
Créée en 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES) s’est imposée comme une force de contestation de l’ordre post-colonial. Les États membres se sont détachés de leurs partenaires occidentaux afin d’explorer de nouveaux horizons, tels que la coopération avec la Russie et la Chine, leaders du bloc du Sud Global. Cependant, cette alliance est clairement fragilisée à la lumière de la récente émergence de l’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS), créée ce 7 avril 2026, qui conteste fermement les juntes de l’AES.
Cette coalition d’opposition revendique la fin de la militarisation du Sahel ainsi qu’une souveraineté populaire fondée sur un ordre libéral et démocratique. La création de l’ADS marque-t-elle le retour en force des courants libéraux et pro-occidentaux, ou est-ce le dernier sursaut d’une opposition en exil face à des juntes solidement ancrées?
Le choc des blocs : AES vs ADS
Établie par la Charte du Liptako-Gourma en 2024, l’alliance regroupant les États du Burkina Faso, Mali et Niger s’est fixée pour mission de faire barrage aux défis sécuritaires dont témoigne la région, en particulier la menace terroriste par les groupes djihadistes. Sa création, concomitante au retrait de ses États membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), révèle un revirement d’intérêts mettant en avant la souveraineté sécuritaire ouest-africaine et la coopération militaire au Sahel.
Dans cet esprit, l’AES a voulu s’imposer contre toute ingérence externe et fonder son approche sur une autonomie stratégique ancrée dans le contexte sociopolitique local et non sur les doctrines sécuritaires occidentales. Néanmoins, en plus de son échec à maîtriser les menaces terroristes, cet élan de militarisation a conduit à un effritement du consensus populaire, laissant place à l’émergence d’un mouvement de contestation.
En effet, le 7 avril 2026 a été créée l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), mouvement de «lutte pacifique» contre les juntes militaires de l’AES. Si cette dernière revendique une souveraineté sécuritaire dans la région, l’ADS met en avant la souveraineté des urnes. Elle milite pour l’établissement d’une démocratie libérale qui prend en considération la volonté populaire et la fin de la «militarisation de l’État». Contrairement à sa prédécesseure Malienne, la Coalition des forces pour la République, l’ADS regroupe les trois pays membres de l’alliance militaire et représente une voix commune pour leurs populations, témoignant d’une coordination non seulement locale mais régionale transfrontalière.
Organisée autour d’un secrétariat général et présidée par Mayra Djibrine, elle compte des objectifs clairs: la restauration de la démocratie et la protection des droits de l’homme au Sahel. Cette structure ainsi que le soutien populaire que l’ADS cherche à rassembler pourraient la positionner comme un adversaire de taille face à l’AES proposant une alternative démocratique aux intérêts stratégiques de la région.
Toutefois, la capacité de l’ADS à transformer cette voix commune en action politique concrète dépendra de sa capacité à mobiliser sur le sol sahélien, et non seulement depuis les plateformes numériques ou les capitales régionales voisines
Les nouveaux vecteurs de l’instabilité
À la lumière de ce nouveau clivage politique, le Sahel se voit divisé en deux blocs politiques difficilement conciliables. Le risque encouru par cette fragmentation serait le manque de vigilance causé par cette instabilité, qui profiterait directement aux groupes armés. En l’absence de coordination sécuritaire entre l’AES et l’ADS, ces organisations jihadistes pourraient exploiter ces fissures pour mener plus d’opérations terroristes.
De plus, la perception de l’ADS comme une menace de la part de l’AES pourrait mener à un durcissement de la répression qu’elle exerce, rendant son action contre productive. À la crise sécuritaire préexistante, s’ajouterait alors une crise politique interne marquée par davantage d’atteintes aux droits de l’homme. La nouvelle alliance démocratique doit agir en conséquence, avec une prudence accrue, quant à ses rapports avec l’AES, afin d’éviter de tomber dans des situations pires que l’actuelle sur les plans sécuritaire et démocratique.
Leur plan d’action repose sur l’exercice de pressions diplomatiques sur les juntes de l’AES, en accueillant à nouveau des partenaires occidentaux dans la région. Ce revirement transpose l’enjeu de la région à une dimension internationale; en opposant le bloc occidental au camp pro-régime, des conflits par procuration pourraient éclater, transformant le Sahel en un théâtre de confrontation pour l’influence globale.
Dès lors, l’avenir de la région ne se jouera plus uniquement dans les casernes de Bamako ou de Niamey, mais dans la capacité de ces deux alliances à capturer l’arbitrage des grandes puissances. Si l’ADS parvient à transformer la pression diplomatique en levier de transition, elle pourrait restaurer un multilatéralisme défaillant. À l’inverse, si l’AES se mure dans une posture de survie radicalisée, le Sahel risque de s’enfoncer dans une fragmentation irréversible, où la quête de souveraineté finirait par sacrifier la stabilité même qu’elle prétendait protéger.
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
Documents institutionnels et textes fondateurs
Alliance des États du Sahel (AES), « À propos de l’AES : Charte du Liptako-Gourma et objectifs de la Confédération », aes.ml, 2023-2026.
Université de Perpignan (MJP), « Charte du Liptako-Gourma portant création de l’Alliance des États du Sahel (16 septembre 2023) », Digithèque de matériaux juridiques et politiques.
Analyses stratégiques et académiques
Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), « L’Alliance des États du Sahel : une configuration émergente de souveraineté sécuritaire en Afrique de l’Ouest », Note d’analyse, 2025.
Policy Center for the New South (PCNS), « De l’Alliance des États du Sahel à la Confédération: les enjeux d’un chemin complexe », Policy Brief, 2025-2026.
The Third World Quarterly, « Sovereignty and Security in the Sahel: The AES Experiment vs. Liberal Norms », Tandfonline / Sciences Po IDM, mars 2026.
III. Veille médiatique et rapports de terrain
BBC Afrique, « Sahel : Le retrait de la CEDEAO et les nouvelles dynamiques de puissance», bbc.com/afrique, 2026.
Courrier International, «Au Sahel, la contestation se renforce face aux juntes de l’AES», courrierinternational.com, avril 2026.
Deutsche Welle (DW), « L’Alliance des Démocrates du Sahel rejoint la Coalition des forces pour la République : lutte pour la démocratie », dw.com/fr, 8 avril 2026.
Jeune Afrique, « Face aux juntes de l’AES, une coalition de démocrates sahéliens s’organise depuis Bruxelles », jeuneafrique.com, avril 2026.
MaliActu, «Sahel : une nouvelle alliance démocratique s’élève contre les régimes militaires», maliactu.net, avril 2026.
Radio France Internationale (RFI), « Au Sahel, une nouvelle coalition citoyenne afin de faire face aux juntes militaires de l’AES », rfi.fr, 8 avril 2026.




