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L’Europe à hauts risques

Des marines américains du 4e bataillon de reconnaissance et de la 4e division des forces de réserve de la marine participent à un exercise avec des soldats suédois du Régiment Gotland. (U.S. Marine Corps Photo by Capt. Mark Andries)

Dans le nord, l’OTAN s’entraîne à déployer des forces sur l’île de Gotland. Près de la frontière polono-lituanienne, la Biélorussie mène des exercices militaires. Varsovie met en garde contre de possibles frappes russes qui pourraient être présentées comme un « accident ». À Paris, le président réunit les responsables politiques et les chefs du renseignement face à l’intensification de l’activité russe. La Suisse — un État dont la politique de sécurité s’est construite pendant des décennies autour de la neutralité — fait officiellement état d’une dégradation marquée de son environnement sécuritaire. Les gouvernements européens se préparent de plus en plus sérieusement à des scénarios qui, il y a encore peu de temps, paraissaient improbables.

À Gotland, la Suède et l’Allemagne participent en septembre à l’exercice Silver Wotan. L’île se trouve au centre de la mer Baltique, entre la côte suédoise et les États baltes, à proximité des routes maritimes et aériennes qui relient la région. Sa position lui confère une importance particulière : depuis Gotland, il est possible de surveiller une grande partie de la mer Baltique et de contrôler les approches de sa façade orientale.

Pour les États baltes, il ne s’agit pas d’une question de géographie abstraite. En cas de crise, leur défense dépendra de la rapidité avec laquelle les alliés pourront y acheminer des renforts, des équipements et des munitions. Une partie de ces renforts devra passer par voie maritime et aérienne ; toute tentative de limiter ces itinéraires modifierait donc immédiatement l’équilibre militaire dans la région.

L’importance de Gotland ne tient donc pas seulement aux forces qui y sont déployées. L’île est l’un des points dont dépend la capacité de l’OTAN à renforcer rapidement ses positions dans la Baltique si une tension ordinaire venait soudainement à se transformer en crise.

Des points de vulnérabilité sur la carte

Dans la sécurité européenne contemporaine, la distance se mesure de plus en plus en temps plutôt qu’en kilomètres. Ce qui compte n’est pas seulement l’endroit où se trouvent les forces de l’Alliance, mais aussi le temps nécessaire pour qu’elles puissent être là où leur présence est encore susceptible de modifier le cours des événements.

À quelques centaines de kilomètres au sud-est, le même problème apparaît sous une forme beaucoup plus étroite — littéralement sur la carte. Le corridor de Suwałki, une bande d’environ cent kilomètres entre la Pologne et la Lituanie, relie les États baltes au reste du territoire de l’OTAN tout en passant entre la Biélorussie et l’enclave russe de Kaliningrad. En septembre, les forces biélorusses y ont répété des scénarios impliquant des unités mécanisées, des drones et des opérations de lutte contre le sabotage. Minsk présente ces exercices comme défensifs.

Mais dans la planification militaire européenne, la géographie a rarement une portée uniquement géographique. Le corridor est important non parce qu’il constituerait à lui seul un futur front, mais parce qu’il assure la liaison terrestre entre la Pologne et les États baltes. En temps de crise, quelques dizaines de kilomètres peuvent soudain compter davantage que des centaines de pages de documents stratégiques : ils déterminent la possibilité d’acheminer des forces, des munitions, d’évacuer des populations et de maintenir la continuité des communications entre alliés. Cependant, ce corridor est une région de marais, difficile à investir par des troupes mécanisées.

Gotland et le corridor de Suwałki se retrouvent ainsi dans un même calcul militaire. L’un ouvre une possibilité d’action en mer Baltique ; l’autre montre à quel point la liaison terrestre avec sa façade orientale peut être vulnérable. Mais la carte cesse d’être suffisante dès lors que la menace ne prend pas la forme d’une colonne de blindés, mais d’une frappe isolée dont il faut encore établir l’origine. C’est précisément le problème auquel la Pologne est confrontée.

