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Thucydide, Sun Tzu, Janus, Kautilya et Gulliver: repenser la géopolitique à travers les faits historiques

Le stratège chinois Sun Tzu, auteur de « L’art de la guerre ».

Par Hassan Hami

L’histoire, rien que l’histoire! Les archives, rien que les archives! Les manuscrits, rien que les manuscrits! Si nous souhaitions nous projeter dans l’avenir pour échapper au présent en effaçant le passé, cela ne fonctionnerait pas. Le passé nous rattrape et le présent nous interpelle. Certains dirigeants ont le mérite de se référer à l’histoire des relations internationales afin d’aider les praticiens et le grand public à voir plus clair — et parfois à corriger certaines erreurs.

Thucydide, auteur de l’histoire de la guerre du Péloponnèse (431 à 404 av. J.-C.) entre Athènes et Sparte, est devenu célèbre auprès du grand public grâce à la popularisation du concept du «piège de Thucydide» par le politologue américain Graham Allison (2011 et 2017).

Récemment, lors de la visite du président américain Donald Trump à Pékin (13 et 14 mai 2026), le président chinois Xi Jinping a habilement évoqué Thucydide afin d’inviter son homologue américain à ne pas tomber dans le piège d’un jeu à somme nulle.

Le piège de Thucydide renvoie à la dynamique de rivalité entre une puissance émergente et une puissance dominante qui craint de perdre son avantage face à son principal concurrent.

Cette référence à Thucydide permet de s’interroger sur la portée des messages diplomatiques que les dirigeants politiques lancent parfois en citant des figures emblématiques de la philosophie et de la diplomatie ayant marqué l’histoire de l’humanité.

L’objectif est d’évaluer la contribution de certains théoriciens des relations internationales à la longévité d’idées anciennes qui trouvent encore aujourd’hui un écho dans la géopolitique contemporaine et captent l’attention des milieux académiques et médiatiques.

Rétablir les faits

À cet égard, quatre grands penseurs des relations internationales ont bénéficié d’une importante visibilité dans les médias arabes depuis les années 1990 :

  • Francis Fukuyama, avec sa thèse de la «fin de l’histoire» ;
  • Samuel Huntington, avec le «choc des civilisations» ;
  • Joseph Nye, avec le «paradoxe de la puissance» ;
  • Graham Allison, avec le «piège de Thucydide» et son modèle bureaucratique de prise de décision.

Il serait difficile, voire injuste, de classer ces auteurs tant leurs contributions se distinguent par leur profondeur analytique et leur portée prospective.

Pour les lecteurs les plus audacieux, la référence à Henry Kissinger suscitera sans doute davantage de curiosité. Son ouvrage «Diplomatie» (1994) demeure une œuvre monumentale où l’histoire éclaire les errements auxquels les grandes puissances peuvent parfois être confrontées.

Cependant, d’autres penseurs restent souvent ignorés par les médias arabes et musulmans, notamment parce qu’ils se tiennent à distance des polémiques politiques. C’est le cas de James N. Rosenau (politique de liaison), Robert Jervis (perception et méperception), Stanley Hoffmann (les difficultés de Gulliver) ou encore Kenneth Waltz (transnationalisme).

L’importance accordée aux universitaires dépend ainsi largement de l’actualité internationale. Ils sont parfois invités sur les plateaux de télévision ou dans les grands centres de réflexion afin d’apporter leur expertise. Certains occupent même des fonctions de conseillers auprès des administrations démocrates ou républicaines.

Lorsque Xi Jinping évoque Thucydide, il rappelle indirectement les travaux de Graham Allison sur seize conflits majeurs de l’histoire mondiale. Pourtant, Allison est surtout reconnu dans le domaine académique pour son analyse du modèle bureaucratique et du processus décisionnel américain.

Son ouvrage «Essence of Decision» (1971), consacré à la crise des missiles de Cuba d’octobre 1962, demeure une référence majeure. Allison y montre comment les rivalités internes aux organisations influencent les décisions stratégiques.

Les médias arabes ont souvent présenté la référence de Xi Jinping à Thucydide comme une nouveauté, oubliant la relation étroite qui existe entre le monde universitaire et le monde politique, particulièrement aux États-Unis.

Ajuster la boussole

D’autres chercheurs ont également utilisé des métaphores historiques pour analyser la politique étrangère des États. Stanley Hoffmann, par exemple, s’est inspiré du personnage de Gulliver dans l’œuvre de Jonathan Swift pour réfléchir aux difficultés de la puissance américaine dans un monde troublé («Gulliver’s Troubles», 1968).

Hoffmann soulève la question de l’érosion de la puissance américaine. Cette préoccupation a également animé Zbigniew Brzezinski dans son ouvrage «Le Choix: domination mondiale ou leadership mondial» (2004).

Brzezinski décrit le dilemme des États-Unis, partagés entre une logique hégémonique fondée sur la puissance et l’acceptation d’un monde multipolaire. Selon lui, Washington doit adopter une approche flexible du multilatéralisme afin de préserver son influence.

Dommage que plusieurs intellectuels arabes et musulmans, tels qu’Amine Maalouf, Ghassan Salamé, Abdelbaki Hermassi, El Mahdi El Mandjra ou Abdellah Saaf, aient parfois été marginalisés pour avoir remis en question les discours dominants.

