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Le Canada à l’épreuve d’un monde qui se recompose

Par DIDIER AUBRAIS (La Tribune du Grand Nord)

La sécurité nationale n’est plus une affaire de frontières lointaines. Elle se joue désormais dans nos câbles, nos chaînes d’approvisionnement et jusque dans la confiance que nous accordons à nos institutions. Il fut un temps, pas si lointain, où la sécurité du Canada se pensait comme une évidence géographique. Trois océans, un voisin puissant et amical, et la conviction tranquille que les orages du monde s’épuiseraient avant de toucher nos côtes. Ce temps est révolu. Et c’est sans doute le premier ministre lui-même qui l’a formulé le plus crûment, à Davos, en janvier: «L’ancien ordre ne reviendra pas — la nostalgie n’est pas une stratégie.» La phrase a de quoi faire réfléchir, parce qu’elle acte une rupture. Pendant des décennies, la doctrine canadienne reposait moins sur la dissuasion que sur une forme de discrétion calculée, à l’ombre de la puissance américaine. Or cette ombre, longtemps protectrice, est devenue incertaine.

Le voisin imprévisible

On ne peut pas parler aujourd’hui de la sécurité du Canada sans commencer par le Sud. Les déclarations répétées du président Trump sur le Canada comme «51e État», sur cette «frontière artificielle» qu’il s’agirait d’effacer par la «force économique», ont fait basculer une relation que l’on croyait à l’abri des soubresauts. Plusieurs observateurs n’hésitent plus à écrire que, depuis la guerre de 1812, le Canada n’avait pas connu de menaces aussi directes à sa souveraineté.

La réponse d’Ottawa ne s’est pas fait attendre, et elle est de taille. Le 17 février 2026, Mark Carney a dévoilé la toute première Stratégie industrielle de défense du pays. Le constat qui la sous-tend est sans détour: «Nous avons trop compté sur notre géographie et sur d’autres pour nous protéger.» Derrière la formule, un virage budgétaire considérable — un effort global que le bureau du premier ministre chiffre à plus de 500 milliards de dollars canadiens au service de la sécurité, de la prospérité et de la souveraineté, avec l’objectif d’atteindre 5 % du PIB consacré à la défense d’ici 2035.

Diversifier, aussi. Le Canada a rejoint le mécanisme européen de financement de la défense «SAFE» — seul membre non européen à le faire —, multilatéralise ses partenariats et travaille, avec ses alliés, à l’établissement d’une Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience dont la charte s’est négociée à Montréal ce printemps. Le message est limpide: ne plus dépendre des décisions d’un seul partenaire, fût-il le plus proche.

La guerre qui ne dit pas son nom

Mais réduire la sécurité du Canada à sa relation avec Washington serait une erreur d’optique. La menace la plus insidieuse est aussi la moins visible. Le Service canadien du renseignement de sécurité le répète sans relâche : l’ingérence étrangère constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces stratégiques qui pèsent sur le pays. Des États étrangers — la République populaire de Chine au premier chef, mais pas seulement — mènent des activités continues, et certaines s’intensifient, visant nos institutions démocratiques, nos communautés diasporiques, nos universités et nos entreprises.

La mécanique est connue de ceux qui travaillent ces dossiers: on cultive des relations sur le long terme, on alterne incitations et menaces, on s’appuie sur des intermédiaires qui offrent à l’État commanditaire un déni plausible. L’opération chinoise «Fox Hunt», officiellement présentée comme une lutte anticorruption, sert dans les faits à faire taire les dissidents et à forcer le retour de ressortissants. C’est de la coercition transnationale, exercée sur notre propre sol.

Le gouvernement a commencé à se doter d’outils. Un Bureau du coordonnateur national de la lutte contre l’ingérence étrangère a été mis sur pied ; un registre de transparence en matière d’influence étrangère se met en place, avec la nomination en mars 2026 d’un candidat au poste de commissaire ; et la Loi sur le SCRS fait l’objet de modifications destinées à rattraper un retard technologique devenu intenable. Reste que la confiance, une fois entamée, se reconstruit lentement.

Le front numérique

L’autre champ de bataille est cyber, et il ne connaît pas de frontière. L’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand a recensé pour la seule année 2025 le plus grand nombre d’incidents géopolitiques cyber jamais documenté contre le Canada — espionnage, manipulation de l’information, doxing, reconnaissance — sur un total de 145 incidents répertoriés depuis 2010. La généralisation de l’intelligence artificielle générative démultiplie la portée et la crédibilité de ces campagnes.

