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Ukraine: pourquoi les Russes n’arrivent plus à encercler les unités ukrainiennes

Les grandes offensives en tenaille, qui avaient auparavant permis aux forces russes d’enfermer de grandes unités ukrainiennes dans des « chaudrons », ont presque disparu des cartes. La Russie n’a pourtant pas renoncé à contourner les défenses adverses. Elle a dû changer d’échelle et de méthode : petits groupes d’infiltration, drones, frappes sur les routes et semi-encerclements remplacent les vastes percées blindées. Cette évolution révèle les contraintes nouvelles du champ de bataille ukrainien, mais aussi les limites persistantes de l’armée russe.

Les pinces n’ont pas disparu : elles ont changé d’échelle

À première vue, les cartes récentes donnent l’impression que les forces russes avancent désormais frontalement, sans chercher à refermer de vastes tenailles autour des unités ukrainiennes. Cette lecture est en partie juste. Les grandes opérations mécanisées capables de créer un encerclement de plusieurs dizaines de kilomètres sont devenues rares. Mais l’objectif d’enveloppement demeure, notamment autour de la ceinture urbaine de Sloviansk, Kramatorsk, Droujkivka et Kostiantynivka.

Le schéma russe reste néanmoins reconnaissable. Une branche devait progresser depuis Lyman, franchir le Donets et contourner Sloviansk par le nord ; l’autre devait remonter depuis Pokrovsk et Dobropillia vers Droujkivka et Kramatorsk. Mais la contre-offensive ukrainienne a pratiquement éliminé le saillant russe au nord de Lyman et repoussé les combats vers la rivière Jerebets. La branche nord de la tenaille a ainsi été brisée avant de pouvoir rejoindre la branche sud-ouest. ISW, 12 septembre 2026. De même, le 15 septembre, le 3e corps d’armée ukrainien a annoncé avoir résorbé une autre zone d’infiltration russe et repris plusieurs localités au nord du Donetsk dans le cadre de l’opération « Vivaldi ». Ces résultats, difficiles à vérifier indépendamment, confirment que cette branche reste sous pression. Reuters, 15 septembre 2026.

Progresser à découvert

Une manœuvre en tenaille classique suppose de concentrer des chars, de l’infanterie mécanisée, du génie, de l’artillerie et des convois logistiques sur deux axes. Or ces concentrations sont désormais très difficiles à dissimuler. Drones de reconnaissance, capteurs acoustiques, interceptions électroniques et images partagées en temps réel permettent de détecter une préparation offensive bien avant que la colonne n’atteigne la ligne de contact.

La zone située de part et d’autre du front est devenue une « zone de mort ». Selon les commandants interrogés par Reuters, les véhicules lourds sont si rapidement repérés que les Russes ne peuvent plus reproduire les progressions rapides menées par de longues colonnes blindées en 2022. Un groupement destiné à exploiter une percée devient une cible pour les drones FPV, l’artillerie et les mines dispersables.

La Russie manque surtout d’une force d’exploitation

Percer une première ligne ne suffit pas à créer un chaudron. Il faut engager immédiatement des unités fraîches capables de progresser en profondeur, protéger leurs flancs, rejoindre l’autre branche de la tenaille et maintenir un corridor logistique. La Russie obtient encore des pénétrations tactiques, mais peine à les transformer en ruptures opérationnelles.

Le Royal United Services Institute (RUSI) souligne que la surveillance persistante et la multiplication des drones filoguidés compliquent l’approvisionnement, l’évacuation des blessés et la dissimulation des équipements importants. Une pointe russe qui avancerait trop vite risquerait donc de se retrouver isolée, privée de munitions et attaquée sur ses arrières.

Qui combat en première ligne

Il n’existe pas de type unique de soldat russe en première ligne. Les assauts sont principalement confiés à de petits groupes constitués au sein des brigades et régiments de fusiliers motorisés, auxquels s’ajoutent des détachements d’assaut, des engagés sous contrat attirés par les primes, des mobilisés et parfois d’anciens détenus. La qualité varie fortement d’un secteur et d’une relève à l’autre. Les unités réputées d’élite — parachutistes, fusiliers marins ou forces spéciales — subsistent, mais beaucoup ont été usées et recomplétées. Elles sont souvent employées comme infanterie ou comme noyaux d’encadrement, et non comme une réserve intacte capable d’exploiter une percée. ISW, octobre 2025.

La forte présence de soldats originaires de Sibérie, de l’Extrême-Orient, du Caucase ou des républiques périphériques apparaît nettement dans les relevés de pertes. Elle s’explique notamment par le poids des primes militaires dans les régions pauvres et par un recrutement qui a longtemps cherché à préserver les grandes métropoles. Cela ne signifie cependant pas que Moscou engage au front des « unités sibériennes » homogènes : après les recrutements et les reconstitutions successives, les formations mélangent généralement les origines et les niveaux d’expérience.

