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Rus’ de Kyiv: la guerre des origines (Partie 2)

DE LA RUS’ A L’ÉTAT COSAQUE

Les empires se contentent rarement de conquérir des territoires. Les terres peuvent être perdues. Les peuples peuvent se soulever. Les frontières peuvent changer. Une véritable puissance impériale aspire donc à davantage: elle cherche à s’approprier un passé. Car celui qui s’approprie l’histoire tente aussi de s’approprier l’avenir. Depuis plusieurs siècles, la Russie ne mène pas seulement des guerres pour des territoires ; elle mène aussi une guerre pour la mémoire. Son plus grand trophée est la Rus’ de Kyiv — un État qui s’est constitué sur les rives du Dniepr bien avant qu’un modeste établissement n’apparaisse dans les forêts du Nord-Est et ne devienne, plus tard, Moscou.

La mythologie historique russe contemporaine s’efforce de convaincre le monde que la Rus’ et la Russie ne font qu’un. Selon ce récit, la Russie serait l’unique et directe continuatrice de l’ancien État de la Rus’, tandis que l’Ukraine ne serait qu’une branche accidentelle du grand arbre de l’histoire. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.

À la fin du XIIIe siècle, le monde ruthène ne disposait plus d’un centre politique unique. Ses territoires évoluèrent au sein de différents États et selon des modèles politiques différents. Au cours des siècles suivants, les terres ukrainiennes se retrouvèrent principalement intégrées au Grand-Duché de Lituanie, puis, à partir de la fin du XVIe siècle, à la République des Deux Nations, réunissant le Royaume de Pologne et le Grand-Duché de Lituanie. Parallèlement, à la frontière méridionale de l’Europe orientale se formait une nouvelle société, née de la menace permanente de la frontière des steppes, des conflits militaires et de la nécessité de s’organiser par ses propres moyens. C’est dans cet environnement que les Cosaques apparurent progressivement.

Les Cosaques : la naissance d’une nouvelle communauté politique

Les Cosaques se formèrent au cours des XVe–XVIe siècles sur la frontière méridionale de l’Europe orientale – dans un espace où se croisaient les intérêts du Grand-Duché de Lituanie, du khanat de Crimée et de l’Empire ottoman, tandis que l’État moscovite devenait progressivement un acteur de plus en plus présent.

À l’origine, le cosaque était avant tout un homme de la frontière – guerrier, exploitant des ressources naturelles, agriculteur ou aventurier en quête de butin, pour qui la steppe était à la fois une frontière dangereuse et un espace d’opportunités. Mais progressivement, le cosaquisme cessa d’être uniquement un phénomène social et militaire. Il devint une communauté politique.

Les Cosaques ne se contentaient plus de combattre. Ils organisaient leur propre vie, élisaient leurs dirigeants, prenaient des décisions collectives, entraient en relation avec les souverains des États voisins et défendaient de plus en plus activement leurs propres intérêts politiques. Aux XVIe–XVIIe siècles, le cosaquisme était devenu une force que ne pouvaient plus ignorer ni le roi de Pologne, ni le khan de Crimée, ni le sultan ottoman, ni le tsar de Moscou.

Cette organisation politique se manifesta avec une particulière netteté dans la région du Dniepr inférieur, au-delà des rapides. La Sitch zaporogue ne fut pas seulement une fortification militaire. Elle devint un foyer d’autogouvernement cosaque — une communauté militaro-politique particulière, dotée de ses propres règles, de ses propres institutions et de traditions de prise de décision collective. Le pouvoir n’y était pas la propriété héréditaire d’un souverain unique. Le chef du kosh et les officiers étaient élus, et leurs pouvoirs dépendaient du soutien de la communauté cosaque. Les questions les plus importantes étaient soumises au conseil.

C’est là que résidait l’une des caractéristiques les plus importantes de la culture politique cosaque. Le pouvoir n’était pas compris uniquement comme le droit de commander. Il était un mandat que la communauté pouvait accorder, limiter ou retirer. C’est précisément pour cette raison que le cosaquisme devint progressivement bien plus qu’une force militaire sur la frontière méridionale. Il forma une culture politique dans laquelle se combinaient organisation militaire, élection des dirigeants, prise de décision collective et conception de la liberté comme le droit d’une communauté politique à déterminer elle-même ses propres affaires.

La sitch de Mala Khortytsia.

Il serait évidemment erroné de projeter sur la Sitch zaporogue la notion contemporaine de démocratie. La société cosaque demeurait militaire et fondée sur les ordres. Ses droits politiques ne s’étendaient pas à l’ensemble des habitants des terres ukrainiennes. Toutefois, pour son époque, elle avait effectivement créé un modèle de pouvoir inhabituel : le dirigeant n’était pas un souverain absolu, et son autorité dépendait de la reconnaissance de la communauté.

Au XVIIe siècle, cette culture dépassa largement les limites de la région zaporogue. L’élite cosaque acquit une expérience diplomatique, les troupes cosaques participèrent à des conflits internationaux et la communauté cosaque elle-même revendiqua de plus en plus clairement d’être la représentation politique des terres ukrainiennes. C’est alors qu’eut lieu un tournant décisif. Le cosaquisme commença à se transformer, d’une communauté militaro-politique, en une force capable de créer son propre État.

L’Hetmanat : lorsque la politique cosaque devint un État

En 1648, ce processus entra dans une nouvelle phase. À la tête d’un vaste soulèvement populaire se dressa Bohdan Khmelnytsky (vers 1595-1657) – hetman de l’Armée zaporogue, chef militaire et politique qui dirigea la révolte contre le pouvoir polonais et devint une figure centrale de la formation de l’État cosaque.

