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La géographie et l’histoire ne servent pas à prédire l’avenir. Elles servent à ne pas y entrer aveugles.

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Par Javier Garcia. Agrégé et docteur en histoire. Auteur du livre « Le chirurgien de l’Hermione ». Fondateur de Zeus Conseils

«La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre», écrivait Yves Lacoste en 1976. Les virgules comptaient. Elles empêchaient de transformer la formule en slogan et la géographie en simple auxiliaire des états-majors. Si elle servait d’abord à faire la guerre, c’est qu’elle était un savoir de l’espace, donc un savoir du pouvoir: savoir où passer, où frapper, où tenir ; connaître les reliefs, les ressources, les populations et les distances ; comprendre qu’aucune puissance ne s’exerce hors d’un territoire. Un demi-siècle plus tard, la guerre est revenue au centre de l’histoire européenne. Avec elle sont revenus les frontières, les ports, les détroits, les arsenaux, les corridors et les profondeurs stratégiques. Les cartes se couvrent à nouveau de flèches. Les États parlent de souveraineté, de réarmement, de sécurité économique, de réserves et d’autonomie stratégique. La formule de Lacoste paraît moins scandaleuse que prophétique. Pourtant, quelque chose résiste.

Jamais les États n’ont disposé d’autant de cartes, de satellites, de données, de modèles et de scénarios. Ils suivent les navires en temps réel, mesurent les récoltes depuis l’espace, observent les mouvements de troupes, cartographient les chaînes industrielles et modélisent la circulation des marchandises, des capitaux, des maladies et des informations. Le monde semble intégralement visible. Mais la visibilité ne produit pas nécessairement l’intelligibilité.

Jamais, peut-être, les sociétés contemporaines n’ont eu autant le sentiment d’être surprises. Une épidémie immobilise les économies. Un navire bloque un canal. Une guerre bouleverse l’Europe. Un câble, une usine, un minerai ou un détroit apparaissent soudain comme les centres nerveux d’une puissance que l’on croyait dématérialisée. À l’heure de l’imprévisible, à quoi servent encore l’histoire et la géographie?

Certainement pas à prévoir l’événement. Ni l’historien ni le géographe ne sont des prophètes contrariés. Leur échec ne commence pas lorsqu’ils n’annoncent pas le prochain bouleversement. Il commence lorsqu’ils prétendent pouvoir le faire. Leur fonction est plus modeste, mais elle est aussi plus décisive. L’histoire et la géographie empêchent de confondre l’imprévisible avec l’incompréhensible. Elles ne disent pas ce qui arrivera. Elles montrent ce qui peut arriver, dans quels espaces, depuis quels héritages, selon quelles contraintes et au prix de quelles ruptures. La géographie délimite le champ du possible. L’histoire révèle les futurs qui ont déjà commencé.

L’illusion de la prévision

Notre époque ne manque pas d’informations. Elle confond parfois leur accumulation avec la compréhension. La multiplication des données a entretenu l’espoir d’une politique délivrée de l’incertitude. Il suffirait de recueillir davantage d’éléments, de mieux les classer et de construire des modèles plus puissants pour réduire progressivement la part de l’inconnu. Cette ambition n’est pas absurde. Toute politique repose sur des anticipations: besoins énergétiques, évolution démographique, infrastructures, capacités militaires, transformations climatiques. La prospective est nécessaire. Elle devient dangereuse lorsqu’elle prétend abolir l’événement.

Une courbe prolonge une tendance. Un événement la brise. La puissance politique ne consiste donc pas seulement à extrapoler ce qui existe déjà. Elle suppose de penser ce qui pourrait advenir, mais aussi ce qui existe sans être encore perçu. C’est ici que commencent l’histoire et la géographie. Elles ne répondent pas d’abord à la question: «Que va-t-il se passer?» Elles en posent deux autres: où sommes-nous, et comment en sommes-nous arrivés là? Ces questions semblent moins ambitieuses. Elles sont en réalité plus difficiles. Elles obligent à sortir du présent immédiat, à changer d’échelle, à distinguer les causes anciennes des circonstances nouvelles et à replacer une décision dans un espace qui ne se confond jamais avec la carte administrative sur laquelle elle est prise. Prévoir, c’est souvent prolonger le présent. Comprendre, c’est découvrir ce qu’il dissimule.