La valeur combattante de ces formations est encore réduite par leurs déficiences internes. Le commandement reste très vertical, les cadres subalternes sont insuffisants et les responsables ont intérêt à surestimer leurs effectifs ou leur aptitude au combat afin de satisfaire l’échelon supérieur. Corruption, détournements de matériels, alcoolisme et indiscipline sont régulièrement documentés, mais leur intensité varie selon les unités. Ces dysfonctionnements peuvent transformer un bataillon théoriquement disponible en quelques groupes réellement aptes à combattre. Ils aggravent l’incapacité à constituer une force d’exploitation cohérente, sans remettre en cause l’explication centrale : les drones, les mines, les feux et la fragilité logistique.

Selon une évaluation des renseignements militaires ukrainiens citée en septembre par The Times, les généraux russes auraient demandé à Vladimir Poutine jusqu’à 800 000 hommes supplémentaires après les élections législatives de septembre. Ce chiffre, non confirmé par Moscou, ne signifie pas que la Russie pourrait immédiatement doubler les quelque 700 000 militaires déjà présents dans la zone de guerre. Une partie des recrues servirait à compenser les pertes et les fins de contrat. Surtout, l’armée russe ne serait capable d’absorber, d’équiper et d’intégrer simultanément que 300 000 à 500 000 hommes. Une nouvelle mobilisation pourrait donc intensifier la guerre d’attrition sans fournir automatiquement la force mécanisée, encadrée et entraînée qui manque à Moscou pour exploiter de grandes percées et fermer de vastes poches.

De petites infiltrations plutôt qu’une grande rupture

Pour réduire cette vulnérabilité, les forces russes dispersent leurs assauts. Des groupes de quelques hommes progressent à pied, à moto ou en quad, utilisent les bois, les ruines et les périodes de faible visibilité, puis cherchent à s’installer dans une cave, un bâtiment ou une bande forestière. D’autres équipes les rejoignent progressivement. Cette méthode est lente et coûteuse, mais elle présente beaucoup moins de cibles qu’une colonne mécanisée.

Ces infiltrations exploitent aussi le manque d’infanterie ukrainienne. Entre deux points d’appui, certaines portions du front ne sont pas occupées en permanence. Faute d’effectifs, les liaisons entre positions peuvent être fragiles, même lorsque les intervalles restent surveillés par les drones. Les Russes tentent donc de les traverser sans être détectés, puis d’obliger les Ukrainiens à révéler leurs positions lorsqu’ils ouvrent le feu.

Les bombes planantes écrasent les points d’appui, sans créer la percée

Les bombes planantes russes ont néanmoins profondément modifié la bataille. Les FAB-500, FAB-1500 et, plus ponctuellement, FAB-3000 peuvent démolir un immeuble, éventrer une fortification ou ensevelir ses défenseurs. La désignation FAB-3000 correspond toutefois à la masse totale de l’arme, et non à trois tonnes d’explosif. L’emploi de bombes planantes atteignant cette masse est attesté ; en revanche, les sources publiques disponibles n’établissent pas un usage régulier en Ukraine de bombes planantes de cinq tonnes. Reuters, 9 janvier 2025.

Ces armes imposent un dilemme aux Ukrainiens : rester dans un abri les protège des drones et de l’artillerie, mais les expose à la destruction par une bombe lourde ; se disperser réduit ce risque, mais rend les hommes plus vulnérables aux drones FPV. Elles facilitent donc l’évacuation forcée d’un point d’appui et l’infiltration russe qui suit. Elles ne créent cependant pas, à elles seules, une percée opérationnelle : les ruines, les mines et la surveillance adverse ralentissent encore l’infanterie, tandis qu’une force fraîche reste nécessaire pour exploiter rapidement la brèche.

La défense ukrainienne est un réseau, pas une muraille

La résistance ukrainienne ne repose pas uniquement sur une ligne continue de tranchées. Elle combine points d’appui urbains, champs de mines, équipes de drones, positions dispersées, artillerie et frappes sur les axes logistiques. Une zone apparemment vide sur une carte peut donc rester sous observation et sous le feu.

Depuis la fin de 2025, l’Ukraine s’efforce en outre de frapper les opérateurs et les sites de lancement de drones russes. L’ISW estime que cette supériorité locale a ralenti certaines offensives et qu’une domination temporaire du ciel tactique est devenue une condition préalable au retour de la manœuvre mécanisée. ISW, mai 2026.

L’encerclement par les feux remplace le chaudron fermé

Moscou n’a pas nécessairement besoin de fermer complètement un chaudron. Ses forces peuvent avancer sur les épaules d’une position, placer les routes de ravitaillement sous la menace des drones et de l’artillerie, puis rendre les rotations et les évacuations trop dangereuses. La garnison ukrainienne conserve théoriquement une voie de sortie, mais celle-ci devient progressivement impraticable.

Cette forme de semi-encerclement présente un autre avantage : elle laisse parfois aux Ukrainiens la possibilité de se retirer avant d’être prisonniers. La Russie conquiert alors le terrain sans devoir maintenir deux branches offensives assez puissantes pour refermer et garder un périmètre complet. Le « chaudron » est remplacé par un étouffement progressif.

