
La guerre de 40 jours menée par Israël et les États-Unis après l’agression russe de 2022 en Ukraine a démontré qu’une guerre à distance ne permet pas d’atteindre le premier objectif annoncé, qui était, dans les deux cas, la chute du régime en place. La supériorité militaire et technologique n’a pas permis aux puissances à l’offensive d’obtenir une victoire totale. Dans le cas de l’Iran, la décentralisation du commandement militaire et les plans de renouvellement à la tête de l’État en cas de décapitation du pouvoir en place ont déjoué ou surmonté les attaques. La mort du Guide suprême n’a pas précipité la fin du régime. Le pilonnage de centres de commandement ou d’armement n’a pas suffisamment affaibli les capacités et réserves militaires du pays pour que celui-ci dépose les armes.
Le joueur d’échecs et de poker
Dans un article publié par «The Policy of the New South», les stratégies du joueur d’échecs de l’Iran et de poker des États-Unis expliquent à la fois les différences d’approche des deux adversaires et l’échec du second. Dans cette confrontation asymétrique, l’Iran a anticipé les possibles mouvements de l’adversaire en cas d’attaque tandis que Donald Trump a multiplié les bluffs, créant certes de l’incertitude sur ses buts (si tenté qu’il y en ait eu!). En joueur d’échecs, l’Iran n’a pas perdu la partie, malgré la mort de son leader, la destruction de sa flotte militaire, la décapitation de son appareil de sécurité, l’affaiblissement de ses capacités de frappe ou la dégradation provisoire de son programme nucléaire clandestin. Téhéran se retrouve en position de négocier une paix décidée par l’adversaire, ce qui lui donne un léger avantage.
Une attaque à distance ne fait pas chuter un régime
De ce diagnostic post-guerre, les auteurs de l’article ont tiré des leçons stratégiques pour l’avenir: tout d’abord, une attaque à distance comme l’Opération américaine Epic détruisant des capacités militaires associée à un blocus économique ne parvient pas à imposer une volonté politique.
Ce qui en découle est plus grave encore. La multiplication des bluffs trumpiens a fait perdre toute crédibilité à la menace. Tout en affirmant au monde que la guerre serait finie en trois jours, Washington a demandé une rallonge de 200 milliards au Congrès. Faute d’avoir défini ce que serait une victoire, la Maison-Blanche peut certes déclarer qu’elle a gagné, mais personne n’y croira puisque les buts de l’offensive qui ont changé au fil du temps et ne sont pas vérifiables sur le terrain.
La «Théorie du fou» imaginée par Nixon et Kissinger faisant croire à l’adversaire son imprévisibilité est spontanément utilisée par Donald Trump qui peut en deux jours à la fois menacer le peuple iranien de périr dans les flammes de l’enfer et annoncer tranquillement que des négociations sont en bonne voie d’aboutir à la paix. Ce n’est pas une erreur mais «du poker».
La décentralisation et les armes à bas coût gagnent
Du côté iranien, «The Policy of the New South» relève que la doctrine de la défense mosaïque, définie en 2005 par le Général Mohammad Ali Jafari, mise en oeuvre face à Israël et aux États-Unis a fonctionné: les Gardiens de la Révolution étaient structurés en 31 centres de commande. Il aurait donc fallu les détruire tous pour gagner. Les frappes sur Téhéran ne pouvaient pas non plus désorganiser totalement la capacité iranienne de frapper en retour.
On peut aussi relever que le ciblage par l’Iran des États arabes voisins d’où partent les tankers de pétrole des monarchies du Golfe a ajouté une pression diplomatique sur leur allié américain, poussé à conclure un cessez-le-feu au plus vite. Alors que la Maison-Blanche était par ailleurs fortement encouragé par Israël à poursuivre les frappes jusqu’à l’anéantissement de la menace iranienne.
Comme en Ukraine, ce conflit asymétrique a aussi montré que les armes légères et à bas coût (les drones) procurent un avantage tactique sur une armée dotée de matériels lourds et chers.
Quand la survie est en jeu, la résistance est plus forte
La cohésion de l’appareil iranien et sa farouche volonté de rester au pouvoir (perdre aurait signé la fin du régime), comme la certitude des Ukrainiens d’avoir à défendre non seulement leur territoire et leur régime démocratique, mais leur identité même, sont de puissants moteurs de résistance et de résilience. L’attaquant en est réduit (si j’ose dire) à choisir entre l’escalade et la négociation.
Dans les deux cas, le risque est grand: d’une part de ne pas maîtriser la suite des événements et ses conséquences (de ce point du vue, le blocage du détroit d’Ormuz qui n’a pas été anticipé par la Maison-Blanche a non seulement pesé sur l’économie mondiale et l’inflation, mais pèsera aussi sur les élections de mi-mandat chez les Républicains) ; d’autre part, devoir cesser des opérations coûteuses en hommes et en dollars (ou roubles et or) produisent des effets, du moins à court terme: un épuisement des capacités militaires et une perte de confiance voire de soutien de sa population.
Des négociations sans victoire ni capitulation
Les négociations qui ont commencé à Berne entre les deux camps vont devoir innover. Car il n’y a eu ni victoire, ni capitulation d’un camp ou d’un autre. L’absence d’avantage stratégique capable d’obtenir des concessions de l’adversaire ne laisse pas augurer un accord qui remette en cause quoi que ce soit du régime iranien. Ni son programme nucléaire clandestin ni sa potentielle mainmise sur le trafic dans le détroit d’Ormuz.
Pour les Etats-Unis, l’opération se solde au mieux par une popération blanche qui a en fait donné un avantage stratégique supplémentaire à l’Iran: il peut bloquer le détroit, menaçant l’économie du monde entier et exiger que cessent les attaques israélienne sur le Liban. Téhéran sait aussi que le Hezbollah frappera Israël si l’allié des Etats-Unis n’obéit pas au cessez-le-feu voulu par Washington, ce qui accentuera la divergence stratégique entre les deux pays ( ce qui fera l’affaire de l’Iran) et une rupture de négociations.