Ormuz, ou la géographie d’un arrêt possible

Le détroit d’Ormuz suffit à rappeler que le monde n’est pas devenu plat. Il relie le golfe Persique au golfe d’Oman. Sur la carte, il tient en peu de chose: une étroite ouverture entre l’Iran et la péninsule Arabique, parcourue chaque jour par des navires transportant une part essentielle de l’énergie mondiale. Dans cet espace resserré se croisent des hydrocarbures, des bâtiments militaires, des intérêts économiques et des puissances rivales.

Ormuz est un lieu minuscule à l’échelle du globe. Son importance, elle, est mondiale. Il concentre des routes énergétiques majeures, rapproche des États hostiles, expose des navires civils aux tensions militaires et transforme une géographie locale en vulnérabilité globale. Le détroit rappelle ainsi une vérité élémentaire: une économie mondiale peut dépendre d’un passage étroit.

La mondialisation n’a pas supprimé la géographie. Elle l’a comprimée. Elle a concentré des flux immenses dans quelques détroits, quelques canaux, quelques ports, quelques câbles et quelques centres de production. Ce qui semblait dispersé à l’échelle du monde dépend en réalité d’un nombre limité de points de passage. La puissance commence souvent par la capacité de garantir un accès — à une mer, à une ressource, à une technologie — ou par celle de l’interdire à un adversaire. À Ormuz, la géographie ne dicte pas mécaniquement la politique. Elle fixe cependant le prix de chaque décision. Une menace formulée dans une capitale peut faire sentir ses effets à des milliers de kilomètres. Une tension militaire locale peut devenir une inquiétude énergétique mondiale.

Un espace n’est jamais stratégique par nature. Il le devient lorsqu’il concentre des flux, des rivalités et des dépendances. Ormuz est donc moins un lieu qu’une relati: relation entre producteurs et importateurs, entre l’Iran et les monarchies du Golfe, entre les États-Unis et leurs alliés, entre la sécurité maritime et le prix de l’énergie, entre une décision militaire locale et ses conséquences lointaines.La carte ne montre pas seulement où se trouve Ormuz. Elle montre où le monde peut être interrompu.

Le retour de la matière

Pendant plusieurs décennies, la mondialisation a été décrite comme l’effacement des distances. Les marchandises, les capitaux et les informations circulaient. Les territoires semblaient perdre de leur importance au profit des réseaux. Mais les réseaux ne flottent pas. Une route commerciale reste une route. Un réseau numérique repose sur des câbles, des centres de données, des stations terrestres et des sources d’énergie. Une industrie dépend de mines, d’usines, de ports, de compétences et de systèmes logistiques. Même l’économie dématérialisée a un sol.

Les flux n’abolissent donc pas la géographie. Ils la redessinent. Une armée dépend d’une distance, d’un relief, d’une capacité de transport et d’un approvisionnement. Une économie dépend de ses voisins, de ses façades maritimes, de son énergie et de ses fournisseurs. Une alliance dépend moins de la proximité des valeurs proclamées que de la possibilité concrète de se porter secours. La puissance n’est pas seulement une quantité de ressources. Elle est une relation entre des moyens et un espace.

Posséder une armée ne signifie pas pouvoir la projeter. Produire une technologie ne signifie pas contrôler toute la chaîne qui la rend possible. Détenir un territoire ne signifie pas être capable de l’administrer, de le défendre ou de le relier au reste du pays. Toute puissance est soumise à la distance entre ce qu’elle prétend être et ce qu’elle peut réellement atteindre. La carte rend cette distance visible. Mais une carte ne représente jamais tout. Elle choisit, fixe un centre, construit des périphéries. Elle peut montrer une frontière politique et masquer une continuité économique. Elle peut représenter un océan comme un vide alors qu’il est traversé de routes, de câbles, de ressources et de rivalités.

