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L’Europe face au risque d’une guerre clandestine menée par l’Iran

Les révélations britanniques sur l’unité 700 de la force al-Qodsdoivent déclencher l’alerte dans les services de sécurité occidentaux

Une enquête du Daily Telegraph affirme que l’unité 700 de la Force Al-Qods, l’unité spéciale du Corps des Gardiens de la Révolution islamique d’Iran, utiliserait des filières de contrebande, notamment les routes migratoires vers le Royaume-Uni, pour introduire ou positionner des agents en Europe. Tous les détails ne sont pas vérifiables indépendamment. Mais les précédents britanniques, européens et américains montrent déjà que Téhéran sait associer services clandestins, intermédiaires criminels, sociétés-écrans et exécutants recrutés localement. Le risque serait désormais de traiter séparément des signaux qui appartiennent à une même architecture de menace.

Une menace qui ne viendra peut-être pas du ciel

L’avertissement rapporté par le Daily Telegraph est brutal. Un responsable iranien affirme que Téhéran n’aurait pas besoin d’un missile pour atteindre Londres, parce qu’il disposerait déjà de relais humains capables d’être activés sur le territoire britannique. Une autre source va jusqu’à évoquer des personnes susceptibles d’approcher des bâtiments gouvernementaux sans attirer l’attention.

Ces déclarations proviennent de sources anonymes et doivent être considérées avec prudence. Elles peuvent relever à la fois du renseignement, de l’intimidation et de la guerre psychologique. Mais les services occidentaux commettraient une faute grave en les écartant comme de simples rodomontades. La question n’est pas de savoir si chaque affirmation iranienne est exacte. Elle est de déterminer si l’infrastructure décrite existe, si elle a déjà été employée et si elle peut être activée dans un contexte d’escalade militaire.

Depuis plusieurs années, les autorités britanniques documentent une hausse des opérations iraniennes sur leur territoire. Londres ne parle plus seulement de surveillance de dissidents ou de pressions contre des médias persanophones. Le vocabulaire officiel mentionne désormais des projets potentiellement meurtriers, des réseaux criminels utilisés comme intermédiaires, des reconnaissances de cibles et des actes de violence commandités depuis l’étranger.

L’unité 700, colonne vertébrale d’une logistique clandestine

Le Royaume-Uni a sanctionné l’unité 700 de la Force Al-Qods le 2 septembre 2024. La justification britannique l’accuse de faciliter ou d’aider à préparer des activités hostiles menées par des groupes soutenus par l’État iranien, notamment des opérations susceptibles de déstabiliser le Royaume-Uni ou d’autres pays.

Selon l’enquête britannique, cette unité organiserait les réseaux, choisirait les intermédiaires, répartirait les missions et garantirait la continuité des itinéraires. Une autre unité, l’unité 190, serait chargée de l’acheminement effectif des cargaisons et des personnels. Des structures installées en Syrie et au Liban assureraient ensuite la réception, le stockage et la redistribution, notamment au bénéfice des programmes de missiles de précision et des organisations alliées de Téhéran.

Cette répartition exacte n’a jamais été publiée dans un organigramme officiel du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Elle correspond néanmoins à une méthode déjà observée: fragmenter les responsabilités afin qu’aucune saisie, aucune arrestation et aucune fermeture de route ne permette de reconstituer immédiatement l’ensemble de la chaîne. Le système est conçu pour survivre à la perte d’un opérateur, d’une société-écran, d’un avion, d’un navire ou d’un corridor terrestre.

Ce que l’on sait réellement de l’unité 700

Les données publiques sur l’organigramme de l’unité 700 restent rares. Le nom le plus souvent associé à son commandement est celui du général de brigade Ali Naqi Golparast, également transcrit Ali Naji Golparast, Ali Naji Gal Farsat ou Gol Farsat. Un rapport en sources ouvertes publié par le centre Alma en juin 2026 le présente comme le commandant de l’unité, sur la base d’informations apparues en 2023 puis renouvelées en octobre 2025. Cette identité n’a toutefois été confirmée ni par Téhéran ni par une autorité occidentale. Elle doit donc être présentée comme une identification probable, et non comme un fait définitivement établi.

