
Fatema, 35 ans au camp de réfugiés de Kutapalong Credit: Anna Dubuis/DFID sous CC.
La crise humanitaire du peuple Rohingya est qualifiée de génocide potentiel par les spécialistes des sciences sociales, politiques et juridiques, mais non encore confirmée comme tel par la Cour Internationale de Justice (CIJ). Pourtant une plainte a été déposée en 2019 par la Gambie contre les violations massives des droits humains, commises sur une minorité ethnique à majorité musulmane. Elle dénonce une opération dite de «nettoyage » menée par l’armée Birmane en 2017, qui constitue une violation de la Convention sur le génocide et le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale de 1998.
Après la répression des manifestants prodémocratie de 1988, le gouvernement de la Birmanie dénommée Myanmar à partir de 1989, majoritairement bouddhiste, refuse de reconnaître les Rohingyas comme un groupe ethnique du pays. Ils ont été déchus de leur citoyenneté depuis 1982. Ceux qui vivent à Myanmar sont confinés dans des camps de détention, des ghettos et des villages-prisons. La majorité des Rohingyas a été poussée à un exode massif suite aux actions répétées de persécution , marquées par des violations massives des droits humains, et aux atrocités dont ils sont toujours victimes de la part de l’armée de Myanmar : l’incendie de villages et de récoltes, les exécutions, la torture, les violences sexuelles, les disparitions forcées et le crime d’apartheid.
Des équipes du Haut-Commissariat des Réfugiés des Nations Unies UNHCR déployées en Asie ont interrogé 2846 réfugiés rohingyas dans les six pays d’accueil de la région : le Bangladesh, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Népal et la Thaïlande, qui accueillent ensemble plus d’un million de réfugiés rohingyas originaires du Myanmar. Une large majorité (66 %) déclare vouloir retourner vivre un jour au Myanmar, malgré les persécutions et l’exclusion dont ils ont été victimes. Les réfugiés rohingyas se sentent pour la plupart toujours profondément enracinés au Myanmar (UNHCR, 2022). Nicholas Koumjian, chef du mécanisme d’enquête indépendant pour le Myanmar a résumé la situation sécuritaire le 7 septembre 2026, lors de la 63ème session ordinaire du Conseil des droits de l’homme : « Toutes les ethnies de l’État Rakhine ont souffert de ces crimes. De nombreux Rohingyas et d’autres groupes ont été victimes de bombardements aériens, de tirs d’artillerie et d’entrave à l’aide humanitaire. Les Rohingyas et les autres minorités prises au piège entre les combattants continuent de prendre d’énormes risques pour échapper aux violences. Depuis début 2024, plus de 154 000 Rohingyas ont fui au Bangladesh, rejoignant ainsi près d’un million d’autres personnes qui ne peuvent rentrer chez elles en toute sécurité, la violence et l’insécurité persistant dans l’État Rakhine. »
Le parcours des Rohingyas au passé composé
Ce groupe humain vivant dans l’État de Rakhine depuis le XIIe siècle, parlait une langue particulière et se déclarait rohingya. En 1785, le royaume de Rakhine passa sous le contrôle du royaume de Birmanie. La Birmanie a perdu les régions d’Arakan et d’Ava après la première guerre anglo-birmane de 1824 à 1826, et en 1885, la colonisation britannique a terminé l’annexion totale du territoire de la Birmanie, dont le Royaume Uni a exploité les richesses naturelles, principalement le pétrole, le caoutchouc et le bois. Les Bouddhistes reprochent aux Rohingyas d’avoir soutenu les Britanniques lors de la Seconde Guerre mondiale, au lieu des Japonais. C’est la première des fractures et source de mésentente entre les deux communautés. Après l’indépendance de la Birmanie en 1948, de nombreux groupes ethniques ont revendiqué la fédéralisation, tandis que les Rohingyas réclamaient l’unification avec le Pakistan oriental de l’époque, qui est maintenant le Bangladesh, ce qui constitue la deuxième fracture (Azeem, 2016).
Depuis la fin des années 1950, l’armée birmane s’est installée durablement à la tête de l’État. En véritable institution « prétorienne », elle se revendique comme l’acteur incontournable de tout processus décisionnel. L’intrusion des militaires dans le champ politique est ainsi devenue la norme et le reste encore aujourd’hui, nonobstant les réformes annoncées. Toutefois, ces élites militaires n’ont jamais formé un bloc monolithique. Malgré l’ascendant prolongé de deux hommes forts depuis l’indépendance en 1948 (les généraux Ne Win, puis Than Shwe), l’armée est segmentée en de multiples factions et clans d’officiers rivaux (Egreteau, 2012).