Le terrain compte, mais il n’explique pas tout

Le Donbass associe villes industrielles, terrils, voies ferrées, canaux, rivières, réservoirs et bandes boisées. Ces obstacles canalisent les attaques et favorisent les défenseurs. Les saisons des boues profondes (Raspounitsa) limitent également les déplacements hors des routes. Mais le terrain n’interdit pas en lui-même une manœuvre en tenaille. Le facteur principal reste l’impossibilité de concentrer et de ravitailler durablement une masse de manœuvre sous l’observation des drones.

Le décalage entre communication et réalité apparaît également au nord-est de Kharkiv. Le commandant russe de la 71e division motorisée a affirmé le 12 septembre que dix bataillons ukrainiens étaient encerclés dans une poche de plus de 400 kilomètres carrés. La carte diffusée par une source russe faisait pourtant apparaître une ouverture d’environ onze kilomètres entre les positions russes. L’ISW conclut qu’aucune unité ukrainienne n’est encerclée dans cette zone. Le « chaudron » annoncé correspond donc, au mieux, à une menace sur les voies de retrait, non à une poche refermée.

Le front nord : une menace pour les réserves plus que pour Kiev

L’hypothèse d’une nouvelle offensive russe venue du nord est prise au sérieux par Kiev, mais elle ne doit pas être confondue avec la répétition de la marche sur la capitale de février 2022. Le général Oleksandr Syrsky a présenté la région russe de Briansk, face à l’oblast de Tchernihiv, comme le point de départ le plus vraisemblable d’une éventuelle attaque. Il jugeait en revanche une offensive lancée depuis la Biélorussie peu probable. Reuters, 30 juin 2026.

Une opération limitée dans le nord pourrait surtout obliger l’Ukraine à allonger encore un front d’environ 1 250 kilomètres et à retenir des brigades qui manqueraient ensuite dans le Donbass. La Biélorussie conserve ainsi une fonction de pression, de base arrière et de diversion, même sans participer directement à l’offensive. Une attaque majeure contre Kiev exigerait en outre une concentration de troupes, de carburant, de moyens du génie et d’hôpitaux de campagne qui serait difficile à dissimuler. Les forêts, les zones marécageuses, le faible nombre d’axes routiers et la raspoutitsa compliqueraient encore une progression mécanisée profonde.

Les Nord-Coréens : un renfort sectoriel, pas une force de percée

Le principal engagement terrestre nord-coréen solidement établi s’est déroulé dans l’oblast russe de Koursk, contre la tête de pont ukrainienne. Après ces combats, des contingents ont également été employés au déminage et à la remise en état de la région. En revanche, aucune preuve publique suffisamment robuste ne permet d’affirmer que de grandes unités nord-coréennes combattent régulièrement dans le Donbass ou sur le front de Zaporijjia. Reuters, 14 novembre 2025.

Leur comportement a évolué. Initialement employés dans des assauts d’infanterie très agressifs et parfois trop concentrés, les Nord-Coréens ont souffert de leur méconnaissance de la guerre des drones et de difficultés de coordination linguistique avec les Russes. Ils ont ensuite appris à se disperser, à mieux se camoufler et à utiliser les drones. Leur discipline et leur endurance en font un appoint utile dans un secteur déterminé, mais elles ne résolvent ni les problèmes russes de commandement interarmes et de logistique, ni l’absence d’une masse mécanisée capable d’exploiter une rupture et de refermer un grand encerclement.

Une évolution qui limite aussi les ambitions de Poutine

Cette transformation éclaire les revendications territoriales russes. Moscou peut encore gagner du terrain dans le Donetsk et menacer certaines villes de la ceinture fortifiée. En revanche, la conquête intégrale des régions annexées demanderait beaucoup plus qu’une accumulation de petites avancées. Il faudrait notamment atteindre la ville de Zaporijjia et, dans l’oblast de Kherson, franchir le Dniepr pour reconquérir la rive droite.

Au 12 septembre, l’ISW estimait que l’Ukraine avait contenu la Russie à des gains nets presque nuls depuis mars 2026. Les forces russes avaient obtenu des progrès limités mais importants autour de Kostiantynivka ainsi qu’à l’est de Sloviansk et de Kramatorsk, sans parvenir à conserver l’initiative sur l’ensemble du front. Le pari de Vladimir Poutine paraît donc reposer autant sur l’épuisement futur de l’Ukraine et de ses alliés que sur les capacités présentes de son armée.

La guerre de mouvement n’a pas disparu, mais elle doit être préparée autrement

Les grandes percées pourraient réapparaître si l’un des camps parvenait à neutraliser temporairement les drones adverses, à désorganiser ses communications et à frapper ses réserves en profondeur. Des contre-attaques mécanisées ukrainiennes observées en 2026 suggèrent qu’une fenêtre de manœuvre reste possible lorsqu’une supériorité locale dans les airs a été préparée.

Pour l’instant, la guerre demeure toutefois dominée par la dispersion, l’infiltration et l’attrition. La Russie cherche toujours à contourner les positions ukrainiennes, mais elle les étouffe village après village et route après route, au lieu de refermer autour d’elles les vastes pinces dessinées par les états-majors du siècle précédent.

À lire dans La Tribune des Nations

 

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