
Fatima Ezzahra El Mansouri pourrait devenir la première femme cheffe du gouvernement au Maroc.
Les rumeurs sont de plus en plus insistantes à Rabat. Depuis quelques heures, plusieurs médias marocains annoncent que Fatima Ezzahra El Mansouri aurait été nommée à la tête du gouvernement par le roi Mohammed VI. L’information reste encore à confirmer officiellement par le Palais royal, mais si elle devait l’être, elle constituerait un événement historique : pour la première fois, une femme dirigerait le gouvernement du Royaume.
Il y a encore quelques semaines, le scénario pouvait sembler audacieux. Il apparaît aujourd’hui plus crédible que jamais. Et une éventuelle nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri n’aurait finalement rien d’un coup de théâtre. Tout, dans son parcours politique récent, conduisait progressivement à cette hypothèse. La victoire du Parti authenticité et modernité (PAM) aux élections législatives du 23 septembre a évidemment changé la donne. Avec 97 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants, le PAM arrive en tête devant le RNI, qui en obtient 66, et l’Istiqlal, 65. En vertu de l’article 47 de la Constitution, le chef du gouvernement doit être choisi au sein du parti arrivé en tête.
Restait donc le choix du Roi. Et depuis plusieurs jours, un nom revenait avec une insistance croissante : celui de Fatima Ezzahra El Mansouri. Coordinatrice nationale de la direction collégiale du PAM, ministre depuis cinq ans et maire de Marrakech, elle apparaissait naturellement parmi les personnalités susceptibles d’accéder à la Primature. Elle-même avait déclaré, au lendemain de la victoire de son parti, que si le Roi lui confiait cette responsabilité, ce serait pour elle « un grand honneur ».
Si les informations qui circulent aujourd’hui sont confirmées, Mohammed VI ferait entrer le Maroc dans une nouvelle séquence politique. Mais réduire cette éventuelle nomination à sa seule dimension symbolique serait passer à côté de l’essentiel. Derrière la femme, la ministre, la maire et la dirigeante du PAM s’est progressivement construit un véritable profil de cheffe de gouvernement.
De Marrakech à Rabat, la légitimité du terrain
Fatima Ezzahra El Mansouri n’est pas apparue dans la politique marocaine à la faveur des élections de 2026. Avocate de formation, née en 1976 à Marrakech, elle a construit une partie essentielle de sa légitimité dans sa ville, qu’elle a dirigée une première fois entre 2009 et 2015 avant de retrouver la présidence du conseil communal en 2021. Cette dimension locale compte beaucoup. Dans un paysage politique où les électeurs reprochent facilement aux responsables nationaux leur éloignement du terrain — et ce dans bon nombre de pays — El Mansouri peut opposer une expérience concrète de gestion. Marrakech constitue en quelque sorte son laboratoire politique et une vraie vitrine nationale.
Son bilan municipal est considérable par l’ampleur des opérations engagées : 423 projets représentant plus de 15 milliards de dirhams d’investissements programmés, dont 311 réalisés ou lancés. La transformation concerne aussi bien la mobilité que la voirie, les espaces verts, le stationnement, la sécurité ou les équipements publics : 349 bus, 130 kilomètres de routes, 85 carrefours aménagés, 7 200 places de stationnement, 738 caméras et plus de 228 hectares d’espaces verts.
Cette méthode se retrouve aujourd’hui dans son discours national. El Mansouri insiste depuis plusieurs mois sur le « Maroc profond », les disparités territoriales, la proximité et la nécessité de partir des besoins exprimés sur le terrain plutôt que de politiques conçues uniquement depuis Rabat. Elle place la réduction des fractures territoriales et la réconciliation avec la jeunesse au centre du projet du PAM.
C’est précisément ce qui donne à son profil une dimension nationale : elle peut parler aux métropoles sans apparaître comme exclusivement urbaine, défendre la modernisation sans rompre avec les équilibres du pays et revendiquer une culture de résultats plutôt qu’une politique purement idéologique.
Une ministre qui peut défendre un vrai bilan
Son deuxième atout réside dans son passage au gouvernement d’Aziz Akhannouch. Depuis 2021, Fatima Ezzahra El Mansouri occupe le portefeuille de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville.
Elle pourrait donc arriver à la tête du gouvernement sans renier les cinq années précédentes. C’est peut-être l’une des caractéristiques les plus intéressantes de son parcours récent : le PAM a assumé sa participation au gouvernement tout en proposant une nouvelle étape politique.
El Mansouri a d’ailleurs répété durant la campagne que la bataille de 2026 serait d’abord programmatique. Elle a refusé de renier artificiellement la coalition RNI-PAM-Istiqlal à laquelle son parti a participé, tout en défendant une offre politique identifiable, chiffrée et mesurable. La distinction avec ses anciens partenaires devait se faire par les propositions et non par une réécriture opportuniste des cinq dernières années.
