandestine, coopération légitime et expression politique locale doit être établie à partir d’éléments vérifiables, dans le respect de la liberté de la presse et du pluralisme.
Enfin, le cas de GlobUs rappelle que les plateformes numériques ne sont qu’une partie de l’infrastructure de l’influence. Les réseaux sociaux accélèrent la diffusion des messages, mais leur efficacité potentielle repose sur des relations établies hors ligne, des formations, des financements et des relais humains.
Ne pas surestimer la puissance du dispositif
VIGINUM formule lui-même une mise en garde importante : l’efficacité réelle de GlobUs sur les populations ciblées reste à établir. Les opérateurs d’influence ont intérêt à présenter leurs campagnes comme des succès, alors que le nombre de publications, de comptes ou d’abonnés ne démontre pas nécessairement une transformation des opinions.
Cette réserve évite de donner à la Russie une image d’omniprésence et de toute-puissance qui pourrait, paradoxalement, renforcer les récits qu’elle cherche à promouvoir. Une opération peut être techniquement sophistiquée sans être politiquement décisive. Pour mesurer son impact, il faudrait disposer d’études indépendantes sur l’exposition des publics, la réception des messages, l’évolution des perceptions et les éventuels effets sur les comportements politiques.
Le rapport soulève également une question plus grave concernant le Cameroun : il évoque le cas de ressortissants camerounais qui auraient été recrutés sous de fausses promesses d’emploi avant de se retrouver engagés sur le front russe en Ukraine. Le document ne permet pas d’attribuer directement à GlobUs la responsabilité de ces recrutements. Il invite néanmoins à examiner avec attention les liens possibles entre réseaux d’influence, promesses de coopération et intérêts russes dans le pays.
Au-delà du cas GlobUs, l’enjeu est celui de la souveraineté informationnelle. Elle ne consiste pas à fermer les sociétés aux idées étrangères, ni à considérer toute critique de l’Occident comme suspecte. Elle suppose que les citoyens puissent identifier les intérêts en jeu, connaître les sources de financement des organisations qui interviennent dans le débat public et distinguer une opinion libre d’une campagne coordonnée et dissimulée.
La principale leçon du rapport est donc moins celle d’une Russie capable de tout contrôler que celle d’un dispositif qui cherche à rendre son influence locale, quotidienne et difficile à distinguer de la vie publique ordinaire. C’est précisément cette frontière, entre coopération visible et intervention dissimulée, qui constitue aujourd’hui l’un des défis majeurs de la compétition géopolitique en Afrique.