Le soulèvement dépassa rapidement les limites d’un simple conflit militaire. Il s’étendit à une grande partie des terres ukrainiennes et entraîna la désintégration du système de pouvoir précédent. À sa place se forma progressivement, au cours des années suivantes, une nouvelle structure politique – l’Hetmanat, que les sources de l’époque associaient avant tout à l’Armée zaporogue.

La statue de Bohdan Khmelnytsky devant la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv.

Son apparition fut importante non parce que les terres ukrainiennes seraient prétendument «revenues» à la Rus’ de Kyiv. Des siècles de transformations historiques séparaient la Rus’ de l’Hetmanat. La société, l’environnement international, l’organisation militaire et les principes mêmes de l’administration de l’État avaient changé. L’Hetmanat était un État de l’Europe moderne naissante. Mais il n’était pas né de rien.

Son système politique s’était développé à partir de cette culture cosaque qui, au cours des siècles précédents, avait élaboré ses propres règles d’organisation du pouvoir. Dans l’Hetmanat, cette culture prit une forme étatique. Une organisation territoriale et administrative se forma, fondée sur le système des régiments et des sotnias, ainsi que des organes de gouvernement, une armée, des mécanismes financiers, une justice et une pratique diplomatique. L’hetman devint le chef de l’État, tandis que l’élite cosaque constitua une partie du nouvel appareil politique. Ce qui existait auparavant comme pratique de la communauté cosaque se transforma désormais en institutions étatiques.

C’est précisément ici que se trouve la distinction fondamentale entre le cosaquisme et l’Hetmanat.

Au sein de l’Hetmanat, des luttes de pouvoir opposaient les hetmans à l’élite cosaque, et les droits politiques des différents groupes de la population étaient loin d’être égaux. Mais un élément demeurait fondamental : le pouvoir de l’hetman n’était pas considéré comme sa propriété personnelle et héréditaire. L’hetman était élu. Son pouvoir était lié à la communauté cosaque, à l’élite militaire et aux conseils. Les décisions de l’État nécessitaient une légitimité politique, et pas seulement la force.

En cela, l’Hetmanat prolongeait la logique politique qui s’était formée au sein du monde cosaque. Mais il se trouvait désormais confronté à une tâche bien plus complexe. Il devait survivre au milieu d’États beaucoup plus puissants que lui. À l’ouest demeurait la République des Deux Nations. Au sud, le khanat de Crimée et l’Empire ottoman. Au nord-est, l’État moscovite qui se renforçait rapidement.

C’est pourquoi l’histoire de l’Hetmanat fut dès ses débuts non seulement une histoire de construction étatique mais également une histoire de recherche permanente d’alliés et de tentatives pour préserver une autonomie politique dans un contexte où les grandes puissances se disputaient les terres ukrainiennes.

De l’alliance à la dépendance

En 1654, l’Hetmanat conclut avec l’État moscovite un accord traditionnellement associé au Conseil de Pereïaslav et à la formalisation ultérieure des accords entre Moscou et les Cosaques. Dans la tradition historiographique russe, cet événement fut longtemps présenté comme la « réunification » de l’Ukraine avec la Russie – comme si les terres ukrainiennes étaient simplement revenues à leur appartenance étatique naturelle. La réalité historique est cependant beaucoup plus complexe.

L’Hetmanat ne cessa pas d’exister en 1654. Il conserva sa propre armée, son administration, ses tribunaux, ses mécanismes financiers, son organisation territoriale et l’institution de l’hetman élu. L’État moscovite ne l’absorba pas immédiatement. Les accords de 1654 marquèrent le début d’un autre processus –  la transformation progressive d’une alliance militaro-politique en une relation de dépendance.

Il est toutefois important de ne pas donner l’impression que ce processus fut direct et ininterrompu. Au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, le statut de l’Hetmanat demeura l’objet de négociations permanentes, de conflits et de luttes. Les hetmans et l’élite cosaque tentèrent à plusieurs reprises de préserver ou d’élargir leurs prérogatives, modifièrent leurs orientations de politique extérieure et recherchèrent d’autres alliés.

Cependant, la tendance générale devenait progressivement évidente. À mesure que l’État moscovite se renforçait, il cherchait de plus en plus à contrôler les affaires intérieures de l’Hetmanat. Les prérogatives diplomatiques de l’hetman furent limitées, le contrôle des représentants de Moscou se renforça et l’autonomie ukrainienne dépendit de plus en plus de la volonté du monarque moscovite. C’est ici que commence la page suivante de cette histoire.

Car pour l’État moscovite, l’Hetmanat n’était pas simplement un territoire qu’il fallait contrôler. Il était un système politique qui conservait ses propres institutions, sa propre élite et sa propre conception du pouvoir. Et c’est précisément pour cette raison qu’au siècle suivant, la question de l’autonomie ukrainienne devint progressivement, pour le centre impérial, une question qu’il fallait régler en l’effaçant.

L’Hetmanat allait encore exister durant plusieurs décennies. Sa tradition politique allait encore se manifester à l’époque d’Ivan Mazepa et de Pylyp Orlyk. Mais l’évolution devenait déjà évidente: l’État ukrainien était de nouveau né. Désormais se posait la question de savoir s’il pourrait rester indépendant.

Lire Rus’ de Kyiv: la guerre des origines (Partie 1)

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