Elle dispose pour cela de résultats à mettre en avant. Plus de 120 000 bénéficiaires ont été concernés par l’aide directe au logement. Le programme « Villes sans bidonvilles » a touché 81 809 familles durant le mandat, avec un rythme de traitement porté à environ 18 000 ménages par an contre 6 200 entre 2018 et 2021. Depuis 2004, 384 000 familles ont bénéficié du programme et 62 villes ont été déclarées sans bidonvilles.
Dans l’urbanisme, 90 % des collectivités territoriales sont désormais couvertes par des documents d’urbanisme et 62 plans d’aménagement ont été approuvés pendant le mandat, contre 27 durant le précédent. L’effort engagé dans la politique de la ville représente par ailleurs 58 % de plus que ce qui avait été réalisé au cours des onze années précédentes. Le programme des Centres ruraux émergents concerne, lui, 36 centres et près de 479 000 habitants.
Cela ne signifie évidemment pas que les problèmes marocains de logement, d’inégalités territoriales ou d’urbanisation soient réglés. Mais politiquement, la nuance est importante : El Mansouri peut revendiquer des politiques publiques, des budgets, des réalisations et des chiffres sur lesquels s’appuyer.
Elle défend surtout une ligne assez lisible : poursuivre la construction de l’État social tout en insistant davantage sur l’emploi, le pouvoir d’achat, l’investissement privé, l’entrepreneuriat des jeunes, la simplification administrative, le numérique et la réduction des inégalités territoriales.
Le PAM arrivé en tête : une nouvelle donne politique
Ce qui constituait encore l’une des grandes interrogations de la campagne est désormais tranché. En 2021, le RNI d’Aziz Akhannouch avait remporté 102 sièges à la Chambre des représentants, devant le PAM et l’Istiqlal. Cinq ans plus tard, le rapport de force s’est inversé.
Le PAM a remporté 97 sièges, contre 66 pour le RNI et 65 pour l’Istiqlal. Le PJD effectue de son côté un retour important avec 54 élus. La participation s’est établie autour de 38 %, signe aussi de la défiance qui continue de traverser une partie de la société marocaine à l’égard de la politique.
La stratégie du PAM a donc porté ses fruits. Le parti s’était restructuré autour d’une direction collégiale dont El Mansouri est devenue en 2024 la coordinatrice nationale. La victoire du 23 septembre l’a placé au centre du jeu politique marocain.
Mais 97 députés ne font évidemment pas une majorité dans une Chambre qui en compte 395. Le prochain gouvernement devra donc être un gouvernement de coalition. C’est ici que commencerait, pour El Mansouri si sa nomination est officiellement confirmée, la partie probablement la plus délicate de son nouveau rôle : transformer une victoire électorale en majorité politique stable.
Le PAM a déjà indiqué qu’il ne posait pas de « ligne rouge » dans les discussions avec les autres formations. Il lui faudra trouver des partenaires capables de soutenir un programme gouvernemental pendant cinq ans, alors que les attentes sociales sont fortes et que le Royaume entre dans une période particulièrement stratégique.
Une première femme à la tête du gouvernement ?
Pour la première fois, une femme dirigera le gouvernement du Royaume. La portée symbolique serait considérable, au Maroc comme à l’étranger. Le pays a connu des femmes ministres, parlementaires, maires, responsables d’institutions et dirigeantes politiques. Jamais encore une femme n’avait accédé à la Primature.
Mais le symbole ne durerait qu’un temps. Très vite viendraient les réalités du pouvoir : former une majorité, arbitrer entre les partenaires de coalition, répondre aux attentes sociales, poursuivre les grands investissements, préparer la Coupe du monde 2030 et, surtout, tenter de réduire les fractures territoriales et générationnelles qui traversent le pays.
À 50 ans, Fatima Ezzahra El Mansouri dispose d’une expérience municipale de premier plan, de cinq années d’expérience ministérielle et d’une implantation politique solide. Elle incarne aussi une transformation plus générale du Maroc : un pays qui se modernise rapidement, affirme ses ambitions internationales et investit massivement, mais qui doit désormais mieux répartir les fruits de cette transformation.
Il y a une semaine encore, la question était : le Maroc pourrait-il avoir sa première femme cheffe du gouvernement ? Aujourd’hui, la question est différente : Fatima Ezzahra El Mansouri aurait-elle déjà été choisie pour écrire cette nouvelle page de l’histoire politique marocaine ? Le communiqué royal, désormais attendu, devrait apporter la réponse.