Le noyau de commandement serait implanté à Téhéran, mais aucune adresse de caserne ni aucun quartier général autonome portant officiellement le numéro 700 n’a été identifié. Une analyse du Long War Journal situe le général de brigade Ali Naji au sein de l’unité 700 à Téhéran et mentionne Abul Fazl Salmani Zadegan comme membre de la même unité déployé en Syrie. Ces indications suggèrent un centre de coordination en Iran complété par des officiers de liaison sur les théâtres extérieurs, plutôt qu’un état-major unique fonctionnant comme celui d’une unité militaire conventionnelle.

Les effectifs sont inconnus. Aucun document de sanctions, rapport parlementaire ou communiqué gouvernemental ne fournit de chiffre crédible. Il est possible que le noyau permanent ne rassemble que quelques dizaines d’officiers et de logisticiens, tandis que le dispositif mobilisable comprendrait plusieurs centaines de collaborateurs, chauffeurs, personnels portuaires, équipages, courtiers, passeurs, agents de sociétés-écrans et membres d’organisations alliées. Cette fourchette est une estimation analytique destinée à illustrer la différence entre l’état-major et le réseau, non une donnée de renseignement confirmée.

La mission attribuée à l’unité 700 est en revanche mieux documentée. Elle serait chargée du transport clandestin de matériels militaires et de ressources vers les branches régionales de la Force Al-Qods et les organisations alliées de l’Iran. Elle travaillerait avec le Corps Liban, l’unité 190, l’unité 4400 du Hezbollah et des responsables ou intermédiaires établis en Irak, au Liban et, avant la chute du régime Assad, en Syrie. Plusieurs sources lui attribuent également l’exploitation du séisme de février 2023 dans le nord de la Syrie pour faire passer armes, équipements et personnels sous couverture humanitaire. Cette dernière accusation reste issue de sources ouvertes et n’a pas fait l’objet d’une démonstration judiciaire publique.

L’unité 190: commandement, effectifs et plates-formes opérationnelles

L’unité 190 est mieux connue parce que son ancien chef, Behnam Shahriyari, apparaissait depuis longtemps dans les dossiers de sanctions américains et britanniques. Le Royaume-Uni a sanctionné l’unité elle-même le 27 février 2024, en la décrivant comme responsable du transfert et de la contrebande d’armes au profit d’organisations, de groupes et d’États alliés à l’Iran.

Shahriyari utilisait de nombreuses identités. Le département américain de la Justice cite notamment Seyed Aliakbar Mirvakili, Husain, Huseyini Hamid et Seyed Hamid Reza Shahcheraghi. D’autres sources ouvertes mentionnent également Hojjatollah Narimani. Ces variantes ne sont pas accessoires: elles montrent la nécessité, pour les services, les banques, les compagnies aériennes et les opérateurs portuaires, d’intégrer les différentes translittérations dans leurs systèmes de détection et de rapprochement. La liste américaine est détaillée dans l’acte d’accusation rendu public en février 2024.

Dès 2011, le Trésor américain l’avait sanctionné pour avoir agi au nom de Liner Transport Kish, une compagnie maritime liée au CGRI qui avait fourni des armes au Hezbollah. Il contrôlait aussi la Behnam Shahriyari Trading Company, alors enregistrée au Ziba Building, 10e étage, Northern Sohrevardi Street, à Téhéran. En mai 2022, Washington le présentait en outre comme l’un des dirigeants d’un réseau international de contrebande pétrolière et de blanchiment ayant généré des centaines de millions de dollars au profit de la Force Al-Qods et du Hezbollah. L’unité 190 apparaît ainsi non seulement comme un service d’acheminement d’armes, mais comme un nœud associant logistique militaire, commerce clandestin et financement. Voir également l’enquête financière du Trésor américain de 2022.

Israël a annoncé avoir tué Behnam Shahriyari le 21 juin 2025, lors d’une frappe contre son véhicule dans la province de Qom. L’armée israélienne le désignait explicitement comme le commandant de l’unité de transfert d’armes 190. L’annonce israélienne établit la revendication de l’opération, mais elle ne permet pas, à elle seule, de reconstituer les modalités de succession à la tête de l’unité.

Le nom de Seyed Jabar Hosseini, né en 1955 selon les sources qui l’identifient, est apparu en octobre 2025 comme celui du possible successeur de Shahriyari. L’information provenait initialement du groupe de pirates informatiques anti-régime Lab Dookhtegan. L’Institute for the Study of War et le centre Alma l’ont reprise en précisant qu’elle ne pouvait pas être vérifiée indépendamment. Hosseini doit donc être décrit comme le commandant probable ou présumé de l’unité 190, jamais comme son chef officiellement confirmé.

Un chiffre d’environ vingt membres circule depuis plusieurs années au sujet de l’unité 190. Il vient d’articles secondaires plus anciens et pourrait désigner le noyau historique chargé de la planification, non l’ensemble du dispositif. Aucun document primaire récent ne le valide. Compte tenu de l’usage de pilotes, d’équipages, d’agents de fret, d’employés decompagnies civiles, de sociétés-écrans et d’intermédiaires étrangers, le réseau réel est nécessairement plus large que ce petit état-major. Présenter «vingt hommes» comme l’effectif total donnerait une précision trompeuse.

Aucun quartier général autonome de l’unité 190 n’est publiquement identifié. Les plates-formes fréquemment associées à ses opérations comprennent l’aéroport de Mehrabad, à Téhéran, l’aéroport international Imam-Khomeini et le port Shahid Rajaee de Bandar Abbas. Le Trésor américain a documenté l’utilisation du terminal de Shahid Rajaee dans plusieurs affaires d’exportation d’armes et de matériels liés au CGRI. Ces sites doivent être considérés comme des points d’appui ou de transit, non comme des preuves de l’emplacement physique du commandement de l’unité. Les réseaux attribués à l’unité ont également utilisé des relais en Turquie, en Irak, au Liban, dans les Émirats arabes unis et, avant 2024, en Syrie.

Deux unités complémentaires, des responsabilités volontairement imbriquées

La distinction la plus vraisemblable est fonctionnelle. L’unité 190 supervise ce qui doit être transféré, les armes, les fonds, les personnels, le pétrole ou les produits générant des revenus, ainsi que les destinataires, les sociétés-écrans et une partie des circuits financiers. L’unité 700 organise matériellement le mouvement, les itinéraires, les transporteurs, les documents de couverture, les entrepôts, les passages frontaliers et la réception locale.

Cette séparation ne doit pas être comprise comme une frontière administrative étanche. Les missions se chevauchent et le système paraît conçu pour être redondant. Plusieurs unités, sociétés et intermédiaires peuvent assurer successivement une même fonction. Une arrestation, une frappe, la fermeture d’un aéroport ou la saisie d’un navire ne suffit donc pas à interrompre la chaîne. Pour les services occidentaux, la cible pertinente n’est pas seulement l’unité numérotée, mais l’écosystème de personnes, d’entreprises, d’itinéraires et de fonctions qu’elle peut mobiliser.

Des niveaux de certitude à ne pas confondre

Trois catégories doivent être clairement séparées dans toute analyse. Les faits établis comprennent les sanctions britanniques contre les unités 190 et 700, les missions de contrebande qui leur sont officiellement attribuées, les sanctions contre Behnam Shahriyari et les sociétés liées à son réseau. Les identifications probables comprennent Ali Naqi Golparast à la tête de l’unité 700 et Seyed Jabar Hosseini comme successeur de Shahriyari. Les inconnues concernent les effectifs exacts, les adresses des états-majors et la chaîne de commandement quotidienne. Cette hiérarchie renforce l’alerte: elle évite de présenter des hypothèses comme des certitudes tout en empêchant que l’absence d’un organigramme complet serve de prétexte à l’inaction.

Washington cible aussi l’infrastructure financière du CGRI

Cette architecture clandestine ne repose pas seulement sur les unités chargées des transports et des transferts. Elle dépend aussi de sociétés-écrans, de circuits bancaires, de spécialistes des achats et d’ingénieurs capables de procurer au CGRI des technologies sensibles. Le programme américain Rewards for Justice offre jusqu’à 15 millions de dollars pour des informations permettant de perturber les mécanismes financiers du Corps des gardiens de la révolution, y compris ceux de la Force Al-Qods, ainsi que les activités du conglomérat iranien Beh Joule Pars, désigné par l’acronyme BJP.

Quatre responsables ou employés de Beh Joule Pars sont nommément mentionnés: Mahdi, ou Mehdi, Abbas Nili Ahmadabadi, coprésident du conseil d’administration de la branche d’Ispahan; Mahdi, ou Mehdi, Mohammad Farshchi, coprésident de la branche de Téhéran; Behrooz, ou Behroz, Derakhshandeh Haghighi, directeur technique; et Sara Nemati, responsable du commerce et des achats. La récompense ne constitue pas une prime individuelle pour leur arrestation: elle vise les informations capables de désorganiser le financement et les opérations du réseau.

Selon les autorités américaines, Beh Joule Pars a constitué un réseau mondial de sociétés physiques et virtuelles afin de contourner les sanctions et de soutenir l’appareil militaire iranien. Le groupe aurait recherché des produits sensibles d’origine américaine pour l’Organisation de recherche et d’autosuffisance du CGRI, l’Organisation des industries aérospatiales, Iran Electronics Industries et d’autres structures dépendant du ministère iranien de la Défense. Washington l’accuse également d’avoir blanchi des fonds pendant plus d’une décennie et d’avoir fait transiter plusieurs millions de dollars par le système financier américain. Les implantations ou connexions citées comprennent la Chine, la Géorgie, Hong Kong, Oman, Singapour, la Thaïlande, la Turquie et les Émirats arabes unis.

Aucun élément public ne permet toutefois de placer Beh Joule Pars sous le commandement direct des unités 700 ou 190. Son inclusion dans cette analyse ne vise donc pas à ajouter une nouvelle unité à leur organigramme, mais à montrer l’écosystème dont elles peuvent bénéficier: sociétés-écrans, intermédiaires commerciaux, experts techniques, paiements dissimulés et implantations réparties entre plusieurs juridictions. Pour les services occidentaux, la cartographie des réseaux du CGRI doit ainsi relier le renseignement humain aux flux financiers, aux commandes de composants à double usage et aux structures d’import-export apparemment civiles.

Des routes d’armes devenues des routes polyvalentes

À l’origine, ces filières servaient principalement à transférer des armes, des fonds, des spécialistes et des composants militaires vers la Syrie et le Liban. Elles ont ensuite été adaptées aux sanctions: fausses destinations commerciales, sociétés de façade, avions civils, transport maritime, paiements fragmentés, intermédiaires disposant d’une nationalité ou d’une implantation européenne.

L’évolution décrite par le Telegraph est plus préoccupante encore. Les mêmes réseaux auraient progressivement intégré le trafic de drogue, le passage de migrants et le transport de personnes considérées comme fiables par Téhéran. Une infrastructure créée pour approvisionner des milices au Moyen-Orient deviendrait ainsi un outil de projection clandestine vers l’Europe.

Cette mutation est logique. Un réseau de contrebande performant ne transporte pas nécessairement une seule catégorie de marchandises. Il achète des complicités, connaît les points de passage, maîtrise les faux documents, dispose de relais financiers et sait remplacer rapidement un itinéraire compromis. Dès lors, ce qui transporte aujourd’hui des stupéfiants ou des migrants peut demain déplacer des armes légères, du matériel de surveillance, de l’argent liquide ou un opérateur chargé d’une mission précise.

La Manche, un angle mort à examiner sans céder à l’amalgame

L’enquête affirme que certains agents auraient été introduits au Royaume-Uni à bord de petites embarcations traversant la Manche, tandis que d’autres auraient emprunté des vols en provenance d’Europe orientale. À ce stade, aucune présentation publique ne permet de mesurer l’ampleur de cette pratique, ni de déterminer combien de personnes auraient effectivement été insérées de cette manière.

