Dans un livre de plus de 600 pages, le journaliste Frédéric Martel, animateur de l’émission Softpower sur France Culture, rend compte de ses rencontres avec ces intellectuels qui pensent contre l’Occident.

C’est un pavé. Une défense de l’Occident face à ses ennemis, ces pouvoirs autoritaires qui, comme la Chine ou la Russie, s’opposent à lui. Face à l’Occident, la Chine propose la dictature d’un parti et le contrôle social associés à l’économie de marché. La Russie, elle, veut défendre un Occident d’hier, dans un mouvement réactionnaire face aux émancipations historiquesde la religion, du modèle patriarcal et du libéralisme. Des fondamentalistes religieux les ont rejoint dans cette haine anti-occidentale, d’une société chrétienne ou laïque qui défie la seule loi à laquelle les hommes devraient se soumettre, celle du vrai Dieu.
S’il s’égare parfois en détaillant l’histoire de Cuba, du Venezuela ou des Palestiniens, Frédéric Martel, auteur du livre «Occidents, enquête sur nos ennemis» aux éditions Plon, est allé à la rencontre des penseurs (qui sont souvent des faiseurs graphomanes) de toutes ces idéologies qui ont fait de l’Occident l’ennemi à abattre.
Contre la colonisation et l’esclavage
Il raconte aussi quelques épisodes-clés de cette ancienne défiance du Sud vis à vis d’un Occident à l’impardonnable passé esclavagiste et colonial, comme le sommet de Bandung en 1955, sans omettre cependant que d’autres mondes ont été colonisateurs et esclavagistes. L’esprit de Bandung donnait naissance au mouvement des non alignés, fondé proprement dit à la conférence de Belgrade en 1961. Le véritable cerveau de Bandung, écrit-il, c’est Zhou Enlai, le premier ministre de Mao durant 26 ans et à ce titre, coresponsable d’un des plus grand génocide de l’histoire (20 à 65 millions de morts selon les estimations de divers historiens). Pour ce dirigeant communiste, Bandung est un moyen dont la seule finalité est la reconnaissance officielle de la Chine aux Nations Unies par un maximum de pays. C’est de Bandung que datent certains préjugés anti occidentaux, détaille l’auteur.
De fait, cette conférence philosoviétique ou philomaoiste va déboucher sur ce qu’on appelle la gauche tiers-mondiste qui mènera tant de pays «vers l’autoritarisme et la faillite économique». En outre, quelques-uns des représentants de ces non-alignés se sont révélés colonisateurs, comme Nasser et ses visées sur la Syrie, le Liban ou la Jordanie. Sans parler de la Chine de Mao et Zhou qui instaurent un racisme d’Etat contre les populations du Tibet ou ou du Xinjiang ou défie militairement l’Inde dans l’Himalaya. Tous se sont aussi rapidement réalignés en bannissant les valeurs démocratiques. L’URSS de Staline a, elle, envoyé des chars pour couper court à toute velléité des peuples de se libérer de l’emprise.
Quant à l’esclavage justement reproché aux pays occidentaux, il n’a été aboli en Mauritanie qu’en 1981, à Oman en 1970, en Turquie en 1964, au Yémen et en Arabie saoudite en 1962 et subsiste encore dans certaines zones du Nigéria ou du Soudan, comme au sein d’organisations fondamentalistes comme l’Etat islamique ou les talibans afghans. Sur 13 siècles, 12 à 17 millions de personnes ont été réduits en esclaves, victimes de la traite arabomusulmane, soit un nombre légèrement supérieur et une durée également plus longue que la colonisation occidentale.
Comment d’anciens communistes ont viré ultranationalilstes
L’ouvrage s’ouvre sur un entretien avec Steve Bannon, l’inspirateur du premier mandat de Trump et de l’alt-right que Frédéric Martel préfère qualifier de «hard right. L’ex-hippie a une obsession : le déclin de l’Occident. Et dénonce le «fascisme libéral», sans savoir que cette expression a déjà été utilisée avant lui par les altermondialistes, le sous-commandant Marcos, Poutine et Xi. Cette étrange connexion entre le monde communiste et celui de l’extrême droite nationaliste sera un des fils rouges du livre, et l’essentiel de sa thèse: le communisme a été le ferment du nationalisme réactionnaire. On y reviendra.
