Accueil / Focus /  Face aux milices, Zaïdi ouvre le front de la corruption

 Face aux milices, Zaïdi ouvre le front de la corruption

Le premier ministre Ali al-Zaïdi.

Le discours du premier ministre Ali al-Zaïdi marque-t-il le début d’un véritable tournant en Irak? Alors que le désarmement des puissantes milices pro-iraniennes apparaît, à ce stade, extrêmement difficile, le gouvernement semble privilégier un autre levier: la lutte contre la corruption et les réseaux financiers qui alimentent leur influence. Une stratégie qui pourrait redéfinir les rapports de force entre l’État irakien, les groupes armés, Washington et Téhéran.

Quelques heures après le discours du premier ministre Ali al-Zaïdi, le porte-parole du gouvernement, Haider al-Aboudi, a apporté une précision qui éclaire les intentions de Bagdad. Les groupes armés ont été informés qu’ils disposaient jusqu’au 30 septembre pour placer leurs armes sous le contrôle de l’État. Ceux qui refuseraient s’exposeraient à des poursuites «conformément à la loi». Dans le même temps, le gouvernement a rejeté toute idée d’un lien entre cette politique et le prochain déplacement du chef du gouvernement à Washington.

Ces déclarations marquent une nouvelle étape dans la stratégie du pouvoir irakien. Pour la première fois depuis de nombreuses années, le gouvernement fixe publiquement un calendrier pour réaffirmer le monopole de la force publique tout en annonçant une offensive contre la corruption. Pour autant, réduire cette séquence politique à une simple tentative de désarmement des milices serait sans doute une erreur d’analyse. La véritable nouveauté réside peut-être ailleurs: dans la volonté de l’État de s’attaquer progressivement aux mécanismes politiques, administratifs et financiers qui permettent à ces groupes de conserver leur influence.Cette nuance est essentielle pour comprendre la portée des annonces de Bagdad.

L’Irak, principal théâtre de la rivalité entre Washington et Téhéran

Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, l’Irak demeure l’un des principaux champs d’affrontement indirect entre les États-Unis et l’Iran. La disparition du régime baasiste a profondément bouleversé les équilibres confessionnels du pays. Longtemps écartée du pouvoir, la majorité chiite s’est imposée au sein des nouvelles institutions. Téhéran a rapidement consolidé son influence en développant des liens étroits avec plusieurs partis politiques, mouvements religieux et organisations armées devenues des acteurs majeurs de la vie nationale.

Parallèlement, une partie de la communauté sunnite s’est sentie marginalisée dans le nouvel ordre politique. Cette fracture confessionnelle a favorisé l’essor de mouvements insurrectionnels, puis l’émergence de l’organisation État islamique, avant de laisser derrière elle des blessures qui demeurent largement ouvertes. Même après la défaite militaire de l’organisation djihadiste, les déplacements de populations, les accusations de représailles, les différends fonciers et la méfiance entre communautés continuent de fragiliser la cohésion nationale.

Dans cet environnement, plusieurs groupes armés réunis au sein du Hached al-Chaabi ont progressivement acquis un poids politique, sécuritaire et économique considérable. Leur influence dépasse désormais largement le seul domaine militaire et s’étend à de nombreux secteurs de l’administration et de la vie publique. C’est dans ce contexte particulièrement complexe que s’inscrit aujourd’hui la stratégie du gouvernement de Bagdad.

Un désarmement aux obstacles considérables

En fixant une échéance au 30 septembre pour placer les armes sous le contrôle de l’État, le gouvernement affiche une volonté politique forte. Mais entre l’annonce d’un objectif et sa mise en œuvre, le chemin s’annonce particulièrement difficile.

Depuis plus de vingt ans, les différentes composantes du Hached al-Chaabi ne sont plus seulement des organisations armées. Elles constituent un ensemble de forces politiques, militaires et économiques profondément intégrées dans le paysage irakien. Plusieurs disposent de représentants au Parlement, de relais au sein de l’administration, d’une influence dans les services de sécurité et d’un poids économique parfois considérable.