L’Europe doit penser sa sécurité, y compris loin du front

En septembre, Donald Tusk a déclaré que les services polonais envisageaient la possibilité d’attaques russes au moyen de drones ou de missiles qui pourraient être présentées comme accidentelles. Dans un tel scénario, la première frappe contre un État n’est pas seulement physique. Elle touche aussi sa capacité à comprendre immédiatement ce qui vient de se produire. Un missile ou un drone peut être abattu. Il est beaucoup plus difficile, en quelques heures, d’établir l’origine de l’attaque, son intention, son responsable et le point à partir duquel la réponse cesse d’être un geste politique pour devenir une partie du conflit. Pour une guerre conventionnelle, cette séquence est inhabituelle. Pour la sécurité européenne, elle tend de plus en plus à devenir la norme.

À Paris, cette évolution est déjà envisagée non seulement comme une question concernant le flanc oriental, mais comme une question de résilience de l’État dans son ensemble. En septembre, Emmanuel Macron a réuni les dirigeants des partis politiques ainsi que les responsables des services de renseignement et de sécurité sur fond d’intensification de l’activité russe. L’agenda français dépend de moins en moins de la géographie du front. Les infrastructures critiques, le cyberespace, les drones, les ingérences étrangères et les opérations de sabotage dessinent une autre carte des menaces — une carte sur laquelle la distance avec l’Ukraine n’est plus un indicateur fiable de la distance avec la guerre.

Même l’incident survenu à Leipzig, que les autorités allemandes ont relié à l’activité russe, est important dans cette perspective. Il montre à quel point l’espace dans lequel un État européen doit penser sa propre sécurité comme une composante d’une confrontation plus large peut s’éloigner de la ligne de front.

La neutralité suisse face à la menace

La Suisse réagit à la même évolution depuis une autre rive historique. Sa politique de sécurité s’est construite pendant des décennies autour de la neutralité, de la défense territoriale et de la distance à l’égard des blocs militaires. Mais la neutralité ne constitue pas un bouclier invisible contre les cyberattaques, l’espionnage, le sabotage ou les opérations d’influence. La nouvelle stratégie de sécurité suisse constate une dégradation de l’environnement international. Berne ne renonce pas à la neutralité, mais reconnaît de plus en plus clairement les limites de sa capacité de protection. Il y a là une certaine ironie historique. Un État qui a longtemps construit sa sécurité sur la mise à distance des conflits des autres doit désormais composer avec le fait que les menaces contemporaines ne demandent pas nécessairement de quel côté l’on se trouve.

Des Etats qui se réarment

Dans le même temps, l’Europe consacre à la défense davantage de ressources qu’à aucun autre moment des dernières décennies. Selon l’Agence européenne de défense, les dépenses de défense des États membres de l’UE ont atteint environ 418 milliards d’euros en 2025, et devraient s’élever à quelque 454 milliards d’euros en 2026. Après le sommet de La Haye, l’OTAN a adopté un nouvel objectif : d’ici à 2035, les Alliés devront consacrer 5 % de leur PIB à la défense et aux domaines liés à la sécurité, dont au moins 3,5 % aux besoins fondamentaux de défense.

Mais les chiffres, à eux seuls, disent peu de la résilience politique du système. La défense possède une propriété singulière : son résultat le plus important est invisible. L’électeur voit les nouveaux équipements, les bases, les contrats et les sommes inscrites au budget. En revanche, il ne voit pas les guerres auxquelles ces dépenses ont permis d’échapper ; le coût de la dissuasion présente donc toujours une asymétrie politique. Les dépenses sont immédiates et concrètes, tandis que leur bénéfice est futur et hypothétique. Dans le contexte d’une guerre prolongée en Ukraine, cette asymétrie devient de plus en plus perceptible : les gouvernements financent simultanément la défense, soutiennent Kyiv, protègent les infrastructures critiques et doivent expliquer à leurs sociétés pourquoi tout cela doit continuer.

Robert Fico, premier ministre slovaque qui a déclaré craindre une grande guerre européenne et ne pas vouloir que son pays soit entraînée dans un conflit par les mécanismes de l’OTAN, illustre moins une fracture de l’Alliance que la limite entre la logique collective de la dissuasion et le coût politique national. À Londres, le problème est formulé autrement : l’OTAN ne doit pas seulement démontrer sa capacité à défendre son territoire, elle doit aussi convaincre Moscou qu’une tentative de tester les limites de l’Alliance aura un coût prévisible.

