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Turquie, Syrie, Israël: les nouveaux équilibres stratégiques du Levant

De l’Empire ottoman aux recompositions du XXIᵉ siècle, le Levant redevient l’un des principaux théâtres de la rivalité entre les puissances régionales. La reconstruction progressive de la Syrie, le rapprochement entre Damas et Ankara et le recul de l’influence iranienne ouvrent une nouvelle séquence géopolitique au Moyen-Orient. Pour Israël comme pour les responsables libanais, les interrogations portent moins sur un retour de la Syrie d’hier que sur l’émergence d’un nouvel équilibre régional dans lequel la Turquie pourrait jouer un rôle déterminant.

«Plus que le retour de la Syrie au Liban, c’est la perspective d’une montée en puissance de l’influence turque au Levant qui redessine aujourd’hui les calculs stratégiques d’Israël.» Pendant près de quatre siècles, la Syrie et le Liban ont appartenu à l’Empire ottoman. La disparition de celui-ci, en 1918, a profondément redessiné le Moyen-Orient sans faire disparaître les logiques d’influence qui s’y étaient construites. Plus d’un siècle après la chute de la Sublime Porte, le Levant demeure l’un des espaces les plus disputés de la région, où se croisent les ambitions des puissances régionales et internationales.

Selon plusieurs informations relayées ces derniers jours, le président Donald Trump aurait évoqué la possibilité de confier à l’armée syrienne un rôle dans le désarmement du Hezbollah au Liban, afin d’éviter une intervention prolongée de l’armée israélienne. Qu’elle se concrétise ou non, cette hypothèse illustre les profondes recompositions stratégiques actuellement à l’œuvre.

Pendant des décennies, la présence syrienne au Liban a constitué l’un des piliers de l’équilibre politique et sécuritaire du Levant. Elle a laissé le souvenir des disparitions forcées, des assassinats politiques, des arrestations arbitraires et de la mise sous tutelle du pays du Cèdre. Le régime syrien des Assad a également largement contribué à l’essor du Hezbollah, qu’il a utilisé pendant de nombreuses années comme un instrument de son influence régionale.

Le retrait des forces syriennes en 2005, puis l’effondrement progressif de l’État syrien après 2011, ont profondément réduit l’influence de Damas dans les affaires libanaises.

Aujourd’hui, la situation évolue à nouveau. L’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa et la reconstruction progressive des institutions syriennes alimentent les interrogations sur un possible retour de la Syrie comme acteur régional. Ce retour ne s’effectuerait toutefois pas dans les mêmes conditions qu’auparavant. La Syrie demeure affaiblie, fragmentée et dépendante de partenaires extérieurs, ce qui modifie profondément la nature de son influence potentielle.

Si Israël continue d’afficher son opposition à toute présence militaire syrienne au Liban, ses préoccupations semblent désormais se concentrer sur une hypothèse plus spécifique: celle d’une influence turque indirecte qui pourrait s’exercer à travers les nouvelles institutions syriennes, notamment à proximité de la frontière israélo-libanaise. Cette crainte s’inscrit dans une lecture beaucoup plus large des recompositions stratégiques du Levant.

Une armée syrienne encore en reconstruction

Après plus d’une décennie de guerre civile, les forces armées syriennes demeurent profondément affaiblies. Malgré les efforts de réorganisation engagés par le nouveau pouvoir, elles ne disposent plus des capacités conventionnelles qui étaient les leurs avant 2011. Leur aviation reste limitée, leurs équipements ont subi d’importantes pertes et une partie de leurs structures demeure en reconstruction.

À cela s’ajoutent des difficultés de financement, des besoins importants en recrutement ainsi que la nécessité d’intégrer les nombreuses factions armées issues de la guerre civile. La chaîne de commandement poursuit elle-même sa réorganisation, ce qui limite encore la capacité de projection de l’armée syrienne au-delà de ses frontières.

La composition de cette nouvelle armée constitue également une source d’interrogation. Une partie de ses cadres provient d’anciennes factions islamistes ayant combattu le régime Assad, notamment Hayat Tahrir al-Cham (HTS), dont les origines remontent à l’ex-branche syrienne d’Al-Qaïda, même si le mouvement affirme aujourd’hui avoir rompu avec cette filiation et privilégier un agenda essentiellement syrien. D’autres unités proviennent de groupes rebelles islamistes progressivement intégrés aux nouvelles structures militaires.

Par ailleurs, plusieurs combattants étrangers ayant participé à la guerre civile — originaires notamment du Caucase, d’Asie centrale ou du monde arabe — occupent encore certaines fonctions militaires ou sécuritaires. Sans permettre de qualifier l’ensemble de l’armée syrienne de «jihadiste», cette réalité nourrit les inquiétudes de plusieurs capitales. Pour Israël, la présence d’anciens combattants aux références islamistes radicales constitue un facteur supplémentaire d’incertitude.

Dans ces conditions, une intervention militaire syrienne d’envergure au Liban paraît peu probable à court terme. Les priorités de Damas demeurent avant tout internes: stabilisation du territoire, reconstruction économique, restauration des institutions et réintégration diplomatique.

La Turquie, nouvelle variable stratégique

Pour de nombreux analystes israéliens, la véritable question n’est pas tant de savoir ce que la Syrie est capable de faire seule que ce qu’elle pourrait accomplir avec l’appui de la Turquie.

Depuis le changement de régime, Ankara s’est imposée comme l’un des principaux partenaires extérieurs de Damas. Les deux pays coopèrent dans les domaines de la sécurité, de la reconstruction, de la gestion des frontières et du redressement des institutions syriennes. Cette coopération s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus large visant à renforcer durablement l’influence turque au Levant.

Cette politique est souvent qualifiée de «néo-ottomane» par de nombreux spécialistes des relations internationales. Sans revendiquer officiellement la reconstitution de l’Empire ottoman, le président Recep Tayyip Erdoğan fait régulièrement référence à l’héritage historique de la Turquie dans les anciennes provinces de la Sublime Porte. La Syrie et le Liban, administrés par Istanbul pendant près de quatre siècles jusqu’en 1918, occupent une place particulière dans cette mémoire historique et dans la vision stratégique développée par Ankara.

La Turquie dispose d’atouts considérables: une armée moderne, une industrie de défense performante, des capacités reconnues dans le domaine des drones et une réelle aptitude à projeter rapidement des forces, comme elle l’a démontré en Syrie, en Libye ou dans le Caucase.

Toutefois, Ankara ne dispose actuellement d’aucune présence militaire significative au Liban et que ses priorités demeurent concentrées sur le nord de la Syrie, l’Irak et la Méditerranée orientale. L’hypothèse d’une implantation turque indirecte près de la frontière israélienne relève donc davantage d’un scénario stratégique anticipé que d’une évolution déjà observable.

Pour certains responsables israéliens, mais également pour une partie de la classe politique libanaise, cette dimension historique nourrit les interrogations. Plus qu’un simple partenariat entre Ankara et Damas, ils redoutent qu’une Syrie progressivement stabilisée ne permette à la Turquie d’étendre son influence politique, économique et sécuritaire sur une région qui relevait autrefois de l’Empire ottoman. Une telle évolution modifierait durablement les équilibres stratégiques du Levant et placerait Ankara au cœur des nouveaux rapports de force régionaux.

De l’axe iranien à une nouvelle architecture régionale?

Pendant plus de deux décennies, les préoccupations sécuritaires israéliennes se sont concentrées sur ce qu’on appelait «l’axe de la résistance», constitué de l’Iran, de la Syrie de Bachar el-Assad et du Hezbollah libanais. La Syrie constituait alors le principal corridor stratégique permettant le transfert d’armes, de munitions et de technologies militaires entre Téhéran et le Hezbollah. Cette alliance structurait une grande partie des équilibres militaires du Levant et expliquait les nombreuses frappes israéliennes conduites contre des objectifs iraniens ou pro-iraniens sur le territoire syrien.

L’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa ouvre une nouvelle séquence. Le nouveau pouvoir syrien entretient des relations beaucoup plus distantes avec Téhéran et cherche à diversifier ses partenariats internationaux. Cette orientation traduit une volonté de restaurer une marge d’autonomie diplomatique et d’obtenir le soutien des pays arabes ainsi que des partenaires occidentaux pour la reconstruction du pays.

Cette évolution conduit plusieurs analystes israéliens à s’interroger sur l’émergence d’une nouvelle architecture régionale dans laquelle l’influence turque remplacerait progressivement l’influence iranienne comme principal facteur extérieur en Syrie. Cette comparaison mérite toutefois d’être nuancée. Malgré les tensions récurrentes entre Ankara et Jérusalem, la Turquie ne représente pas pour Israël une menace comparable à celle qu’incarnait l’axe iranien. Les relations turco-israéliennes alternent depuis plusieurs décennies entre confrontation diplomatique, rivalités régionales et coopération pragmatique.

Pour Israël, l’enjeu n’est donc pas tant l’apparition d’un nouvel ennemi que celle d’une puissance régionale capable de remodeler progressivement les rapports de force au Levant. Une Turquie influente en Syrie pourrait devenir un acteur incontournable de tous les dossiers régionaux : sécurité des frontières, reconstruction syrienne, avenir du Liban, question kurde, Méditerranée orientale et, à terme, équilibre stratégique face à Israël.

Le Hezbollah face à une nouvelle réalité

Pour le Hezbollah, la menace est d’une nature différente. Le mouvement chiite ne redoute pas nécessairement une offensive militaire syrienne contre ses positions au Liban. Une telle opération apparaîtrait peu compatible avec les capacités actuelles de l’armée syrienne et avec les priorités du nouveau pouvoir. En revanche, une Syrie redevenue plus souveraine et davantage soucieuse d’exercer pleinement son autorité sur son territoire pourrait progressivement remettre en cause les facilités logistiques dont bénéficiait le Hezbollah depuis plusieurs décennies.

Sous le régime Assad, les voies de communication reliant l’Iran au Liban traversaient un territoire largement favorable aux intérêts du Hezbollah. Cette profondeur stratégique constituait l’un des principaux atouts du mouvement. Demain, un contrôle plus strict des frontières, la limitation des activités des groupes armés étrangers, la professionnalisation de l’armée syrienne et un rapprochement avec plusieurs États arabes pourraient progressivement réduire cette liberté d’action.

Le Hezbollah pourrait ainsi être confronté non pas à une confrontation militaire directe avec Damas, mais à une réduction progressive de son autonomie logistique et stratégique.

Les partis libanais entre mémoire et prudence

Au-delà du Hezbollah, les recompositions en cours sont suivies avec une attention particulière par l’ensemble de la classe politique libanaise. Une partie des formations chrétiennes et souverainistes observe avec prudence le rapprochement entre Damas et Ankara. Si peu d’entre elles imaginent un retour de la tutelle syrienne telle qu’elle existait avant 2005, le souvenir de cette période demeure profondément ancré dans la mémoire collective.

Pour ces partis, la perspective d’une influence syrienne retrouvée, soutenue par une Turquie de plus en plus présente dans la région, soulève des interrogations sur la souveraineté du Liban et sur ses futurs équilibres institutionnels.

Le mouvement Marada pourrait conserver son approche pragmatique fondée sur le dialogue avec Damas. Le Parti social nationaliste syrien (PSNS), fidèle à sa vision historique d’un Levant intégré, pourrait voir favorablement le renforcement de l’État syrien, tout en demeurant attentif à l’évolution de ses relations avec Ankara, dont les ambitions régionales ne correspondent pas nécessairement à sa propre vision.

Le courant aouniste privilégierait probablement une coopération pragmatique avec les nouvelles autorités syriennes si celle-ci contribue à la stabilité régionale. Les Forces libanaises, en revanche, continueraient très vraisemblablement à s’opposer à toute forme de retour d’une influence militaire ou politique syrienne au Liban, considérant qu’elle porterait atteinte à la souveraineté nationale.

Chez les Druzes, les positions demeureraient également nuancées. Walid Joumblatt chercherait probablement à préserver un équilibre entre Damas, les pays arabes et les puissances occidentales, tandis que Talal Arslane resterait davantage favorable à un rapprochement avec la Syrie.

Au-delà de leurs divergences, la plupart des responsables politiques libanais partagent un même constat: les équilibres régionaux évoluent rapidement et le Liban risque une nouvelle fois de subir les conséquences des rivalités entre puissances voisines.

Une recomposition régionale encore inachevée

À ce stade, rien n’indique qu’une intervention militaire syrienne au Liban soit imminente, ni qu’une présence turque directe ou indirecte soit déjà en cours de déploiement près de la frontière israélo-libanaise. En revanche, tous les acteurs régionaux observent avec attention la transformation progressive de la Syrie. Israël cherche à mesurer les conséquences du rapprochement entre Damas et Ankara. Le Hezbollah surveille l’évolution d’un voisin qui pourrait devenir moins perméable à son influence.

Les partis politiques libanais tentent d’anticiper les conséquences d’un éventuel retour de la Syrie comme acteur régional, tout en redoutant qu’une influence étrangère ne vienne une nouvelle fois peser sur les équilibres internes du pays. Dans le même temps, les États-Unis, les monarchies du Golfe, la Russie et la Turquie poursuivent leurs propres objectifs stratégiques dans une région où aucun équilibre durable ne semble encore s’être imposé.

Au fond, la véritable question n’est peut-être plus de savoir si la Syrie retrouvera une influence au Levant, mais sous quelle forme, avec quels partenaires et dans quel nouvel environnement stratégique.

Plus d’un siècle après la disparition de l’Empire ottoman, le Levant redevient l’un des principaux théâtres de la compétition entre puissances régionales. La Syrie tente de retrouver une place qu’elle avait perdue, la Turquie cherche à accroître son influence, Israël s’efforce d’anticiper les nouveaux rapports de force et le Liban demeure l’espace où se croisent ces ambitions contradictoires. Dans cette recomposition encore inachevée, la véritable bataille n’est peut-être plus celle des frontières, mais celle de l’influence.

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