Dans ces conditions, le désarmement ne consiste pas simplement à récupérer des arsenaux. Il reviendrait à remettre en cause un équilibre construit au fil des guerres, de la lutte contre l’organisation État islamique et des rapports de force régionaux entre Washington et Téhéran.

Les premières réactions illustrent d’ailleurs cette difficulté. Plusieurs organisations influentes, dont les Kataeb Hezbollah irakiens et le Hezbollah al-Nujaba, ont déjà fait savoir qu’elles n’entendaient pas renoncer à leurs armes. Pour ces mouvements, leur capacité militaire demeure indissociable de leur rôle politique et de leur mission proclamée de «résistance».

Cette position n’a rien de surprenant. L’expérience libanaise montre combien il est difficile pour un État de désarmer une organisation qui considère son arsenal comme la garantie de son existence politique. En Irak comme au Liban, les armes constituent à la fois un moyen de dissuasion, un instrument d’influence et un facteur de légitimité auprès d’une partie de leurs soutiens.

Le gouvernement irakien en est parfaitement conscient. Une confrontation directe avec les principales composantes du Hached al-Chaabi risquerait d’entraîner une grave crise politique, voire sécuritaire, au moment même où Bagdad cherche à stabiliser le pays. C’est pourquoi la véritable stratégie de Zaïdi pourrait être plus subtile qu’il n’y paraît.

La corruption, nouveau champ de bataille

Si le désarmement demeure l’objectif officiellement affiché, la lutte contre la corruption apparaît comme le levier sur lequel le gouvernement possède les plus grandes marges de manœuvre. En promettant de poursuivre sans relâche les responsables impliqués dans le détournement des fonds publics, Ali al-Zaïdi ne s’attaque pas uniquement à un dysfonctionnement administratif. Il vise également des réseaux économiques et financiers qui, depuis des années, alimentent les rapports de force politiques du pays.

En Irak, la corruption dépasse largement la seule question de la gestion des finances publiques. Marchés publics, contrats pétroliers, douanes, postes-frontières, banques, entreprises publiques ou circuits de transferts financiers constituent autant de secteurs où se croisent intérêts politiques, clientélisme et influences régionales.

En affaiblissant ces réseaux, le gouvernement pourrait progressivement réduire les ressources de certains groupes armés sans engager une confrontation militaire directe. Autrement dit, faute de pouvoir agir rapidement sur les armes, Bagdad cherche peut-être à agir sur les moyens qui permettent de les financer et de préserver leur influence.

Cette approche ne garantit nullement le succès. Mais elle apparaît, à ce stade, comme l’une des rares options susceptibles de renforcer progressivement l’autorité de l’État sans provoquer un affrontement ouvert avec les principales factions armées.

Washington attend des résultats

Le gouvernement irakien s’efforce de dissiper toute interprétation politique de cette offensive contre la corruption. Le porte-parole Haider al-Aboudi a ainsi affirmé que cette campagne ne pouvait être liée au prochain déplacement du Premier ministre à Washington.

Ce démenti n’est toutefois pas anodin. Il montre que Bagdad est conscient des interrogations suscitées par cette séquence politique. Les États-Unis réclament depuis plusieurs années un renforcement de l’autorité de l’État irakien, une réduction de l’influence des groupes armés et une plus grande transparence dans la gestion des finances publiques.

Pour autant, Washington sait également que le désarmement complet des principales composantes du Hached al-Chaabi ne peut être obtenu en quelques semaines. La véritable question est donc moins celle de l’annonce d’un calendrier que de la capacité du gouvernement à reprendre progressivement le contrôle des leviers de l’État.

C’est précisément sur ce terrain que la lutte contre la corruption prend toute sa dimension stratégique. En s’attaquant aux détournements de fonds publics, aux circuits financiers opaques et aux réseaux d’influence, Bagdad peut démontrer sa volonté de restaurer l’autorité de l’État sans engager une confrontation directe avec les principales organisations armées.