Les bornes de l’escalade militaire

Cette différence entre la stratégie de l’Alliance et la politique nationale pourrait s’avérer plus importante encore que les chiffres des budgets de défense. La défense collective existe dans les états-majors, mais les décisions concernant son emploi passent en dernier ressort par les parlements, les gouvernements et les sociétés, chacun ayant sa propre perception du risque acceptable. Moscou travaille précisément sur cette différence.

Le 11 septembre, à New Delhi, Vladimir Poutine a déclaré que l’introduction de troupes européennes en Ukraine signifierait une guerre avec la Russie. Dans pratiquement la même intervention, il a affirmé que la Russie n’avait jamais menacé les États européens, qu’elle n’avait pas l’intention de le faire et qu’elle n’avait aucune raison d’entrer en conflit avec l’Europe.

Ces affirmations peuvent sembler contradictoires tant qu’on les considère comme de simples déclarations diplomatiques. Sur le plan politique, elles remplissent des fonctions différentes. La Russie nie simultanément constituer une menace et se réserve le droit de déterminer quelle action des États européens pourrait lui fournir le prétexte pour qualifier la situation de guerre.

Pour les gouvernements européens, cela signifie que les limites de l’escalade ne sont pas définies uniquement par leur propre stratégie. Ils sont contraints de tenir compte de la manière dont ces limites seront interprétées à Moscou.

Un état entre guerre et paix

Chaque étape suivante se retrouve ainsi prise entre deux risques. L’inaction peut convaincre Moscou que la limite peut encore être repoussée. Une réaction excessive peut, à l’inverse, être utilisée comme preuve que c’est l’Europe elle-même qui fait monter les enchères.

Ce n’est plus tout à fait l’Europe pour laquelle la principale question de défense était de savoir si une armée pouvait protéger une frontière. Il faut désormais protéger les ports, les réseaux énergétiques, les câbles, les systèmes satellitaires, les centres de données, les chemins de fer, l’espace aérien et les institutions politiques — souvent avant même de savoir précisément ce qui s’est produit contre eux.

Une grande partie de ces infrastructures est privée, mais leur vulnérabilité a des conséquences étatiques. Un câble peut appartenir à une entreprise, un centre de données à une société, un port à un opérateur privé. Mais leur défaillance à un moment critique devient un problème qui ne relève plus seulement de l’entreprise, mais de l’État. La défense européenne se transforme ainsi progressivement en défense d’un système, et non plus seulement d’un territoire. Dans ce système, la ressource la plus coûteuse pourrait être non pas l’armement, mais le temps : le temps nécessaire pour établir l’origine d’une attaque, pour consulter les alliés, pour prendre une décision politique — et le temps qui reste à l’adversaire avant son prochain mouvement.

Gotland montre le prix de la rapidité, le corridor de Suwałki celui de la logistique, la Pologne celui de l’attribution, Paris la distance à laquelle une crise de sécurité peut désormais commencer par rapport au front, et la Suisse les limites des anciennes conceptions de la neutralité. Tout cela compose une réalité plus complexe que la formule ordinaire « paix ou guerre ».

L’Europe n’est pas en guerre ouverte avec la Russie. Mais l’ancienne conception de la paix comme un état dans lequel la guerre est simplement absente décrit de moins en moins sa réalité. Entre ces deux états s’est ouvert un espace où l’on peut tester les réactions, créer des coûts, endommager des infrastructures, mener des opérations de renseignement, influencer les processus politiques et, dans le même temps, rester suffisamment loin du seuil évident à partir duquel une réponse devient automatique.

La question la plus difficile n’est donc pas de savoir si une Troisième Guerre mondiale commencera. Elle est ailleurs : combien de temps un système peut-il fonctionner lorsque chaque nouvel incident augmente le prix de l’inaction, sans qu’aucun épisode pris isolément ne fournisse encore une raison suffisante pour une réponse majeure ?

Dans un tel monde, la dissuasion ne dépend pas seulement du nombre de soldats, de missiles ou des sommes consacrées à la défense. Elle dépend de la capacité des États à rester politiquement lisibles au moment même où la situation cesse de l’être. Et peut-être est-ce précisément cet intervalle — entre ce qui s’est produit et ce que les États oseront finalement appeler par son nom — qui constituera l’une des principales épreuves de la sécurité européenne dans les années à venir.

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