La majorité des Iraniens qui fuient leur pays cherchent précisément à échapper au régime, à la répression et à la guerre. Beaucoup de journalistes, de militants et d’opposants installés en Europe sont eux-mêmes des cibles potentielles du CGRI. Transformer l’ensemble des réfugiés ou des migrants iraniens en suspects reviendrait à servir la propagande de Téhéran et à couper les services de sécurité de communautés qui peuvent au contraire fournir des alertes précieuses.

Mais refuser l’amalgame ne signifie pas refuser l’enquête. Les filières de passage clandestin doivent être traitées comme des infrastructures criminelles susceptibles d’être louées ou détournées par un État. Les services doivent rechercher des indicateurs de réseau, de financement, de commandement et de comportement, non se contenter d’un tri fondé sur la nationalité.

Le précédent Foxtrot démontre que la sous-traitance existe déjà

En avril 2025, le gouvernement britannique a sanctionné le réseau criminel Foxtrot et son dirigeant Rawa Majid, leur reprochant d’avoir participé à des violences contre des cibles juives et israéliennes en Europe pour le compte du régime iranien. Londres décrivait alors explicitement l’usage de gangs criminels comme instruments de coercition extérieure.

Aux États-Unis, la justice a également établi que des responsables iraniens avaient recruté des membres d’une organisation criminelle d’Europe orientale pour assassiner la journaliste Masih Alinejad. Deux dirigeants du réseau ont été reconnus coupables en mars 2025. Ce dossier est essentiel: il montre que Téhéran n’a pas besoin de déployer systématiquement ses propres officiers. Il peut fournir la cible, le financement et l’ordre, puis confier l’exécution à des criminels déjà implantés en Occident.

Cette externalisation réduit le coût politique d’une opération et complique son attribution. L’exécutant peut ignorer l’identité réelle du commanditaire. L’intermédiaire peut croire qu’il travaille pour un trafiquant ou un homme d’affaires. Les paiements peuvent transiter par plusieurs pays, être convertis successivement dans différentes monnaies et recourir à des cryptomonnaies, afin de brouiller l’origine des fonds, d’en compliquer la traçabilité et de contourner les contrôles bancaires. Le lien avec l’État iranien n’apparaît qu’au terme d’une enquête longue, parfois après l’échec ou l’exécution de l’opération.

Le Royaume-Uni ne parle plus d’une menace hypothétique

En mai 2025, la ministre britannique de l’Intérieur indiquait que la police et le MI5, le service du renseignement intérieur de Grande Bretagne, avaient répondu à vingt projets soutenus par l’Iran et présentant une menace potentiellement meurtrière. Trois ressortissants iraniens avaient alors été inculpés au titre du National Security Act pour des activités susceptibles d’aider un service de renseignement étranger et pour des reconnaissances liées à un projet de violence grave.

Le 13 juillet 2026, le gouvernement britannique a annoncé la désignation du CGRI au titre des nouvelles dispositions contre les menaces étatiques. Londres a alors rappelé qu’au moins vingt projets potentiellement meurtriers liés à l’Iran avaient été identifiés en une seule année et que la Force Al-Qods utilisait depuis longtemps des intermédiaires criminels pour frapper des opposants, des médias, des institutions juives ou des intérêts israéliens.

Il ne s’agit donc plus d’un scénario théorique construit à partir d’une source de presse isolée. L’enquête du Telegraph ajoute une dimension nouvelle à un dossier déjà lourd: la possible utilisation des routes de contrebande migratoire pour prépositionner des personnes qui ne recevraient leur mission qu’après leur arrivée.

Fairford et le risque d’activation en période d’escalade

Les menaces rapportées interviennent depuis l’utilisation de la base de RAF Fairford par des bombardiers américains B-1 engagés dans les opérations contre l’Iran. Des responsables iraniens ont alors présenté la Grande-Bretagne comme un acteur du conflit et averti que ses bases se trouvaient à portée des capacités iraniennes.