Cette stratégie reste néanmoins semée d’embûches. Les réseaux de corruption sont profondément imbriqués dans les structures politiques, administratives et économiques du pays. Les affaiblir revient inévitablement à remettre en cause des intérêts établis depuis plus de deux décennies.

Plus qu’un désarmement, une reconquête de l’État

Au-delà de la rivalité entre Washington et Téhéran, la séquence actuelle pose une question plus fondamentale: l’État irakien est-il encore capable d’exercer pleinement sa souveraineté?

Depuis 2003, Bagdad n’a jamais retrouvé le monopole effectif de la violence, ni le contrôle complet de l’ensemble de ses ressources politiques, économiques et sécuritaires. Les guerres successives, les divisions confessionnelles, la lutte contre l’organisation État islamique et les rivalités régionales ont favorisé l’émergence de centres de pouvoir parallèles.

Dans ce contexte, désarmer les milices ne revient pas seulement à récupérer des armes. Il s’agit de remettre en cause un système politique, économique et sécuritaire qui s’est progressivement imposé au cœur même de l’État. La véritable ambition de Zaïdi pourrait donc être moins de désarmer immédiatement les groupes armés que de restaurer, étape après étape, la capacité des institutions à exercer leurs prérogatives.

Si tel est bien son objectif, la lutte contre la corruption constitue sans doute le terrain sur lequel le gouvernement dispose aujourd’hui de la plus grande liberté d’action. L’échéance du 30 septembre permettra de mesurer si cette stratégie commence à produire des effets. Mais quelle qu’en soit l’issue, elle constituera surtout un test de la capacité de l’État irakien à reprendre progressivement l’initiative face à des acteurs qui, depuis plus de vingt ans, ont appris à partager — et parfois à concurrencer — son autorité.

Une échéance décisive

Le 30 septembre ne constituera probablement pas seulement une date butoir pour les groupes armés. Cette échéance permettra surtout d’évaluer la capacité réelle du gouvernement à transformer un discours politique en action.

Plusieurs scénarios demeurent possibles. Certaines organisations pourraient accepter des mesures limitées ou symboliques afin d’éviter une confrontation avec l’État. D’autres pourraient maintenir leur refus, considérant que leurs armes demeurent la garantie de leur influence politique et de leur rôle dans ce qu’elles présentent comme la « résistance ». Entre ces deux positions, Bagdad devra démontrer qu’il est en mesure de faire respecter ses décisions sans provoquer une nouvelle crise intérieure.

Quelles que soient les évolutions des prochaines semaines, une réalité apparaît déjà. Le gouvernement irakien semble avoir compris que la restauration de l’autorité de l’État ne pourra pas reposer sur le seul désarmement des milices. Elle passera également par la reprise en main des institutions, des finances publiques, des administrations et des réseaux économiques qui ont progressivement échappé au contrôle du pouvoir central., La lutte contre la corruption devient ainsi bien davantage qu’une réforme administrative. Elle constitue peut-être le premier acte d’une tentative plus vaste de reconstruction de l’État irakien.

Pour Ali al-Zaïdi, la lutte contre la corruption n’est pas seulement un programme de gouvernement. C’est peut-être le principal levier dont il dispose pour tenter de restaurer progressivement l’autorité d’un État confronté, depuis plus de vingt ans, à la montée en puissance de centres de pouvoir concurrents.

Le 30 septembre dira peut-être si les milices acceptent de remettre tout ou partie de leurs armes. Il dira surtout si, pour la première fois depuis la chute de Saddam Hussein, l’État irakien est en mesure d’imposer sa volonté à des acteurs qui, jusque-là, avaient appris à vivre à côté de lui… et parfois au-dessus de lui.

LIRE AUSSI: Irak: deux nouveaux groupes armés chiites se rallient au gouvernement d’Al-Zaidi

Après la guerre, l’Iran pourrait renforcer le financement de son «axe de la résistance»

Nord de l’Irak: la présence militaire turque redessine les équilibres régionaux

Accord américano-iranien: qui gagne vraiment la paix?

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *