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Ordre de l’Aigle blanc retiré à Zelensky: comment l’histoire est devenue l’instrument d’un conflit entre la Pologne et l’Ukraine

La décision du président polonais Karol Nawrocki de retirer l’Ordre de l’Aigle blanc au président ukrainien Volodymyr Zelensky apparaît, à première vue, comme un geste purement symbolique. Mais en réalité, elle est le symptôme d’une crise où la mémoire historique est utilisée comme un instrument politique qui pèse sur les relations actuelles entre la Pologne et l’Ukraine.

Cet acte prend une dimension encore plus forte si l’on se réfère à l’histoire même de cette décoration, l’Ordre de l’Aigle blanc. Fondée au début du XVIIIe siècle, elle n’était pas seulement la plus haute distinction de l’État polonais, c’était aussi un instrument puissant de diplomatie. Parmi ses premiers chevaliers figure l’hetman ukrainien Ivan Mazepa (1639–1709), l’une des figures nationales les plus connues, qui incarne l’aspiration à la construction de l’État ukrainien. Selon plusieurs historiens ukrainiens, le brevet de l’Ordre lui aurait été délivré en octobre 1703. Ainsi, bien avant l’émergence des États modernes polonais et ukrainien, cette distinction reliait déjà les trajectoires des deux peuples.

La tragédie de Volhynie

Au début du XVIIIe siècle, cette décoration incarnait l’alliance entre la couronne polonaise et un hetman ukrainien. Elle est devenue, au XXIe siècle, un instrument de désaveu politique du président ukrainien. L’ordre, autrefois signe de reconnaissance mutuelle, est aujourd’hui l’objet de griefs réciproques.

Le déclencheur formel de la tension a été la controverse autour de l’attribution, par Volodymyr Zelensky, de la dénomination honorifique «Héros de l’UPA» (UPA — Armée insurrectionnelle ukrainienne, formation militaire du mouvement national ukrainien durant la Seconde Guerre mondiale) à une unité militaire ukrainienne engagée dans la résistance à l’agression russe. À Varsovie, cette décision n’a pas été perçue comme une affaire interne ukrainienne, mais comme une provocation.

C’est ici que le présent entre en collision avec un passé non résolu. Le point le plus sensible de ce passé reste la tragédie de la Volhynie de 1943–1944 — une série de tueries de masse et de nettoyages ethniques réciproques entre populations civiles polonaises et ukrainiennes durant la Seconde Guerre mondiale, principalement sur le territoire de la Volhynie et de la Galicie orientale. Pour les Polonais, ces événements sont qualifiés de génocide, tandis que dans la mémoire ukrainienne, ils sont considérés comme un conflit tragique et complexe dans un contexte de guerre et d’occupation. Cette divergence d’interprétation constitue un facteur permanent de tension politique entre les deux États.

Dans ce contexte, la mémoire historique cesse d’être un champ strictement académique pour devenir un instrument politique jouant sur un registre émotionnel. En la matière, l’Institut de la mémoire nationale de Pologne (IPN — institution publique chargée de la politique de la mémoire historique et de la recherche sur les crimes du nazisme et du communisme), joue un rôle dans l’interprétation publique des principaux conflits historiques. Karol Nawrocki, qui dirigeait l’IPN avant sa présidence, combinait déjà une lecture sévère de l’UPA, considérée comme une organisation criminelle avec la reconnaissance formelle du droit des Ukrainiens à choisir eux-mêmes leurs héros nationaux. En 2023, il déclarait que l’IPN serait «attaqué, mais resterait une forteresse», soulignant le rôle institutionnel de la politique mémorielle en Pologne.

L’Ordre de l’avenir, réaction de la société civile

C’est pourquoi la décision actuelle du président a suscité un vif débat. Les opposants de Nawrocki soulignent que sa position précédente était plus équilibrée, tandis que l’actuelle apparaît comme une instrumentalisation politique de l’histoire. Le retrait de la distinction à Zelensky a transféré la mémoire historique du champ des interprétations vers celui des décisions politiques avec de réelles conséquences sur les relations bilatérales.

Le débat n’a pas seulement concerné les milieux politiques, mais aussi la société civile. Une partie des défenseurs des droits humains, des acteurs culturels et des militants polonais ont initié une remise de «l’Ordre de l’Avenir» à Volodymyr Zelensky et au peuple ukrainien, en signe de solidarité. Les initiateurs ont souligné que leur démarche constituait une réponse à la politisation de l’histoire et une tentative de recentrer l’attention sur le principal facteur de sécurité régionale — la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine depuis 2022, qui structure l’architecture de la sécurité en Europe de l’Est. Dans cette logique, l’Ukraine n’est pas un objet de disputes historiques, mais un État qui joue le rôle de bouclier défensif pour la Pologne et le flanc oriental de l’OTAN.