Le changement d’échelle est majeur. Tant que les réseaux clandestins servent à surveiller un dissident ou à préparer une action ciblée, ils relèvent d’une stratégie de répression transnationale. Lorsqu’un pays européen est accusé de soutenir directement des frappes militaires, ces mêmes réseaux peuvent être conçus comme une capacité de représailles asymétriques. Le passage de la surveillance à l’action peut alors dépendre d’un ordre transmis en quelques mots, sans mouvement militaire visible et sans lancement de missile détectable.

Le véritable angle mort occidental: le cloisonnement administratif

La force du dispositif iranien tient moins à une sophistication technologique exceptionnelle qu’à sa capacité à exploiter les frontières entre administrations. Un service chargé de l’immigration voit une filière de passeurs. La police judiciaire voit un trafic de drogue. Les douanes voient une fraude commerciale. Le renseignement financier voit une société-écran. Le contre-espionnage voit un contact suspect. Chacun peut traiter correctement son dossier tout en manquant l’architecture commune.

L’unité 700, telle qu’elle est décrite, travaille précisément dans ces interstices. Elle ne dépend pas d’une seule route, d’un seul pays ou d’une seule organisation. Elle assemble temporairement des acteurs qui n’ont pas besoin de connaître le projet global. Un passeur fait traverser une frontière. Un logisticien réserve un logement. Un intermédiaire remet un téléphone. Un criminel effectue une reconnaissance. Un autre reçoit le paiement. Le commanditaire demeure à distance.

Les services occidentaux doivent donc renverser leur méthode: partir non seulement des individus, mais des fonctions. Qui finance? Qui fournit les documents? Qui organise le déplacement? Qui héberge? Qui transmet les consignes? Qui sélectionne les cibles? Ce sont les connexions entre ces fonctions qui permettront d’identifier une opération étatique dissimulée dans un ensemble d’activités criminelles ordinaires.

Cinq urgences pour les services de sécurité occidentaux

La première urgence est la fusion du renseignement. Les affaires liées au CGRI doivent être examinées conjointement par le contre-espionnage, la police antiterroriste, les services frontaliers, les douanes, les unités de lutte contre la criminalité organisée et le renseignement financier. Les cellules communes ne doivent pas être créées après une attaque, mais avant l’activation éventuelle des réseaux.

La deuxième urgence est européenne. Les itinéraires évoqués traversent plusieurs juridictions, notamment l’Europe orientale, la Turquie, les Balkans et les façades maritimes occidentales. Une information insignifiante dans un pays peut devenir décisive lorsqu’elle est rapprochée d’un transfert financier, d’une arrestation ou d’une surveillance effectuée ailleurs. Europol, les services nationaux et les partenaires nord-américains doivent disposer de mécanismes rapides de rapprochement des données et de listes communes d’entités, de sociétés et d’intermédiaires à surveiller.

La troisième urgence concerne les réseaux logistiques. Il faut cartographier les sociétés de transport, les affréteurs, les intermédiaires portuaires, les agents de voyages, les structures financières et les entreprises-écrans déjà associés aux unités 700 et 190. Les sanctions ne doivent pas seulement geler des avoirs après identification. Elles doivent servir à fermer les points d’appui, à décourager les facilitateurs et à rendre chaque remplacement plus coûteux.

La cartographie doit intégrer les variantes de noms et les liens d’affaires. Ali Naqi Golparast, Ali Naji Golparast, Ali Naji Gal Farsat et Gol Farsat peuvent renvoyer au même responsable présumé. Behnam Shahriyari apparaît aussi sous les formes Behnam Shahryari, Behnam Shahriari, Seyed Aliakbar Mirvakili, Huseyini Hamid et Seyed Hamid Reza Shahcheraghi. Seyed Jabar Hosseini et Abul Fazl Salmani Zadegan doivent être traités comme des pistes de rapprochement, avec le degré de prudence approprié. Les sociétés Liner Transport Kish et Behnam Shahriyari Trading Company, leurs dirigeants, leurs adresses historiques et leurs partenaires commerciaux constituent également des points d’entrée pour le renseignement financier et logistique.