La minorité musulmane rohingya subit une persécution systématique et des violations de ses droits fondamentaux depuis la transition du Myanmar au régime militaire en 1962. La création de l’État Rakhine, en vertu de la constitution de 1974 de la junte, a officialisé la marginalisation de ce groupe ethnique, anéantissant de fait toute perspective d’autonomie territoriale musulmane. Par conséquent, la population rohingya a été soumise à des déplacements forcés, et d’importantes communautés de réfugiés vivent aujourd’hui au Bangladesh, en Malaisie, en Thaïlande et dans d’autres États de la région ( Iftekharul et al., 2026).

L’armée de la Birmanie a lancé en 1978 l’opération sanglante du « Roi Dragon » contraignant environ 250 000 Rohingyas à fuir la Birmanie et à se réfugier au Bangladesh (Azeem, 2016). Plus d’un million de Rohingyas ont été déplacés de force lors des différentes interventions militaires de l’armée en 1978, 1991-1992, 2012 et 2017 ( Martuscelli et al., 2024). En 2017, 750 000 Rohingyas ont fui les attaques génocidaires perpétrées dans l’État Rakhine lors de l’opération de nettoyage ethnique menée par l’armée birmane.
Une commission d’enquête indépendante des Nations Unies, dans un rapport publié en 2018, a confirmé que lors de cette opération, environ 100 000 Rohingyas avaient été tués en deux mois, 1 900 femmes et filles violées et 392 villages détruits dans l’État Rakhine. Le Bangladesh accueille aujourd’hui plus de 1,3 million de réfugiés rohingyas dans 34 camps de réfugiés temporaires. Survivants et victimes du génocide y vivent avec un passé atroce, un présent critique et un avenir extrêmement incertain (Nasir, 2026).
La récente escalade de la violence dans l’État d’Arakan, au Myanmar, a débuté en octobre 2023 lorsque l’armée d’Arakan et deux autres groupes armés ont lancé une contre-offensive rebelle, qui constitue la plus grande menace pour la junte depuis le coup d’État de 2021. L’armée du Myanmar a réagi en intensifiant les frappes aériennes aveugles qui tuent, blessent et déplacent des civil(e)s. Les conséquences pour l’État d’Arakan, où vivent encore une grande partie des 600 000 Rohingyas du Myanmar, ont été très dures, des villes se transformant en champs de bataille (Amnesty, 2024).
À quand la reconnaissance du génocide des Rohingyas par la CIJ ?
Les audiences de la CIJ sont en cours, et la question de la reconnaissance ou du déni de ces événements reste sans réponse. L’incertitude quant à la date de reconnaissance des massacres plonge les survivants rohingyas au Bangladesh et dans d’autres pays dans l’angoisse. Au fil du temps, le génocide des Rohingyas est devenu contesté sur le plan politique, juridique, historique et social. Le déni et la non reconnaissance sont liés aux intérêts économiques et stratégiques à tous les niveaux. L’acceptation ou le déni à l’échelle mondiale reflète souvent des objectifs géopolitiques plutôt que des réalités ou des témoignages de victimes ( Nasir, 2026).
L’une des questions soulevées par les crimes commis contre les Rohingyas est celle de savoir si ces crimes constituent un génocide. La recherche de l’intention spécifique de détruire un groupe humain est l’élément qui distingue fondamentalement le génocide des autres crimes internationaux. Cette notion d’intentionnalité constitue toute la spécificité du terme. En plus de l’intention, Daniel Feierstein décrit le facteur social du génocide qui tend à réorganiser les relations sociales hégémoniques à travers la construction d’une altérité négative ; le harcèlement, l’isolement, l’affaiblissement systématique, l’annihilation matérielle et la réification des êtres humains dessinent les contours du modèle génocidaire.
On retrouve ce modèle génocidaire dans la requête de l’Afrique du Sud à la CIJ du 29 décembre 2023 contre les crimes de guerre à Gaza, mentionnant le « Processus génocidaire ». S’attaquer à l’identité et essayer d’effacer la culture d’un groupe humain font partie du processus génocidaire. Les études sociopolitiques sur les réfugiés montrent que les réfugiés continuent de perdre leur identité collective dans leur pays d’accueil et parfois dans leur propre pays, comme le montre l’exemple des Rohingyas. « La Chambre d’appel du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie a expressément relevé que l’objectif des génocidaires est de « priver l’humanité de la richesse multiple que lui confèrent ses nationalités, races, ethnies et religions » ; autrement dit, c’est le groupe en tant que concept culturel, structure sociale, que les génocidaires cherchent à éliminer » (O’Brien et Hoffstaedter, 2020).
