
L’élection du prochain secrétaire général des Nations Unies, prévue pour 2026, intervient à un moment charnière de l’histoire de l’organisation. Paralysé sur les grands conflits internationaux par les vétos au Conseil de sécurité, confronté à une crise financière que le Secrétariat lui-même qualifie de « crise de liquidités existentielle », le système onusien traverse une période de remise en question sans précédent depuis la fin de la guerre froide.
Pour suivre les oraux des candidats: https://webtv.un.org/en/asset/k1h/k1hkyf9mo0
Une élection éminemment politique
Si le secrétaire général est souvent présenté comme le plus haut fonctionnaire de la planète, sa désignation relève d’abord d’un subtil exercice diplomatique. Les États membres ont présenté leurs candidatures entre la fin de l’année 2025 et le début de l’année 2026. Chaque candidat a ensuite exposé publiquement sa vision de l’avenir de l’organisation lors d’auditions organisées par l’Assemblée générale, un exercice devenu une tradition depuis la précédente élection afin de rendre le processus plus transparent. La décision reste toutefois entre les mains du Conseil de sécurité.
Les quinze membres devront s’accorder sur un seul nom, sans qu’aucun des cinq membres permanents – États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni – n’exerce son droit de veto. Le candidat retenu devra ensuite être confirmé par un vote à la majorité simple de l’Assemblée générale. Comme souvent à l’ONU, le vainqueur ne sera pas nécessairement la personnalité la plus connue, mais celle qui apparaîtra comme le compromis le plus acceptable entre les grandes puissances.
Une rotation régionale favorable à l’Amérique latine
Depuis plusieurs décennies, une règle non écrite guide les successions à la tête de l’ONU : une rotation entre les grandes régions du monde. Après deux mandats du Portugais António Guterres, cette tradition favoriserait cette fois un candidat issu de l’Amérique latine et des Caraïbes, région qui n’a plus occupé ce poste depuis Javier Pérez de Cuéllar, secrétaire général péruvien entre 1982 et 1991. Cette logique explique pourquoi les six candidatures officiellement présentées proviennent majoritairement de cette région.
Michelle Bachelet: la stature politique
L’ancienne présidente du Chili apparaît comme l’une des personnalités les plus expérimentées de cette élection. Deux fois cheffe de l’État chilien, Michelle Bachelet connaît également parfaitement les Nations Unies, où elle a dirigé ONU Femmes avant de devenir Haute-Commissaire aux droits de l’homme. Peu de candidats peuvent revendiquer une telle combinaison d’expérience gouvernementale et de responsabilités internationales.
Son engagement en faveur des droits humains lui confère une forte crédibilité auprès d’une grande partie de la communauté internationale. Il pourrait cependant susciter des réserves de certains États peu enclins à voir les questions relatives aux droits fondamentaux occuper une place centrale dans l’agenda du futur secrétaire général.
Rebeca Grynspan: l’experte du développement
Autre candidature très observée, celle de la Costaricienne Rebeca Grynspan repose sur un parcours presque entièrement consacré au multilatéralisme. Ancienne vice-présidente du Costa Rica, elle dirige aujourd’hui la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), après avoir occupé de hautes responsabilités au Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).
Son profil séduit de nombreux pays du Sud, alors que les questions de dette, de financement du développement et de transition climatique occupent une place croissante dans les débats internationaux. En revanche, son expérience de gestion des grandes crises géopolitiques reste plus limitée que celle de certains de ses concurrents.
María Fernanda Espinosa: une fine connaisseuse de l’ONU
L’Équatorienne María Fernanda Espinosa dispose d’un autre atout rarement réuni chez un même candidat. Ancienne ministre des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Environnement, elle est également l’une des rares personnalités à avoir présidé l’Assemblée générale des Nations Unies.
Cette double expérience lui donne une connaissance approfondie des équilibres diplomatiques entre États membres. Son profil est souvent décrit comme celui d’une bâtisseuse de consensus, une qualité particulièrement recherchée dans une organisation confrontée à une polarisation croissante.
Rafael Grossi: l’homme des crises nucléaires
À la tête de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Argentin Rafael Grossi s’est imposé ces dernières années comme l’un des diplomates les plus visibles du système onusien. Ses interventions sur les centrales nucléaires ukrainiennes, le programme nucléaire iranien ou encore la sécurité des installations en période de conflit lui ont conféré une stature internationale.
Son expérience de la gestion de crises sensibles constitue un avantage évident. Mais son expertise demeure principalement concentrée sur les questions de sécurité nucléaire, ce qui pourrait être perçu comme un champ d’action plus spécialisé que celui de ses concurrents.