Bannon a un maître : Gramsci, le théoricien communiste italien faisant du combat culturel (pour aller vite) la première et nécessaire étape d’un processus révolutionnaire. Nouvelle connexion entre les deux mondes. Comme le Russe Douguine ou le Brésilien de Carvalho, il s’inquiète de la fin d’un Occident chrétien. Tous dénoncent les idées «faussement universalistes» de l’Europe et se déclarent anti-occidentaux. Certains par antiaméricanisme, d’autres par anti-colonialisme ou antisionisme, d’autres enfin par nationalisme, tropisme asiate ou communisme.
Face à Alexandre Dougine, «l’intellectuel russe radioactif, le propagandiste fasciste et criminel», Martel décrit un anti-occidental type, dénonciateur du «fascisme libéral». Slavophile, eurasien, orthodoxe vieux croyant, poutinien, Douguine définit le «fascisme libéral» comme un cocktail composé de wokisme, de féminisme, incluant la question LGBT ou Black lives Matter entre autres. Il reprend aussi l’idée stalinienne «désormais chinoise et même triumpienne» d’un partage du monde entre puissances.
Douguine, le nostalgique de l’URSS, actif à l’époque dans un petit parti nazi infiltré par le KGB, défend une «zone d’influence impériale pour la Russie, hors du droit international». Bien avant que Poutine n’agresse l’Ukraine, il exigeait son annexion. Pour lui, la Russie doit provoquer partout un «désordre géopolitique, toutes sortes de séparatismes, de conflits ethniques et raciaux, soutenir tous les mouvements dissidents, racistes et sectaires pour déstabiliser les Etats-Unis et l’Europe». On y est ! Pour lui encore, comme pour Curtis Yarvin et Nick Land, les influenceurs américains néoréactionnaires qui ont marqué l’orientation idéologique du second mandat de Donald Trump, l’Occident est fini si on ne tourne pas la page de la démocratie, de l’universalisme et du libéralisme (il prône notamment un bioléninisme pour rétablir une hiérarchie humaine et regénérer l’Occident).

La confrontation voulue avec «l »Occident collectif» comme le nomme Poutine, passe par une exposition permanente des vulnérabilités des pays occidentaux, une critique systématique de l’Union européenne et une valorisation de tous les souverainistes étrangers. Vu de Moscou, la démocratie mène au chaos à l’effondrement de l’Occident, dont sont coupables les élites mondialisées (dont George Soros ou Klaus Schwab, fondateur du Forum de Davos, sont des figures emblématiques cloués au pilori), mais aussi la bureaucratie bruxelloise, les migrants ou les personnes LGBT. A la télévision russe, les théories conspirationnistes anti occidentales lavent quotidiennement les cerveaux. Sur les réseaux, Medvedev et Soloviev traitent les Occidentaux de «bâtards» ou de «dégénérés». Et s’offusquent avec d’autres, du déclin de la religion et de la destruction de la famille comme Kirill, le patriarche chrétien orthodoxe, qui prêche la guerre sainte contre cet Occident corrompu. Pourtant, en Russie, seuls 0,5% vont à la messe chaque mois, comme en Europe. Tandis que le déclin démographique russe est une réalité depuis les années 1990. L’homophobie est aussi devenue la langue universelle des populistes, écrit l’auteur de «Sodoma», son précédent livre vendu à un demi million d’exemplaires dans le monde.
L’auteur fait aussi une lecture intéressante du populisme et des montées de l’extrême droite à l’est, décrit comme «une nostalgie d’un passé déguisé en avenir», né d’un désenchantement des citoyens perdus dans une société à la dérive, débarrassé de l’encadrement rassurant et du carcan infantilisant du soviétisme. L’Occident quant à lui et ses intellectuels, souvent fascinés par le marxisme, n’ont pas perçu (ou bien trop tard) les ressorts pervers de cette idéologie. Derrière la haine de l’Occident, pour beaucoup, il y a celle du bourgeois, cette figure haïe par les communistes et dont la caricature est le juif. Martel parle d’un grand U-turn, le grand virage des idées communistes vers la droite dure. S’il fallait une figure pour l’incarner, ce serait Glenn Greenwald, passé de l’extrême gauche à l’ultra droite, écrit-il
Les promoteurs chinois de la haine de l’Occident
Cette critique de l’Occident s’illustre dans un discours du vieux Soljenitsyne, donné à Harvard en juin 1978. Il y attaque le mode de vie américain «civilisation du confort, foire au commerce et matérialisme sans bornes» qui débouche sur une «perte de virilité et la fin du courage». Suit une critique féroce de la démocratie, du multipartisme, de la liberté, de l’état de droit et des droits de l’homme qui font «oublier le sens de Dieu».