On retrouve dans la déclaration d’expertise du 18 novembre 2025 du Professeur Newton M.A, Lieutenant-colonel de l’armée américaine en retraite, rendue à la Cour Internationale de Justice, la notion de l’intention de destruction du peuple rohingya : « La seule conclusion raisonnable qui se dégage des éléments de preuve est que les « opérations de nettoyage » menées par le Myanmar ne peuvent être raisonnablement expliquées ou comprises comme des opérations antiterroristes, puisqu’elles ont violé tous les principes fondamentaux de la stratégie et de la pratique antiterroristes, y compris ceux du Myanmar. Les preuves démontrent que ces opérations ont été conçues, coordonnées et menées dans l’intention de causer un maximum de dommages à la population civile. Elles ne peuvent être raisonnablement expliquées et comprises que comme un effort organisé et déterminé du Tatmadaw pour anéantir le peuple rohingya en tant que groupe au Myanmar » (Newton, 2025).
Ce que nous retenons du traitement du génocide des Rohingyas, c’est le fait que l’on parle plus des victimes que des auteurs des crimes. La plupart des Rohingyas sont musulmans, d’autres chrétiens et hindous, mais le problème sous-jacent à la crise des Rohingyas n’est pas la religion en soi, mais l’instrumentalisation politique de la religion par les bouddhistes ultranationalistes qui manipulent les moines bouddhistes. Le nœud du problème réside dans ce parti politique de l’extrême droite bouddhiste, tout en sachant que la constitution du Myanmar interdit les conflits interreligieux ou interethniques.
La place de la diplomatie dans le règlement politique
Le Président du Myanmar Min Aung Hlaing s’est engagé depuis son installation en 2021 à instaurer la paix. Il a créé un nouvel organe consultatif le 27 août 2026 afin d’accompagner le Comité national de négociation pour la solidarité et la paix. Cette nouvelle organisation est chargée de formuler des recommandations pour la mise en œuvre de l’Accord de cessez-le-feu national et d’identifier les parties prenantes à associer au processus de paix, ainsi que d’assurer la liaison avec les différentes organisations armées ethniques, la société civile et les experts nationaux et internationaux ( Irrawaddy, 2026).

Au cours des huit dernières années (de 2017 à 2024), le Myanmar est devenu le principal fournisseur de terres rares de la Chine, avec une valeur totale des exportations du Myanmar dépassant les 4 milliards de dollars américains […], devenant par là un facteur majeur de dégradation environnementale, de préjudices sociaux et de tensions géopolitiques. Les ressources en terres rares, essentielles aux chaînes d’approvisionnement mondiales nécessaires à la transition énergétique, sont devenues un enjeu crucial d’exploitation, notamment dans les régions touchées par les conflits. Les impacts environnementaux de l’exploitation minière des terres rares, exacerbés par une réglementation et un contrôle insuffisants, dévastent les écosystèmes et les communautés locales. Parallèlement, la concurrence pour les zones minières alimente les conflits armés, intensifiant l’instabilité environnementale et sociale (ISPMyanmar, 2025).
Il serait intéressant de saisir cette opportunité des ressources énergétiques comme un atout diplomatique lors des multiples déplacements du Président Aung Hlaing à l’étranger afin de consolider les relations bilatérales, surtout avec les deux puissances voisines et membres du BRICS : la Chine et l’Inde, qui peuvent jouer un rôle constructif et proactif par le biais du développement des relations économiques et sécuritaires avec les partenaires des organisations régionales, dont l’Organisation de Coopération de Shanghai OCS et l’Association des nations du Sud-Est ASEAN. L’émergence d’un monde multipolaire pourrait apporter un souffle nouveau au règlement pacifique des conflits et l’instauration d’un nouveau ordre international assurant le respect du traitement des activités de la justice internationale.