Parallèlement, cette réaction de la société civile met en lumière une autre dimension: les controverses historiques autour de la Volhynie et de l’UPA tendent à passer la guerre actuelle, pourtant déterminante pour la sécurité, au second plan. Au lieu de constituer un facteur unificateur, l’histoire devient un instrument de mobilisation interne et de compétition politique.

Des gestes symboliques réciproques ont également émergé du côté ukrainien — restitution ou refus de décorations d’État polonaises par certains hommes politiques et anciens présidents. Juridiquement marginaux, mais politiquement significatifs.

Un soutien et des tensions

Pour comprendre pourquoi la question historique est aujourd’hui si présente dans la politique polonaise, il faut prendre en compte les évolutions depuis 2022. La Pologne est devenue l’un des pays les plus pro-ukrainiens d’Europe: des millions de personnes ont aidé les réfugiés, collecté de l’aide humanitaire et soutenu l’Ukraine. Mais des tensions internes se sont accumulées — concurrence sur le marché du travail, «crise céréalière», lorsque des agriculteurs polonais bloquaient des trains et déversaient des céréales ukrainiennes sur les rails, fatigue de la population face à la guerre et montée du populisme de droite.

L’opinion polonaise envers l’Ukraine a évolué: si en 2022 environ 25 % des personnes se déclaraient avoir un sentiment négatif voire très négatif, en 2026 ce chiffre est monté à 43 %. Cela crée un terrain favorable à des discours politiques combinant histoire et anxiétés contemporaines.

De manière symptomatique, les controverses historiques commencent aussi à avoir un impact sur l’avenir. Nawrocki a déclaré à plusieurs reprises que le soutien à l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne ne pouvait être inconditionnel sans résolution des questions historiques, notamment celles liées à la Volhynie. Ainsi, le passé devient progressivement une condition du futur.

Un instrument efficace de politique intérieure polonaise

Mais pourquoi la Volhynie constitue-t-elle un point de tension central, alors que les tragédies de Katyn ou Smolensk ne jouent pas un rôle similaire? Il ne s’agit pas de doubles standards, mais du fait que ces événements appartiennent à des sphères historiques de responsabilité différentes et ne se croisent pas dans le cadre bilatéral.

Pour les Polonais, le massacre de Katyn (exécution massive d’officiers polonais par les organes du NKVD pendant la Seconde Guerre mondiale) est un crime de l’Union soviétique, tandis que la catastrophe aérienne de Smolensk (2010, mort de la direction de l’État polonais, du président Lech Kaczyński à de hauts responsables militaires et diplomatiques) est liée à la Russie. La Volhynie est en revanche directement associée au mouvement national ukrainien.

Pour la société polonaise, la Russie est perçue comme une menace consensuelle, indépendamment des orientations politiques. Elle n’est donc pas un instrument efficace de politique intérieure. En revanche, la question ukrainienne reste un espace de compétition politique. D’où des slogans tels que: «Nous aidons, mais nous avons le droit d’exiger la vérité», « es victimes polonaises ne doivent pas être oubliées», «l’Ukraine doit respecter la mémoire polonaise».

Une controverse artificielle qui sert la Russie

L’histoire des relations polono-ukrainiennes est cependant beaucoup plus large qu’un seul conflit. Dans la mémoire ukrainienne subsistent la politique de pacification de 1930, les restrictions à l’éducation et à la représentation politique ukrainienne dans la Pologne de l’entre-deux-guerres, ainsi que l’opération «Vistule» de 1947 — déplacement forcé d’environ 140 000 Ukrainiens, Lemkos et Boykos vers le nord et l’ouest de la Pologne.

Cependant, la mention de ces événements ne contredit pas l’ampleur de la tragédie de la Volhynie, mais souligne que la mémoire dans la région est multidimensionnelle et mutuellement traumatique.

Paradoxalement, la Pologne contemporaine est devenue l’un des principaux défenseurs de l’Ukraine en Europe précisément après que les deux États ont traversé des périodes historiques difficiles. Cela signifie que la réconciliation n’a jamais exigé un accord total sur le passé — elle est possible lorsque les élites politiques placent l’avenir au-dessus des différends historiques.

L’Ukraine mène aujourd’hui une guerre à grande échelle contre la Russie et constitue de facto un rempart défensif pour la Pologne et le flanc oriental de l’OTAN. Mais cette réalité stratégique cède de plus en plus la place aux récits de politique interieur. Chaque nouvelle controverse historique entre Varsovie et Kiev affaiblit la confiance et ouvre des espaces d’influence à la Russie. L’Ordre de l’Aigle blanc, dans ce contexte, n’est qu’un symbole. Le véritable conflit ne porte pas sur une décoration, mais sur le droit de définir le passé et d’influencer ainsi l’avenir.

L’histoire a créé un nouveau cercle symbolique : de l’alliance de Mazepa avec la couronne polonaise à la confrontation politique contemporaine. Et c’est là le principal paradoxe — le passé, qui devrait expliquer le présent, commence de plus en plus à le diriger.

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