Brésil, Hongrie, Italie: Frédéric Martel rencontre ceux qui inspirent les régimes de Bolsonaro, Orban et Meloni. Parmi leurs inspirateurs, des auteurs comme Alain de Benoist, intellectuel français de la Nouvelle droite, lui aussi inspiré par Gramsci, mais aussi le mussolinien Julius Evola ou les discours de Charlie Kirk, figure de l’extreme droite Maga qui a été assassiné en 2025. Puis, il nous fait découvrir ceux de la Chine, moins connus, comme Zhang Weiwei, auteur de «The China Wave» et de «The China Horizon», deux livres à succès lus et recommandés par le nouveau maître de l’Empire du milieu, Xi. Millénaire, cette civilisation peut se prévaloir, selon lui, «de caractéristiques incontestables, comme un Etat de droit singulier, le rôle joué par le Parti communiste ou son économie différente», persuadé qu’elle guidera le monde.
La Chine défend donc une démocratie aux «caractéristiques chinoises» et qualifie les Etats-Unis de ploutocratie aux six maîtres: la monocratie, la guncratie, la whitecracy, la militacracy et la drugcratie. Pour ces idéologues chinois, la démocratie occidentale ne permet pas de sélectionner les meilleurs leaders politiques et se soucie des droits de l’homme alors que chacun n’a pas de quoi se soigner ou habiter. «Une démocratie qui marche», le slogan de Xi , est plutôt une kleptocratie dont profite Xi, sa famille et les dirigeants du parti, un «cronycaptalism» qui compte 430 milliardaires, plus qu’aux Etats-Unis et Inde réunis. Jiang Shigong prône lui une seconde révolution intellectuelle, la première fut réalisée pr Mao contre la pensée bourgeoise, la seconde consistant à se libérer le l’influence occidentale.
Wang Huning, l’idéologue en chef des trois derniers présidents chinois décrit les Etats-Unis comme un pays de division et de chaos, inégalitaire, riche plein de gens pauvres, et dont l’absence de bien commun, la démocratie et la religion de l’individualisme sonneront le déclin. Il interprète les révolutions de couleur en Europe de l’Est comme des déstabilisations orchestrées par les puissances occidentales et tient la faillite de l’URSS comme le résultat d’une ouverture à l’ouest. On lui doit les slogans des «trois représentations» de Jiang Zemin, de la «société harmonieuse» de Hu Jintao et du «rêve chinois» de Xi. Il aurait aussi joué un rôle dans le choix des nouvelles routes de la soie. Il est l’auteur du Document 9, qui met en garde les dirigeants du parti contre sept périls: pour l’essentiel lié au modèle démocratique et aux valeurs «soi-disant universelles» et défend les valeurs asiatiques.
Celles-ci sont attachées au nom de Lee Kuan New. La première est que les droits de l’homme ne sont pas universels. Les sociétés asiatiques «guidées par un certain confucianisme, privilégient la famille plutôt que l’individu, reléguant les droits personnels au second plan. En outre, les droits économiques et sociaux prévalent sur les libertés civiques et politiques». Pour lui, les valeurs asiatiques ne peuvent être évaluées sur des critères qui lui sont étrangers alors que l’Occident se montre «paternaliste avec des injonctions» qualifiées de «néocolonialisme». Le modèle politique de Lee Kuan New est la «démocratie consensuelle sans élection libre». Tandis que «la vie sociale est construite sur une autodiscipline néoconfucéenne».
La guerre des arabe-musulmans
Pour les islamistes, «il n’y a aucune sécularisation possible dans l’islam car il englobe tous les aspects de la vie». Au Moyen-Orient, Jihad islamique et Frères musulmans, parfois associés, opposés ou imbriqués comme à Gaz; sont d’une radicalité totale et applique les idées du Choc des civilisations de Huntington. Il n’appartient pas à l’Etat de légiférer sur le bien et le mal, c’est une prérogative de Dieu. Seul le Coran dit la loi.