Deux éléments aggravent l’exposition canadienne. D’abord, le désinvestissement américain dans ses propres agences de cybersécurité fragilise un espace numérique nord-américain profondément intégré : quand le voisin baisse la garde, nous restons à découvert. Ensuite, la dépendance à l’égard de fournisseurs technologiques mondiaux pose la question, désormais centrale, de la souveraineté numérique — celle de nos données, de nos infrastructures critiques, de notre capacité à fonctionner sans permission. Le Cadre de souveraineté numérique adopté par le fédéral en 2025, comme le projet de loi C-8 imposant de nouvelles obligations aux opérateurs de systèmes critiques, traduisent cette prise de conscience tardive mais réelle.

L’Arctique, frontière du siècle

Enfin, il y a le Nord. La fonte des glaces transforme l’Arctique en la frontière stratégique la plus sensible du pays, convoitée et de plus en plus accessible. La souveraineté canadienne y repose moins sur une présence militaire ponctuelle que sur un atout difficile à contester: la présence permanente et la gouvernance ancestrale des communautés inuites. C’est là une leçon qu’il vaut la peine de retenir — la sécurité ne se résume jamais à du matériel.

Savoir avant d’agir

Que retenir de ce panorama? Que les catégories d’hier ne tiennent plus. La défense, l’économie, le renseignement, le numérique et même la cohésion sociale forment désormais un continuum, et c’est précisément ce qui rend la tâche si ardue. Une attaque contre un réseau électrique, une campagne de désinformation à la veille d’un scrutin, une prise de participation étrangère dans une entreprise stratégique : autant de gestes qui, pris isolément, semblent anodins, et qui composent ensemble une pression continue.

Le Canada s’est longtemps cru à l’abri. Il découvre, parfois brutalement, que la sécurité d’une démocratie ouverte se défend chaque jour, sur des fronts qu’on ne voit pas. La bonne nouvelle, c’est que la lucidité est revenue. La moins bonne, c’est qu’elle a un prix — financier, politique, et en vigilance partagée. Reste à savoir si nous saurons le payer avant que la facture ne nous soit présentée par d’autres.

Les chiffres et citations sont tous tirés de sources vérifiables (gouvernement fédéral, SCRS, Chaire Raoul-Dandurand, Le Devoir, Options politiques, BLG), listées en fin de texte. J’ai traité les citations du premier ministre avec prudence : elles sont attribuées telles que rapportées par la presse, avec une note de bas de texte qui le précise

Références

Cabinet du premier ministre du Canada, Le premier ministre Carney annonce la Stratégie industrielle de défense et déclarations associées, février 2026 ; remarques au Forum économique mondial de Davos, janvier 2026.

Gouvernement du Canada, Le Canada fait progresser la Stratégie industrielle de défense afin de renforcer la sécurité, la souveraineté et la prospérité, 20 février 2026 (canada.ca).

Ministère des Finances du Canada, Le Canada se réjouit des progrès réalisés vers l’établissement de la Banque de la défense, de la sécurité et de la résilience, 29 avril 2026 (canada.ca).

A. Kaab, « Canada et États-Unis : l’asymétrie stratégique ne disparaît pas », Options politiques (IRPP), 16 février 2026.

Quelle est la prochaine étape dans la relation de défense entre le Canada et les États-Unis ?, Le Devoir, 3 avril 2025.

Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), Menaces d’ingérence étrangère visant les processus démocratiques du Canada ; notes des comités parlementaires sur la menace de la RPC et l’opération « Fox Hunt » (canada.ca).

Sécurité publique Canada, Plan ministériel 2025-2026 et Communiqués sur la sécurité nationale (nomination d’un candidat au poste de commissaire à la transparence en matière d’influence étrangère, 13 mars 2026 ; Bureau du coordonnateur national de la lutte contre l’ingérence étrangère).

Observatoire des conflits multidimensionnels, Chaire Raoul-Dandurand (UQAM), Cyberincidents géopolitiques au Canada : état des lieux 2026, IEIM-UQAM.

BLG, Bilan 2025 et perspectives 2026 : développements majeurs en matière de cybersécurité et de protection des renseignements personnels, janvier 2026 ; Cadre de souveraineté numérique du gouvernement fédéral ; projet de loi C-8.

Gouvernement du Canada, Relations Canada–États-Unis et Renforcer la sécurité à la frontière canadienne, mises à jour 2026 (international.gc.ca ; canada.ca).

Les citations attribuées au premier ministre proviennent de ses interventions publiques telles que rapportées par les sources ci-dessus.

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