Nous terminons notre analyse par la remarque d’Aurélie Devos sur l’aspect civilisationnel de la notion du crime contre l’humanité : « À l’aune du procès mené à Lyon contre Klaus Barbie, a souvent été citée cette phrase d’Hemingway, traduite sur le monument dédié aux enfants d’Izieu : » Tout homme est un morceau du continent. Une part du tout. La mort d’un homme me diminue parce que je fais partie du genre humain « . Comme l’avait requis le procureur général Pierre Truche, la notion de crime contre l’humanité est-elle véritablement entrée dans notre civilisation ? » (Devos, 2014). L’oubli des savoirs essentiels pendant des millénaires bien avant le jalon du Cylindre de Cyrus a compliqué notre appréhension de l’histoire humaine. Il est temps que l’humanité tire les leçons de son passé.
Références
- Amnesty International. Myanmar/Bangladesh. Les Rohingyas sont la cible des menaces les plus graves depuis 2017. Le 24 octobre 2024. https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2024/10/myanmar-bangladesh-rohingya-community-facing-gravest-threats-since-2017/
- Azeem, I. Les Rohingyas : au Cœur du génocide caché du Myanmar. Londres : Hurst Publishers, 2016. 256 p. ISBN : 9781849046237 DOI :10.1177/2347797018023978 https://www.academia.edu/104387740/Azeem_Ibrahim_The_Rohingyas_Inside_Myanmar_s_Hidden_Genocide?rhid=42328191323&swp=rr-rw-wc-32577187&nav_from=dfccc188-ffa4-4f49-bf3e-97d2ddc47c68
- Devos, A. Juger le passé au présent : une promesse pour l’avenir ? Les Cahiers de la Justice. 2014 ; 4(4) : pp 553-563. https://doi.org/10.3917/cdlj.1404.0553.
- Egreteau, R. Birmanie : la transition octroyée. Etudes. 2012 ; 3, tome 416,Editions SER : pp 295-305 ISSN : 0014-1941 DOI :10.3917/etu.4163.0295
- Iftekharul, A.K.M. Thowhidul M.D. Shamsuzzoha, A.T.M.et al., After Humanitarism : A comparative Study of the Muslim world’s Rohingya Policy. Journal of Muslim Philanthropy and Civil Society.2026; V.X/Issue I: pp.4-25
- Irrawaddy. Min Aung Hlaing réforme l’équipe de l’ère Thein Sein pour une nouvelle campagne pour la paix.2026. Le 10 septembre 2026. https://www.irrawaddy.com/news/burma/min-aung-hlaing-revives-thein-sein-era-team-for-new-peace-push.html
- ISPMyanmar. Découvrir le coût : l’exploitation des terres rares dans les régions déchirées par la guerre au Myanmar. 2025. Lée 10.06.2025. https://ispmyanmar.com/unearthing-the-cost-rare-earth-mining-in-myanmars-war-torn-regions/
- Koumjian, N. Chef du Mécanisme d’enquête indépendant pour le Myanmar. Déclaration à la 63e session ordinaire du Conseil des droits de l’homme.2026. Le 7 septembre 2026. https://iimm.un.org/en/statement-63rd-regular-session-human-rights-council
- Martuscelli, PN. Bayes, A. et Sammonds, P. Résister au génocide au Myanmar : récits de résistance au quotidien des Rohingyas. Journal of Genocide Research.2024 ; 26(1) : pp 25-47. https://doi.org/10.1080/14623528.2022.2078074
- Nasir, U. Palash, K. et Bayes, A. Politics of Denial and Non – Recognition of Genocide: The case of the Rohingya. Editions Palgrave macmillan. 2026. 505p. ISBN: 978-981-92-2765-5 https://doi.org/10.1007/978-981-92-2766-2
- Newton , Michael A. lieutenant-colonel (à la retraite) de l’armée américaine, professeur de pratique du droit, directeur du programme d’études juridiques internationales à la faculté de droit de l’université Vanderbilt. Déclaration écrite du professeur Michael A. Newton pour la CIJ. le18 November 2025. https://icj-cij.org/case/178
- O’Brien, M. et Hoffstaedter, G. «Là-bas,nous ne sommes rien, ici, nous ne sommes rien ! ».Les conséquences durables du génocide des Rohingyas. Soc.Sci.2020 ; 9(11),209 le 16 novembre 2020. https://doi.org/10.3390/socsci 9110209
- UNHCR.2022, Rohingya Refugees for Myanmar : A Regional Perspective, Regional Bureau for Asia and The Pacific. 17 mars 2022. https://data.unhcr.org/en/documents/details/91422