Cette fracture entre monde académique et monde politique demeure préoccupante, car la production scientifique dérange souvent les décideurs lorsqu’elle remet en cause leurs choix.

Les paradigmes ne sont pas une promenade dans le désert

Les centres de recherche associés à certaines universités égyptiennes et libanaises ont néanmoins contribué à renouveler la réflexion intellectuelle.

Joseph Nye constitue l’un des exemples les plus connus. Son concept de «soft power» est aujourd’hui omniprésent dans les débats internationaux. Introduit à la fin des années 1980, il désigne la capacité d’un État à obtenir ce qu’il souhaite grâce à l’attraction culturelle, diplomatique ou idéologique plutôt qu’à la contrainte.

Avec Robert Keohane, Nye a également développé la notion d’«interdépendance complexe» dans l’ouvrage «Power and Interdependence» (1977).

Après les attentats du 11 septembre 2001, il approfondit sa réflexion dans «The Paradox of American Power »(2002). Selon lui, malgré sa puissance exceptionnelle, les États-Unis ne peuvent résoudre seuls les défis mondiaux tels que le terrorisme, la prolifération nucléaire ou la dégradation environnementale.

La remise en question des récits établis devient donc essentielle. Le contexte et le moment historique jouent un rôle déterminant dans l’analyse des relations internationales.

À cet égard, la notion de «déconstruction» proposée par Jacques Derrida en 1967 apporte un éclairage précieux. Elle invite à remettre en question les significations apparemment évidentes qui structurent la pensée dominante.

Xi Jinping, Sun Tzu et l’art de la stratégie

La référence de Xi Jinping à Thucydide est particulièrement habile. Elle repose sans doute sur l’idée que Donald Trump apprécie les négociations et les rapports de force.

Cette approche pourrait s’inspirer de la pensée stratégique de Sun Tzu, davantage utilisée dans le monde des affaires que par de nombreux dirigeants politiques.

Henry Kissinger, artisan du rapprochement sino-américain et de la visite historique de Richard Nixon à Pékin en 1972, apporte également des clés de compréhension. Dans «Diplomatie», il insiste sur les cycles historiques qui voient naître puis décliner les grandes puissances.

Selon lui, chaque siècle est marqué par l’émergence d’un État capable d’imposer sa vision du système international :

  • la France du XVIIe siècle avec l’État-nation ;
  • la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle avec l’équilibre des puissances ;
  • l’Autriche de Metternich au XIXe siècle avec le Concert européen ;
  • les États-Unis au XXe siècle avec leur pragmatisme fondé sur les intérêts immédiats.

Un système multipolaire encore incertain

Kissinger souligne que l’ascension et le déclin des puissances relèvent d’un cycle naturel. Cette analyse rappelle l’image de Janus, dieu romain à deux visages, tourné simultanément vers le passé et vers l’avenir.

On peut alors se demander si Donald Trump n’adopte pas lui aussi une posture de Janus en réponse à Xi Jinping, qui mobiliserait quant à lui les enseignements de Sun Tzu.

En effet, la politique étrangère américaine oscille historiquement entre interventionnisme, isolationnisme et retrait stratégique depuis l’indépendance de 1776.

Tentation impériale et quête de stabilité

Pour éclairer les bouleversements actuels, Hassan Hami mobilise également deux autres stratèges :

  • Kautilya, penseur indien de l’Antiquité et auteur de l’«Arthashastra», souvent comparé à Machiavel ;
  • Alexandre Svetchine, stratège russe qui développa le concept d’«art opératif» dans son ouvrage «Stratégie» (1927).

L’auteur évoque également le roi Hassan II du Maroc, passionné d’histoire, qui aurait trouvé dans Machiavel et Sun Tzu des sources d’inspiration pour certaines de ses décisions stratégiques, notamment dans l’organisation de la Marche verte.

Histoire et gestion du temps

François Mitterrand aimait répéter la maxime: «Laisser le temps au temps», inspirée de Cervantès. De même, Alain Peyrefitte avait annoncé dès 1971: «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera». La Chine s’est effectivement éveillée, donnant une résonance particulière à cette prophétie.

James N. Rosenau, dans «Distant Proximities (2003), souligne quant à lui la coexistence paradoxale de dynamiques d’intégration et de désintégration dans le système international. Pour lui, les divergences ne doivent pas être perçues uniquement comme des menaces, mais aussi comme des opportunités de rapprochement.

Conclusion

Face aux bouleversements géopolitiques actuels, les analyses annonçant l’effondrement imminent des grandes puissances ou l’avènement rapide d’un nouvel ordre dominé par les BRICS doivent être nuancées.

L’histoire enseigne que les transitions internationales sont longues, complexes et rarement linéaires.

Le grand basculement stratégique tant annoncé n’a pas encore eu lieu. Thucydide, Sun Tzu, Janus, Kautilya et Gulliver semblent toujours observer le monde contemporain, rappelant aux dirigeants que seule une compréhension approfondie de l’histoire peut éviter à l’humanité de sombrer dans l’anarchie et le chaos.

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