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La Genève internationale doit aussi se distinguer par la qualité de sa gouvernance

Par Marcel Jullier, Inspecteur du Corps commun d’inspection du système des Nations Unies 

Recherche éditoriale et rédaction par Alexandra Capello, fonctionnaire chargée de l’évaluation et de l’inspection, Corps commun d’inspection du système des Nations Unies. 

En janvier 2026, j’ai rejoint le Corps commun d’inspection du système des Nations Unies (CCI), devenant ainsi son premier Inspecteur de nationalité suisse. Comme tous les Inspecteurs du CCI, j’exerce mes fonctions à titre personnel, en toute indépendance et sans représenter les intérêts d’un État. Ma prise de fonctions coïncide avec le 60e anniversaire du CCI, à un moment où les organisations internationales font face à des exigences croissantes en matière de respect du principe de responsabilité, d’efficacité et de réforme institutionnelle.

Cette étape intervient alors que la Genève internationale traverse une période d’incertitude, marquée par les contraintes financières pesant sur les organisations internationales et les débats sur l’avenir du multilatéralisme.

Dans ce contexte, l’enjeu dépasse la seule présence d’organisations internationales à Genève. Il concerne leur capacité à démontrer leur utilité, à gérer leurs ressources de manière responsable et à s’adapter à l’évolution des besoins et des défis mondiaux.

La Genève internationale ne peut se définir uniquement par le nombre d’institutions qu’elle accueille. Sa force repose également sur la qualité, la crédibilité et l’efficacité de leur action.

Un regard indépendant sur le fonctionnement du système des Nations Unies

Créé par l’Assemblée générale en 1966, le CCI est le seul organe de contrôle externe indépendant dont le mandat couvre l’ensemble du système des Nations Unies. Ses onze Inspecteurs, qui exercent leurs fonctions à titre personnel, examinent les pratiques de gestion, les mécanismes de gouvernance et les possibilités d’améliorer la coordination entre organisations des Nations Unies.

Cette mission est différente, mais complémentaire, de celle des organes de contrôle interne et des auditeurs externes. Le CCI apporte une perspective comparative : il identifie les difficultés communes, met en évidence les bonnes pratiques et propose des recommandations susceptibles de bénéficier à plusieurs institutions.

Cette approche est particulièrement pertinente à Genève, où se côtoient des organisations aux missions très diverses, mais confrontées à des défis similaires : contraintes budgétaires, gestion des ressources humaines, transformation numérique, coordination administrative et efficacité opérationnelle.

Mon parcours professionnel, notamment dans les domaines de la gestion financière et stratégique, de l’audit, du contrôle et de la gouvernance des organisations internationales, ainsi que mes  vingt années d’expérience au Comité international de la Croix-Rouge, m’ont sensibilisé à l’importance de concilier rigueur et réalités opérationnelles.

Un contrôle efficace doit être indépendant, mais également pragmatique. Ses recommandations doivent reposer sur des analyses solides, adaptées aux contextes institutionnels et suffisamment concrètes pour permettre aux organisations des Nations Unies concernées d’agir.

Les réformes ne se décrètent pas

Les difficultés actuelles du système des Nations Unies rendent la recherche d’économies indispensable. L’initiative ONU80, lancée par le Secrétaire général des Nations Unies à l’échelle du système, ouvre ainsi une réflexion sur les structures, les ressources et les modes de fonctionnement du système des Nations Unies. Mais réduire les dépenses ne garantit pas, à elle seule, une amélioration des résultats. 

Les économies recherchées doivent s’accompagner de véritables gains d’efficience, sans affaiblir les mécanismes de gouvernance et de contrôle ni les capacités opérationnelles nécessaires à l’exécution des mandats. Une réforme qui réduit les coûts mais compromet la capacité d’une organisation à remplir sa mission ne saurait être considérée, par ce seul fait, comme une réussite. Le contrôle externe indépendant à l’échelle du système aide à éclairer ces arbitrages, en apportant une analyse comparative des pratiques et des possibilités d’amélioration.

Au fil des décennies, les examens du CCI ont porté sur des questions telles que la gouvernance, la gestion des risques, l’accessibilité pour les personnes handicapées, le multilinguisme et la coordination entre les organisations du système des Nations Unies.

En mars 2024, le Cadre stratégique des Nations Unies sur le multilinguisme a été adopté, en reconnaissant explicitement qu’il avait été élaboré en application d’une recommandation figurant dans le rapport du CCI sur le multilinguisme (JIU/REP/2020/6). Il s’agit d’un exemple concret de la manière dont un contrôle indépendant à l’échelle du système peut contribuer directement à l’élaboration des politiques institutionnelles.

De même, les travaux du CCI sur l’accessibilité pour les personnes handicapées ont éclairé l’examen de cette question par l’Assemblée générale ainsi que les mesures de suivi visant à rendre les conférences et réunions des Nations Unies plus inclusives.

Ces exemples montrent comment des analyses indépendantes peuvent nourrir les décisions et les réformes. Ils rappellent aussi qu’une recommandation ne produit pas automatiquement un changement. Le contrôle externe indépendant à l’échelle du système ne peut, à lui seul, produire ces résultats. Il constitue toutefois un fondement essentiel pour rendre les réformes mieux éclairées, plus responsables et plus durables, tout en sachant que la responsabilité de la mise en œuvre appartient aux directions, aux organes directeurs et aux États Membres. Le véritable résultat ne réside pas simplement dans l’adoption d’une nouvelle politique, mais dans l’amélioration effective des pratiques institutionnelles.

Un enjeu pour l’avenir de Genève

La Suisse possède une longue tradition d’engagement multilatéral, de dialogue et de coopération internationale. La Genève internationale en est l’une des expressions les plus visibles. Dans un contexte de concurrence accrue pour les ressources et d’interrogations sur l’efficacité des institutions internationales, cette tradition doit s’accompagner d’une exigence à rendre compte de leurs résultats.

Le maintien d’une Genève internationale forte dépend certes des conditions d’accueil offertes aux organisations. Mais il dépend surtout de leur capacité à démontrer qu’elles répondent efficacement aux attentes des États Membres et des populations qu’elles servent.

Le CCI contribue à cet objectif en fournissant une analyse indépendante des défis communs et des possibilités d’amélioration. Son indépendance est essentielle, tout comme le dialogue constructif avec les responsables chargés de donner suite à ses recommandations.

Le 4 novembre, à Genève, son 60e anniversaire donnera lieu à une discussion sur la manière dont le contrôle externe indépendant à l’échelle du système des Nations Unies peut contribuer à des changements institutionnels durables.

En tant que premier Inspecteur de nationalité suisse, je souhaite que cette occasion permette de réaffirmer un principe essentiel : l’indépendance, la rigueur et le principe de responsabilité sont des conditions indispensables à la crédibilité du multilatéralisme.

L’avenir de la Genève internationale ne se jouera pas uniquement dans les décisions budgétaires ou les réorganisations annoncées. Il dépendra aussi de la capacité des institutions qu’elle accueille à apprendre, à évoluer et à produire des résultats.

Marcel Jullier est le premier Inspecteur de nationalité suisse du Corps commun d’inspection du système des Nations Unies. Il a rejoint le CCI en janvier 2026. 

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