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Genève internationale : le danger de se rassurer

À force de vouloir rassurer sur l’avenir de la Genève internationale, nous risquons de retarder les remises en question dont dépend sa pérennité. C’est l’inquiétude qui m’habite après des années à observer ses institutions, à suivre ses crises et à échanger avec celles et ceux qui la font vivre.

Je n’ignore ni leur engagement ni les efforts déployés pour préserver cette place singulière. Mais je perçois une fébrilité croissante : celle d’un écosystème qui consacre beaucoup d’énergie à protéger ses acquis et peine à formuler un projet à la hauteur du bouleversement en cours.

Les faits appellent pourtant à la lucidité. Le 14 septembre 2026, les autorités suisses soulignaient qu’aucune organisation internationale n’avait quitté la Suisse et que deux nouvelles entités s’étaient installées à Genève. Elles reconnaissaient également une baisse de l’emploi de 9,1 % dans le secteur international. Ces réalités coexistent. La première ne saurait neutraliser la portée de la seconde.

Une institution peut conserver son adresse et perdre progressivement sa capacité d’action. Une place diplomatique peut maintenir son calendrier de conférences tout en voyant les décisions qui comptent se prendre ailleurs. Le risque est aussi celui d’une érosion moins spectaculaire, donc plus facile à minimiser : moins d’expertise, moins d’initiative, moins d’influence.

Dans mes échanges avec des diplomates et des connaisseurs de cette Genève internationale, je suis frappé par l’écart entre deux registres. Publiquement, on insiste sur la résilience, les ajustements nécessaires et la confiance dans l’avenir. En coulisses, les inquiétudes qui me sont confiées sont souvent plus profondes. Elles portent sur la capacité du système à se transformer et sur la place que Genève occupera demain.

Ces conversations ne constituent pas un diagnostic unanime. Elles rendent néanmoins difficile de se satisfaire du seul discours rassurant.

Les causes de la crise dépassent largement Genève et la Suisse. La contraction des financements, la contestation du multilatéralisme et la concurrence entre places internationales sont reconnues par les autorités elles-mêmes. Genève ne maîtrise pas ces évolutions. Elle reste toutefois responsable de la manière dont elle y répond.

C’est ici que l’examen devient inconfortable. L’entre-soi, les habitudes de cooptation et la difficulté à accueillir des voix critiques doivent pouvoir être discutés sans que cette discussion soit perçue comme une attaque contre Genève. Un réseau de confiance devient une faiblesse lorsqu’il filtre les idées nouvelles et réserve la légitimité à ceux qui appartiennent déjà au cercle. La fidélité aux personnes ne peut tenir lieu de stratégie.

Mon inquiétude est que la protection de l’écosystème finisse par prendre le pas sur sa raison d’être. Préserver des institutions est nécessaire. Encore faut-il leur donner les moyens de répondre aux besoins du monde qui vient et accepter d’interroger leurs pratiques.

À cette fragilité s’ajoute l’affaiblissement du regard journalistique. La crise de la presse et le recul de la couverture internationale réduisent les moyens d’enquêter, de confronter les discours aux faits et d’examiner les dossiers sensibles. Dans cette Genève que j’observe, trop de problématiques mériteraient des articles approfondis, capables de soupeser les arguments, d’identifier les responsabilités et de mesurer les conséquences des décisions.

Le silence peut s’installer sans qu’aucune consigne soit donnée : il suffit qu’il n’y ait plus assez de journalistes pour chercher l’information, la vérifier et la rendre publique. Ce qui va mal devient moins visible, puis moins discuté. L’absence d’articles finit alors par entretenir l’illusion d’une absence de problèmes.

La responsabilité est collective. Cette érosion de la couverture journalistique est ancienne et nous n’avons pas su lui apporter une réponse à la hauteur. Les médias, leurs modèles économiques, mais aussi la place accordée à une information indépendante dans l’écosystème genevois doivent être interrogés. Certains peuvent trouver leur confort dans cette moindre vigilance. Pendant ce temps, la communication et l’opinion occupent l’espace laissé vacant par le travail d’information. Pour Genève, c’est grave : un écosystème privé de regard critique perd un moyen essentiel de reconnaître ses erreurs et de se renouveler.

Des initiatives existent, notamment pour moderniser les infrastructures et accompagner la transformation numérique. Elles méritent d’être soutenues. Mais leur portée dépendra d’une ambition politique plus large : quels problèmes Genève veut-elle contribuer à résoudre, avec quels partenaires et selon quels objectifs vérifiables ?

Sur l’intelligence artificielle, la fragmentation de l’information, la santé ou l’action humanitaire, Genève dispose de compétences exceptionnelles. Il lui faut mieux les faire travailler ensemble, ouvrir ses réseaux à de nouveaux acteurs et accepter que certaines réponses bousculent les équilibres établis. L’innovation suppose aussi de laisser une place à ceux qui dérangent, de confronter les projets et d’évaluer leurs résultats.

Je n’ai aucun goût pour le rôle de Cassandre. Mais l’attachement à Genève oblige à dire ce qui inquiète, y compris lorsque cela trouble le confort des discours officiels. Aimer les valeurs qu’elle porte, son histoire et sa vocation impose cette exigence de franchise.

Son histoire lui donne une responsabilité considérable. Elle ne lui garantit aucune rente d’avenir. Si nous voulons que Genève reste un lieu où se construit la coopération internationale, nous devons accepter d’en débattre ouvertement et d’en renouveler les pratiques.

Le danger existe. Il grandira si la volonté de rassurer devient plus forte que celle de changer.

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