Lire une carte, ce n’est donc pas seulement savoir où se trouvent les choses. C’est comprendre pourquoi elles sont représentées ainsi et depuis quel point de vue. À l’âge des puissances, la géographie ne sert pas uniquement à faire la guerre. Elle sert à identifier les lieux où le monde peut être interrompu.

L’histoire n’est pas un catalogue de précédents

L’histoire retrouve elle aussi une fonction stratégique. Les gouvernants, les diplomates et les commentateurs convoquent les précédents. Chaque crise réactive un vocabulaire ancien. On évoque Munich, la guerre froide, les empires, l’entre-deux-guerres ou la chute de Rome. Ce retour de l’histoire comporte un danger: substituer l’analogie à l’analyse.

L’histoire ne fournit ni scénario déjà écrit ni mode d’emploi. Un événement ne se répète pas, parce que les acteurs, les techniques, les institutions, les sociétés et les rapports de force ont changé. Comparer n’est utile qu’à condition de commencer par distinguer. La fonction de l’histoire est ailleurs. Elle montre que le nouveau naît toujours au milieu de formes héritées. Les États agissent depuis des frontières qu’ils n’ont pas toutes choisies, avec des institutions qu’ils n’ont pas entièrement conçues, dans des sociétés traversées par des blessures, des mythes et des attentes accumulés.

Les gouvernements peuvent proclamer la rupture. Ils gouvernent toujours depuis un héritage. L’événement peut être soudain. Ses conditions le sont rarement. Une guerre commence à une date précise, mais les représentations de l’adversaire, les dispositifs militaires, les dépendances et les frustrations qui la nourrissent lui sont antérieurs. Une industrie disparaît lentement avant que sa perte ne devienne, au moment d’une crise, une urgence stratégique. Une révolution éclate en quelques jours, mais la société qui la rend possible s’est formée pendant des décennies.

L’histoire distingue ces temps. Elle observe le temps bref de la décision, le temps moyen des institutions et le temps long des structures matérielles, sociales et culturelles. Elle montre que plusieurs passés agissent simultanément dans un même présent. Certains prennent la forme d’une frontière. D’autres celle d’une dette, d’une langue, d’une infrastructure, d’une dépendance industrielle ou d’une peur collective. Ce que nous appelons le présent n’est jamais un instant pur. Il est la rencontre, souvent conflictuelle, de temporalités différentes. Les puissances ont des projets. Les sociétés ont une mémoire. La politique naît souvent de leur collision.

Entre la carte et la durée

L’histoire et la géographie ne remplissent leur fonction qu’à condition de demeurer liées. Une géographie sans histoire transforme l’espace en destin. Elle explique une politique par la seule position d’un État, comme si les montagnes, les fleuves ou les mers commandaient mécaniquement sa conduite. Or l’espace ne décide pas. Il contraint, ralentit, favorise ou autorise.

Un détroit n’a pas la même valeur stratégique selon les routes qui le traversent, les technologies disponibles et les puissances qui cherchent à le contrôler. Une frontière n’a pas le même sens selon qu’elle est ouverte, contestée, fortifiée ou reconnue. Un port n’est central qu’en fonction des réseaux auxquels il appartient.

Inversement, une histoire sans géographie transforme le monde en récit. Elle enchaîne les intentions, les idéologies et les décisions sans regarder les territoires sur lesquels elles prétendent agir. Elle raconte les ambitions impériales sans mesurer les distances, les projets industriels sans identifier les ressources, les guerres sans étudier les approvisionnements.