Comme les troskystes, les Frères musulmans pratiquent l’entrisme, à la barbe des régimes laïc tolérants. Pour eux, l’Occident, c’est le progrès, la laïcité le droit des femmes, le sécularisme (synonyme de démocratie): tout ce qu’ils rejettent. Dans l’Iran de la première révolution islamiste en 1979, celle de la théocratie des mollahs , la liberté de conscience est gommée, l’athéisme rejeté, l’apostasie réprimée, la liberté d’opinion et de la presse limitée ou nulle et la notion d’orientation sexuelle bannie. L’Occident est perçu comme décadent et immoral. Le régime dénonce l’hédonisme exacerbé, la fin des normes, la sexualité et le narcissisme des Occidentaux. Un des mantras des islamistes est la vengeance pour le sort que l’Occident colonial a fait aux arabes et plus largement aux musulmans. L’auteur rappelle que, depuis l’an 2000, la grande majorité des arabes assassinés l’ont été par des arabes et non par des occidentaux.
Frédéric Martel déboulonne aussi les statues du tiers-mondisme révolutionnaire: Fanon, «propagandiste de la violence» qui hait les démocrates, y compris dans le camp des anticolonialistes. Che Guevara, icône absolue des tiersmondistes et de l’extreme gauche qui «vomit la démocratie car elle est bourgeoise, impérialiste et occidentale». Un radicalisme qui se double chez lui d’une haine des modérés. Ses plus proches compagnons interrogés par l’auteur attestent de sa cruauté et de sa fascination sadique pour la violence. Nommé à la tête des tribunaux castristes, il généralise la torture, les pelotons d’exécution suivent. Et fait du terrorisme, une arme légitime. Quant à Fidel, autre icône, il est encore plus cruel et vit dans le luxe. Sa fortune est estimée équivalente à celle de la reine d’Angleterre.
Il s’étonne que des politiques français comme Jean-Luc Mélenchon puisse s’enthousiasmer pour l’expérience socialiste vénézuélienne. Depuis le début du chavisme, écrit-il au moins 38 000 personnes ont été torturées par le régime qui a contraint 8 millions d’habitants à l’exil. Suit une série de questions sur les voyages réguliers des Insoumis, de responsables d’ATTAC et du Monde diplomatique à Caracas. Le journal d’extrême gauche qui a soutenu par campisme le national-socialiste Milosevic et aujourd’hui la Russie de Poutine, a des figures liées au KGB, écrit Frédéric Martel en citant des noms.
Un long passage suit sur la Palestine. Ironique, l’auteur souligne qu’Israël est né d’une entreprise de décolonisation contre les Britanniques, qui devrait être chère aux anticoloniaux. Il rappelle que les juifs d’Israel ont été des migrants pauvres qui ont tout quitté: des Arabes, des Russes, des Européens, des Marocains ou des Yéménites qui cherchaient un asile. Rien à voir avec les Français d’Algérie, les Belges au Congo ou les Portugais en Angola car eux avaient un Etat derrière eux, écrit-il. La plupart des Israéliens n’ont aucun pays de repli. Comme beaucoup de Palestiniens, rejetés par la plupart des pays arabes.
Face à tous les ennemis de l’Occident, l’auteur appelle à ne plus transiger sur l’universalité des valeurs démocratiques. Les démocraties représentent 45% de la population mondiale, 42% des Etats, et ne reflètent donc pas des valeurs purement occidentales. Il rejette par ailleurs toutes les euphémisations des régimes chinois et russe, «démocratie aux caractéristiques chinoises» ou «démocratie autoritaire» pour la Russie. Quelles démocraties? Il ajoute que la critique des droits de l’homme par Marx a conduit ses lecteursau totalitarisme, comme l’ont écrit Claude Lefort ou Hannah Arendt, Il souligne que les révolutionnaires de 1989 ont mis en forme la déclaration des droits de l’homme pour l’humanité toute entière , disant oui à l’universalité des valeurs et non à l’uniformisation des cultures. Pour terminer, son livre doit amener les Occidentaux à écouter les critiques de ses «ennemis de l’Occident» mais omettre de souligner leurs mensonges, préjugés et outrances qui les ont conduit à la haine.
«Occidents. Enquête sur nos ennemis» par Frédéric Martel, Editions Plan, mars 2026, 615 pages, 26 euros.