La quatrième urgence est la protection des cibles. Les journalistes persanophones, les dissidents iraniens, les institutions juives, les représentations israéliennes, les installations militaires, les infrastructures énergétiques et certains sites gouvernementaux doivent être considérés comme appartenant à un même spectre de menace. Une surveillance inhabituelle, une tentative d’accès, une livraison anodine ou un repérage photographique ne doivent plus être évalués isolément.

La cinquième urgence est judiciaire. Les États occidentaux doivent privilégier les poursuites contre les facilitateurs, les financiers, les recruteurs et les intermédiaires criminels. Le démantèlement d’un réseau exige de frapper ses fonctions de soutien, pas seulement l’exécutant final. Les nouvelles dispositions britanniques vont dans cette direction en permettant de poursuivre plus facilement ceux qui assistent matériellement une organisation désignée au titre des menaces étatiques.

Ne pas laisser la peur devenir une arme iranienne

Une politique de sécurité efficace doit conserver une ligne rouge: aucune suspicion collective contre les Iraniens vivant en Europe. La République islamique cherche depuis longtemps à présenter ses opposants comme des traîtres, à intimider les diasporas et à faire croire qu’elle peut atteindre chacun partout. Une réaction occidentale indiscriminée renforcerait cetteemprise psychologique et affaiblirait la coopération avec les premières victimes du régime.

L’alarme doit donc être précise. Elle vise le CGRI, la Force Al-Qods, leurs unités logistiques, leurs sociétés-écrans, leurs intermédiaires criminels et les personnes agissant sous leur direction. Elle ne vise ni les réfugiés, ni les demandeurs d’asile, ni les communautés iraniennes qui ont souvent alerté les autorités bien avant que la menace ne soit reconnue officiellement.

Une guerre sous le seuil, déjà commencée

L’Occident continue souvent de mesurer la menace iranienne en nombre de missiles, de drones, de centrifugeuses ou de navires. Cette grille est incomplète. Le CGRI a construit pendant des décennies une capacité parallèle faite de réseaux commerciaux, de trafics, de faux pavillons, de sociétés de façade, de groupes mandataires et de criminels rémunérés. Cette infrastructure n’est pas séparée de la puissance militaire iranienne. Elle en est l’un des prolongements.

Les révélations du Telegraph doivent donc être traitées comme une alerte opérationnelle, non comme un épisode médiatique. Elles devront être vérifiées, recoupées et, le cas échéant, contestées. Mais l’absence de preuve publique sur chaque détail ne justifie plus l’inaction. Les précédents sont trop nombreux, les déclarations officielles britanniques trop graves et les méthodes de Téhéran trop constantes.

Le danger serait d’attendre une attaque réussie pour admettre que les routes de la drogue, des armes, de l’argent et des migrants peuvent être utilisées par le même commanditaire. Si des agents ont réellement été prépositionnés en Europe, le temps de l’alerte n’est pas celui de leur activation. Il est maintenant.

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• Après Ormuz, Bab el-Mandeb: le nouveau front de la guerre énergétique

Sources externes à lire

• The Daily Telegraph — Unit 700: The elite Iranian force with Britain in its sights

• Royaume-Uni — sanctions contre l’unité 700 de la Force Al-Qods, 2 septembre 2024

• Royaume-Uni — sanctions contre l’unité 190 de la Force Al-Qods, 27 février 2024

• Trésor américain — Behnam Shahriyari, Liner Transport Kish et Shahriyari Trading Company

• Trésor américain — réseau de contrebande pétrolière de la Force Al-Qods et du Hezbollah

• Département américain de la Justice — identités utilisées par Behnam Shahriyari

• Armée israélienne — annonce de la mort de Behnam Shahriyari, 21 juin 2025

• Institute for the Study of War — Seyed Jabar Hosseini, successeur possible à la tête de l’unité 190

• Alma Research Center — structure de la Force Al-Qods, unités 190 et 700

• Long War Journal — personnels de l’unité 700 identifiés à Téhéran et en Syrie

• Rewards for Justice — Beh Joule Pars et récompense pouvant atteindre 15 millions de dollars

• Gouvernement britannique — désignation du CGRI au titre des menaces étatiques

• Gouvernement britannique — sanctions contre le réseau criminel Foxtrot

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