
De l’adversité extrême des routes migratoires au désarroi anonyme des métropoles, le
Festival international du film sur les droits humains de Genève (FIFDH) a mis en lumière
trois œuvres majeures, cette année. En partant de l’intime pour questionner le politique, ces récits
déconstruisent les discours simplistes sur l’exil et l’intégration.
L’image tremble. Elle est brute, arrachée au réel par un smartphone tenu à bout de bras. À
l’écran, Soraya Akhlaghi. Elle ne joue pas la tragédie ; elle la filme pour ne pas s’y noyer.
«A Fox Under a Pink Moon», réalisé par Mehrdad Oskouei (Iran) et Soraya Akhlaghi
(Afganistan), cette jeune femme afghane exilée en Iran porte sur son corps les marques d’une
triple violence: un mariage forcé à seize ans, l’errance d’une apatride sans papiers et l’enfer de
la route. Autour d’elle, d’autres silhouettes partagent ce naufrage physique et spirituel. Des
mères épuisées, des jeunes hommes aux regards vides, tous livrés au cynisme des passeurs
vers la Grèce. Un voyage où chaque kilomètre est une dépossession.
La lune rose de Soraya : une ruse contre la violence

Pourtant, au cœur de cette détresse, la résilience advient grâce à l’art et à la poésie. Soraya
refuse le silence par la création. Dans une complicité étroite avec Mehrdad Oskouei, elle
conçoit et dessine les séquences d’animation où un renard fragile traque une lune rose. Ces
images ne sont pas de simples ornements ; elles constituent le dernier refuge de son être, son
libre-arbitre. En sculptant, en dessinant, en jouant de la guitare ou en créant cet univers
d’animation — figure de ruse et de survie — Soraya transmute sa douleur en une matière
esthétique. L’art devient ici un territoire inviolable, un espace où la protagoniste n’est plus une
« migrante » subissant un destin collectif impersonnel, mais une artiste singulière reprenant le
contrôle de sa propre vie face à l’horreur.
De l’Érythrée à Genève : le temps long de l’émancipation

Cette quête de liberté trouve un écho puissant, ancré dans le temps long, avec «Freedom – Le
destin de Shewit», réalisé par la Suissesse Anne-Frédérique Widmann. Présenté en première
mondiale au FIFDH, le film qui sortira en salle en septembre, suit pendant dix ans une jeune Érythréenne arrivée seule à Genève à l’âge de 13 ans. Victime d’un viol dès l’enfance et fuyant un pays où l’excision
demeure une réalité brutale, Shewit a dû lutter contre les murs invisibles de l’administration.
Le film documente sa transformation, de l’adolescente entassée dans un foyer étroit à la
femme debout qui refuse d’être un simple numéro.
Des films qui rappellent que l’identité d’une société se joue
dans sa capacité à intégrer les récits singuliers plutôt qu’à
les invisibiliser.
Son parcours est jalonné de rencontres essentielles qui illustrent la solidarité genevoise. D’un
côté, Eliane Ruckstuhl, la camerawoman du film, qui devient sa marraine et l’accueille chez
elle pour lui offrir un socle de stabilité. De l’autre, l’accompagnement précieux de Melete
Solomon-Kuflom, coordinatrice de l’Association de médiateurs et médiatrices interculturels
(AMIC). Elle-même d’origine érythréenne, Melete Solomon-Kuflom joue un rôle clé de
« pont » culturel et de soutien, aidant Shewit à naviguer dans le labyrinthe de l’intégration tout
en préservant son intégrité. Ce mentorat féminin permet à Shewit de s’émanciper des
injonctions communautaires pour devenir une femme libre, prouvant que l’indépendance est
probablement le seul rempart contre les traumatismes.
Wolf Street: l’étranger au cœur des tensions polonaises

Cette solitude de l’étranger cherchant à apprivoiser son environnement est aussi le cœur de
«Letters from Wolf Street» du réalisateur Arjun Talwar, citoyen indien et polonais. Le film saisit
la tension entre le désir d’appartenance et la réalité d’un espace public fragmenté. Plus qu’un
témoignage, il brosse le portrait d’une Pologne en pleine mutation: d’un côté, les défilés de la
droite nationaliste ; de l’autre, les marches colorées des militant-e-s LGBTIQ. Placé au centre
de ces courants contraires, l’étranger devient le révélateur des propres tensions de la société
d’accueil. Ces « lettres » filmées agissent comme des miroirs: elles questionnent la place
accordée à celles et ceux qui, après avoir survécu à la route, se heurtent l’inertie des préjugés
et aux fractures idéologiques nationales.
Ces trajectoires entrent en résonance avec une actualité où les rhétoriques populistes saturent
les espaces politique, médiatique et numérique. La multiplication des discours stigmatisants et la
rigidité des cadres légaux et réglementaires parviennent à réduire l’exilé à une abstraction
statistique. Face à cette fragilisation de la cohésion sociale et culturelle, les œuvres du FIFDH
proposent une alternative: elles rappellent que l’identité d’une société se joue dans sa capacité
à intégrer les récits singuliers plutôt qu’à les invisibiliser.
La reconnaissance des droits, qu’ils soient civiques ou humains, semble indissociable de la
reconnaissance d’une parole créatrice. Que ce soit Soraya façonnant son renard, Shewit
s’affirmant femme libre avec l’appui de l’AMIC ou les observateurs de Wolf Street, ces voix
affirment une présence irréductible. L’intégration n’apparaît plus alors comme une injonction
administrative, mais comme une rencontre entre des imaginaires. En fin de compte, ces trois
films suggèrent que la force d’une démocratie réside dans sa faculté à laisser les parcours
individuels transformer le paysage commun, au-delà des frontières et des clivages.
Le Jury de la compétition «Documentaire de création» du FIFDH a décerné son prix à «Letters from Wolf Street» de Arjun Talwar, doté par la Fondation Barbara Hendricks pour la Paix et la Réconciliation.
La 24e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève a
rencontré un large succès, rassemblant plus de 32 000 festivaliers et affichant des
salles pleines tout au long du Festival. Pendant dix jours, le public a découvert une
programmation de cinéma riche et en résonance avec l’actualité. Il a également participé à
des discussions marquantes, proposant l’éclairage de plus de 200 invité·es des milieux artistiques, scientifiques, politiques et militants. Dans une ère marquée par l’autoritarisme et les conflits, le Festival a réaffirmé la force des images et de l’échange. Treize œuvres ont été récompensées, notamment des films venus d’Iran et du Soudan qui racontent l’exil, les luttes, la résilience et l’espoir.