L’histoire sans géographie surestime la volonté. La géographie sans histoire surestime la nécessité. Entre les deux se trouve la politique. Agir politiquement, c’est agir dans un espace que l’on n’a pas choisi et dans un temps que l’on n’a pas commencé. La puissance ne consiste ni à ignorer les contraintes ni à les subir. Elle consiste à les connaître assez tôt pour retrouver une capacité d’action.

L’Europe agit trop petit et trop tard

Cette question revêt en Europe une acuité particulière. Le continent ne manque ni de savoir, ni d’archives, ni de cartes, ni d’experts. Il manque d’articulation. Ses dépendances industrielles, énergétiques, militaires et technologiques sont continentales, mais la décision reste largement nationale. Ses vulnérabilités se construisent sur des décennies ; ses réponses suivent des calendriers électoraux courts.

L’Europe agit trop souvent dans un espace plus petit que celui de ses dépendances et dans un temps plus court que celui de ses vulnérabilités. Elle a cru que le marché produirait mécaniquement de la convergence, puis de la sécurité. Elle découvre que le marché lui-même est situé, qu’il dépend de ports, de normes, d’infrastructures, de technologies, de routes maritimes et de garanties militaires.

Elle a pensé l’interdépendance comme un dépassement de la puissance. Elle constate qu’elle peut aussi en devenir l’instrument. Devenir une puissance ne signifie pas imiter les empires. Cela signifie d’abord savoir sur quelle carte agir et dans quelle durée. Les frontières politiques de l’Europe ne coïncident pas avec ses frontières énergétiques, numériques, industrielles ou militaires. Ses mémoires nationales ne produisent ni la même perception de la Russie, ni le même rapport aux États-Unis, ni la même compréhension de la Méditerranée, du Golfe ou de l’Afrique.

Il ne suffit donc pas de proclamer l’Europe-puissance. Il faut en construire l’espace et le temps. La géographie lui rappelle que l’échelle pertinente de l’action n’est plus nécessairement celle de chacun de ses États. L’histoire lui rappelle qu’aucune communauté politique ne dure sans conscience des expériences qu’elle partage, des ruptures qu’elle a traversées et des promesses qu’elle veut encore tenir. Une stratégie européenne ne peut naître ni d’une carte sans mémoire ni d’une mémoire sans carte.

Des disciplines de l’orientation

L’histoire et la géographie sont parfois présentées comme des disciplines menacées par l’accélération du monde. Elles appartiendraient à l’époque des archives, des atlas, des frontières stables et des transformations lentes. C’est l’inverse. Plus le monde accélère, plus il faut distinguer ses vitesses. Plus les réseaux s’étendent, plus il faut connaître leurs ancrages. Plus les événements semblent inédits, plus il faut identifier ce qui relève d’une rupture et ce qui prolonge une histoire ancienne.

La géographie rappelle à la puissance qu’elle ne peut abolir la matière. L’histoire lui rappelle qu’elle ne peut abolir le temps. L’une montre que toute action se situe quelque part. L’autre qu’elle vient toujours après quelque chose. Elles ne suppriment ni l’incertitude ni le risque. Elles ne garantissent aucune décision juste. La connaissance du passé n’immunise pas contre l’erreur, pas plus que la connaissance du terrain n’assure la victoire.

Mais elles empêchent au moins deux confusions prendre l’événement pour un pur accident et prendre la volonté pour une puissance. Elles montrent qu’une surprise peut être le produit de tendances longtemps ignorées, qu’un conflit soudain peut s’enraciner dans des territoires disputés, des mémoires concurrentes et des dépendances accumulées.

Elles ne permettent pas de connaître à l’avance le chemin que suivra le monde. Elles en montrent les passages étroits. Ormuz en est un. Il en existe d’autres: détroits, câbles, frontières, mémoires, lignes de fracture.

À la question «À quoi servent encore l’histoire et la géographie?», il faut donc répondre sans promettre l’impossible. Elles ne servent pas à prédire l’avenir. Elles servent à ne pas y entrer aveugles.

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