Réunis à Genève à l’occasion du vingtième anniversaire du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, diplomates, juristes et défenseurs des libertés ont dressé un constat sévère de l’évolution politique tunisienne. Quinze ans après avoir incarné l’espoir démocratique du monde arabe, la Tunisie apparaît aujourd’hui comme le symbole d’un désenchantement qui dépasse largement ses frontières.
GENÈVE – Le symbole n’a échappé à personne. Alors que le Conseil des droits de l’homme des Nations unies célèbre cette année ses vingt ans d’existence, c’est précisément l’un des pays qui avait le mieux incarné les aspirations démocratiques du début du XXIe siècle qui s’est retrouvé au cœur des préoccupations des défenseurs des droits fondamentaux.
Organisée en marge de la 62e session du Conseil des droits de l’homme, la rencontre consacrée à la situation des libertés en Tunisie a pris une dimension qui dépasse largement le cadre national. Car derrière le cas tunisien se dessine une interrogation plus vaste : que reste-t-il aujourd’hui des promesses démocratiques nées du Printemps arabe ? Et, plus largement, quelle est la capacité réelle du système international à protéger les libertés fondamentales lorsque les équilibres géopolitiques se recomposent au détriment des principes qui avaient fondé l’ordre international de l’après-guerre froide ?
Pendant longtemps, la Tunisie a constitué l’exception. Premier pays à avoir renversé un régime autoritaire lors du Printemps arabe de 2011, elle était devenue le laboratoire d’une transition démocratique observée avec attention bien au-delà du monde arabe. L’adoption de la Constitution de 2014, la tenue d’élections pluralistes et la mise en place d’institutions indépendantes avaient nourri l’espoir qu’une autre voie était possible dans une région marquée par les autoritarismes, les conflits et les crises de gouvernance.
Quinze ans plus tard, l’enthousiasme a laissé place à l’inquiétude.
Les intervenants réunis à Genève ont dressé le tableau d’une trajectoire démocratique interrompue depuis les décisions prises par le président Kaïs Saïed le 25 juillet 2021. Suspension du Parlement, dissolution des institutions de contrôle, concentration des pouvoirs exécutif et législatif : pour nombre d’observateurs, le pays s’est engagé dans une dynamique de recentralisation du pouvoir qui remet en question les acquis de la révolution.
Pour étayer ce constat, la rencontre a réuni plusieurs figures reconnues de la défense des libertés publiques. L’ancien bâtonnier de Tunisie et ancien représentant permanent de Tunis auprès des Nations unies à Genève, Abderrazak Kilani, l’avocate et défenseure des droits humains Dalila Msaddek Ben Mbarek, ainsi que le député d’opposition Oussama Khelfi ont confronté leurs analyses sur l’évolution du pays depuis le tournant institutionnel de juillet 2021. Depuis Paris, l’ancien président du Conseil national des barreaux français, Christian Charrière-Bournazel, a également apporté son soutien aux avocats et magistrats tunisiens confrontés à une pression croissante.

Les critiques formulées concernent d’abord l’indépendance de la justice. La dissolution du Conseil supérieur de la magistrature, les révocations de magistrats et l’affaiblissement progressif des contre-pouvoirs sont apparus comme autant de signaux d’alerte pour les participants. Au-delà des décisions institutionnelles, c’est la capacité même du système judiciaire à fonctionner comme garant des libertés qui est aujourd’hui questionnée.
La liberté d’expression constitue un autre sujet de préoccupation majeur. Journalistes, avocats, magistrats et militants associatifs font l’objet de procédures judiciaires ou de poursuites liées à leurs activités professionnelles ou à leurs prises de position publiques. Les débats ont particulièrement porté sur le décret-loi n°54 relatif à la cybercriminalité, dont les organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement les effets potentiels sur la liberté d’expression.
Le recul observé ne concerne pas seulement les institutions. Il touche également la société civile. Les organisations engagées dans la défense des migrants, la lutte contre le racisme ou la protection des droits fondamentaux dénoncent des restrictions croissantes de leurs activités. Plusieurs intervenants ont également évoqué la dégradation de la situation des migrants subsahariens, dans un contexte marqué par la montée des discours xénophobes et la multiplication des tensions sociales.
Mais la crise tunisienne ne peut être réduite à une simple opposition entre autoritarisme et démocratie.
La réalité est plus complexe. Depuis plusieurs années, le pays est confronté à une situation économique particulièrement difficile. Chômage des jeunes, inflation, endettement, affaiblissement des services publics et perte de confiance dans les élites politiques ont créé un terrain favorable à l’émergence d’une demande d’autorité. C’est sur cette promesse de rupture avec un système politique jugé inefficace que Kaïs Saïed a bâti sa popularité.
C’est précisément ce paradoxe qui rend le cas tunisien si révélateur. La révolution de 2011 avait ouvert un espace inédit de libertés, mais elle n’a jamais réussi à répondre pleinement aux attentes sociales et économiques qui l’avaient rendue possible. Quinze ans plus tard, une partie de la population semble avoir privilégié la recherche de stabilité et d’efficacité à la défense des mécanismes démocratiques.
Cette évolution dépasse largement le seul cas tunisien. Elle renvoie à une tendance mondiale marquée par l’affaiblissement des institutions démocratiques, la montée des populismes et le retour des logiques de puissance. Dans un monde traversé par les guerres, les crises économiques et les bouleversements technologiques, les droits humains apparaissent de plus en plus souvent comme une préoccupation secondaire.
C’est pourquoi le débat organisé à Genève revêt une portée particulière. Vingt ans après sa création, le Conseil des droits de l’homme est confronté à une question existentielle : comment défendre efficacement les libertés fondamentales lorsque les États eux-mêmes remettent en cause les mécanismes de contrôle et de protection qu’ils ont contribué à bâtir ?
La Tunisie n’est plus seulement l’histoire d’une transition démocratique en difficulté. Elle est devenue un test pour l’ensemble de l’architecture internationale des droits humains. Un révélateur des fragilités d’un système multilatéral qui peine à enrayer les régressions démocratiques, y compris dans les pays qui étaient autrefois présentés comme des modèles.
En ce sens, le débat de Genève dépasse largement les frontières tunisiennes. Il interroge la capacité du monde contemporain à préserver les libertés publiques dans un contexte où l’autorité, la sécurité et l’efficacité tendent à s’imposer comme les nouvelles priorités politiques. La Tunisie, hier symbole de l’espérance démocratique arabe, est devenue aujourd’hui le miroir des doutes qui traversent l’ordre international tout entier.