Carolyn Rodrigues-Birkett: la voix des petits États
Ancienne ministre puis ministre des Affaires étrangères du Guyana, Carolyn Rodrigues-Birkett représente une candidature plus atypique. Elle incarne les préoccupations des petits États, particulièrement exposés aux conséquences du changement climatique, de l’endettement ou encore des tensions géopolitiques.
Sa candidature rappelle que les Nations Unies ne sont pas uniquement une organisation des grandes puissances mais aussi un forum où les pays de taille moyenne ou modeste cherchent à faire entendre leur voix. Son manque de visibilité internationale pourrait toutefois limiter ses chances face à des personnalités beaucoup plus connues.
Macky Sall: l’expérience d’un ancien chef d’État
L’ancien président sénégalais Macky Sall est le seul candidat africain de cette élection. Après douze années à la tête du Sénégal, il dispose d’une solide expérience gouvernementale ainsi que d’une réputation de médiateur acquise au sein de l’Union africaine. Son profil pourrait séduire les États souhaitant un dirigeant rompu aux négociations politiques de haut niveau. Mais sa candidature se heurte à un obstacle de taille: la tradition de rotation régionale, qui semble cette fois favoriser l’Amérique latine et les Caraïbes. Il est surnommé le Kofi Annan du Sénégal, du nom du Ghanéen qui a occupé cette fonction entre 1997 à 2006.
Une femme à la tête de l’ONU?
Au-delà des équilibres géographiques, une autre question traverse cette élection : celle de la représentation des femmes. Depuis la création des Nations Unies en 1945, les neuf secrétaires généraux ont tous été des hommes. Cette fois, quatre des six candidats officiellement désignés sont des femmes : Michelle Bachelet, María Fernanda Espinosa, Rebeca Grynspan et Carolyn Rodrigues-Birkett. Nombre d’États estiment qu’après plus de huit décennies d’existence, l’organisation devrait enfin franchir ce cap historique.
Cet argument pourrait peser dans les dernières négociations, notamment si plusieurs candidatures apparaissent équivalentes sur le plan diplomatique. La logique de rotation géographique demeure l’un des principaux arguments en faveur d’un secrétaire général originaire d’Europe orientale. Cette région est la seule à n’avoir jamais dirigé les Nations Unies depuis la création de l’organisation en 1945.
En 2016 déjà, plusieurs États avaient estimé que le poste devait revenir à l’Europe de l’Est. António Guterres avait finalement été choisi grâce à son large soutien au Conseil de sécurité et à son expérience exceptionnelle à la tête du Haut-Commissariat pour les réfugiés. Dix ans plus tard, l’argument régional pourrait revenir avec force.
Kaja Kallas: l’expérience gouvernementale, mais le défi russe
Kaja Kallas apparaît régulièrement dans les discussions informelles. Ancienne Première ministre d’Estonie et désormais figure centrale de la diplomatie européenne, elle possède une expérience gouvernementale importante et une forte visibilité internationale. Son profil correspond à l’évolution récente du poste, de plus en plus tourné vers la gestion des crises géopolitiques.
Mais sa fermeté vis-à-vis de Moscou pourrait constituer un obstacle majeur. La Russie dispose d’un droit de veto au Conseil de sécurité et pourrait difficilement accepter une personnalité perçue comme l’une de ses plus sévères critiques.
Kolinda Grabar-Kitarović: un profil transatlantique
Kolinda Grabar-Kitarović réunit plusieurs caractéristiques traditionnellement appréciées dans les négociations onusiennes. Ancienne présidente de la Croatie, ancienne ministre des Affaires étrangères et ex-secrétaire générale adjointe de l’OTAN, elle combine expérience internationale et pratique gouvernementale.
Son passage à l’OTAN pourrait toutefois susciter des réserves similaires du côté russe, même si son image est généralement moins polarisante que celle de Kaja Kallas.
Plus qu’un administrateur, un restaurateur de confiance
Au fond, cette élection dépasse largement la question des parcours individuels. Le prochain secrétaire général héritera d’une organisation confrontée à des défis sans précédent : multiplication des conflits, rivalités entre grandes puissances, affaiblissement du multilatéralisme, essor de l’intelligence artificielle, urgence climatique et difficultés budgétaires chroniques. Son succès dépendra moins de son autorité institutionnelle — relativement limitée par la Charte des Nations Unies — que de sa capacité à convaincre des États de plus en plus divisés de renouer avec le dialogue.
Dans un monde où les institutions internationales sont régulièrement contestées, la prochaine bataille diplomatique ne désignera pas seulement le futur chef de l’ONU. Elle dira aussi si les États membres croient encore que l’organisation peut jouer un rôle central dans la gouvernance mondiale.







