
Le Premier Ministre de l’Ontario Robert Douglas Ford
C’est un jeudi soir d’octobre, et Donald Trump est en colère contre une publicité télévisée. Pas contre un discours d’un chef d’État, pas contre une sanction économique, pas contre un vote à l’ONU. Contre une pub de 30 secondes, payée par le gouvernement de l’Ontario, qui reprend un extrait d’une allocution radiophonique prononcée par Ronald Reagan en 1987 — dans laquelle l’ancien président explique que les tarifs douaniers finissent toujours par nuire aux travailleurs et aux consommateurs américains.
Ce soir-là, sur Truth Social, Trump écrit que toutes les négociations commerciales avec le Canada sont rompues sur-le-champ. Il accuse Ottawa d’avoir sciemment déformé les propos de Reagan pour influencer une décision à venir de la Cour suprême des États-Unis sur la légalité de ses propres tarifs. La Fondation présidentielle Ronald Reagan affirme de son côté que le gouvernement ontarien n’avait ni demandé ni obtenu l’autorisation d’utiliser et de modifier ces propos. Le premier ministre ontarien Doug Ford, lui, maintient qu’il s’agit d’un extrait intégral et non modifié, tiré du domaine public.
Doug Ford finira par retirer la publicité, sur les conseils de Mark Carney, dans l’espoir de renouer le dialogue. Trop tard. Quelques jours plus tard, à bord d’Air Force One, un Trump égal à lui-même confirme qu’il ne reprendra pas les négociations, malgré les excuses de son homologue canadien — ajoutant qu’il aime beaucoup Carney personnellement, mais que ce que son pays a fait était mal. Une source haut placée à Ottawa confiera plus tard à Radio-Canada que cette publicité avait véritablement mis le président en colère, et qu’il ne s’agissait pas d’un simple prétexte diplomatique.
Coût de la campagne publicitaire: environ 75 millions de dollars, diffusée sur plusieurs chaînes de télévision américaines pendant les World Series. Coût de la rupture des négociations: incalculable pour l’industrie canadienne. C’est, à ce jour, l’un des épisodes les plus révélateurs — et les moins compris à l’international — de toute la guerre commerciale.
Le vrai visage de cette guerre commerciale
Parce que voici ce que peu de gens réalisent: cet épisode n’est pas une anecdote isolée. C’est un symptôme. Une enquête approfondie sur la relation canado-américaine actuelle révèle un schéma beaucoup plus large — et beaucoup plus troublant — que la simple économie des droits de douane.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, les tarifs douaniers ne servent plus seulement à corriger des déséquilibres commerciaux. Ils sont devenus l’outil de représailles politiques préféré du président pour punir des pays qui, à ses yeux, ont pris la mauvaise décision au mauvais moment. La liste s’allonge, et elle est vertigineuse:
● Le Brésil a été frappé de droits de douane de 50 % et de sanctions contre un juge de sa Cour suprême, en soutien explicite à l’ex-président Jair Bolsonaro, poursuivi par la justice brésilienne.
● La Colombie a vu son aide étrangère coupée et ses tarifs augmentés après que son président Gustavo Petro a critiqué des frappes américaines dans les Caraïbes.
● L’Afrique du Sud a subi des tarifs sévères, en lien avec le traitement perçu des fermiers blancs et les réformes foncières du pays.
● Le Danemark et sept autres alliés de l’OTAN ont reçu des menaces de tarifs pour avoir refusé de faire pression sur Copenhague afin qu’elle vende le Groenland aux États-Unis.
● L’Inde a écopé d’un tarif supplémentaire de 25 % pour avoir continué d’acheter du pétrole russe.
Une analyse d’ABC News résume la situation en une phrase qui dit tout: plus aucun pays ne sait avec certitude quelle décision, quelle politique ou quel impair pourrait offenser le président et déclencher de nouveaux tarifs. Le Canada n’est donc pas un cas isolé — il est l’exemple le plus documenté d’un nouveau mode de diplomatie américaine où le commerce devient une arme de correction politique.
L’autre déclencheur oublié: la Palestine
Il y a aussi eu la reconnaissance d’un État palestinien par Mark Carney, en juillet 2025, emboîtant le pas à la France et au Royaume-Uni. Trump avait dit plus tôt la même semaine ne pas être opposé à ce que Londres prenne une position similaire. Le Canada, lui, a immédiatement écopé d’un durcissement du ton : Trump a écrit que ce geste rendrait très difficile la conclusion d’un accord commercial, un jour à peine avant sa propre date limite du 1er août. Le Mexique, pendant ce temps, recevait une prolongation de 90 jours pour ses propres négociations.
Environ 91 % des exportations canadiennes vers les États-Unis ne sont soumises à aucun tarif, grâce aux exemptions prévues par l’ACEUM. — Estimation RBC
Voici le paradoxe au cœur de cette histoire: malgré tout le vacarme autour du chiffre de 35 %, la vaste majorité du commerce canado-américain continue de circuler sans surtaxe. Le vrai combat ne se joue donc pas sur la ligne de front médiatique — il se joue dans les 9 à 10 % de produits non conformes aux 245 pages de règles d’origine de l’accord, et dans les tarifs sectoriels bien réels sur l’acier, l’aluminium et le bois d’œuvre, qui eux ne bénéficient d’aucune exemption.
Le prix payé par de vraies personnes
C’est là que la théorie rencontre le réel. À Lac-Mégantic, l’usine Bestar a fermé ses portes. En Ontario, la concentration de la fabrication de pièces automobiles dans le sud-ouest de la province en fait une région particulièrement exposée. Au Québec, le taux tarifaire effectif moyen est passé d’un peu plus de 5 % en juillet 2025 à 9 % aujourd’hui — presque le double.
Pour les producteurs d’acier et d’aluminium, frappés par des droits de douane de 50 %, le marché américain est aujourd’hui pratiquement fermé. Certaines alumineries québécoises réussissent à réorienter leur production vers l’Europe. Mais pour les PME qui transforment ces métaux en pièces destinées à l’aérospatiale, à l’automobile ou à la construction, les conséquences sont qualifiées de catastrophiques par des observateurs économiques. Ce ne sont pas des statistiques abstraites: ce sont des emplois, des hypothèques, des retraites suspendues à des décisions prises dans des bureaux à Washington.
La riposte silencieuse: la grande diversification
Pendant que les tarifs occupent les manchettes, Ottawa mène en coulisses une transformation beaucoup plus discrète — et sans doute plus déterminante à long terme: réduire, marché par marché, la dépendance structurelle du Canada envers son voisin devenu imprévisible.
Entre mars 2025 et mars 2026, les exportations canadiennes vers des marchés autres que les États-Unis sont passées de 18 à 24,3 milliards de dollars, faisant chuter la part destinée au voisin américain de 73 % à 66,7 %. Ce n’est pas spectaculaire, ça ne fait pas les manchettes — mais c’est peut-être la réponse la plus stratégique du Canada à cette crise.

Capture d’écran.
Le geste le plus audacieux — et le plus controversé — reste le réchauffement avec la Chine. Du 14 au 17 janvier 2026, Mark Carney s’est rendu à Beijing pour rencontrer le président Xi Jinping: la première visite officielle d’un premier ministre canadien en Chine depuis 2017, et un dégel spectaculaire après des années de relations glaciales qui remontent à la détention de la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou.
Résultat: la Chine a accepté de réduire ses droits de douane sur le canola canadien, qui étaient montés jusqu’à 84 %, à un taux combiné d’environ 15 % d’ici le 1er mars 2026 — une mesure qui touche près de 4 milliards de dollars d’exportations annuelles. En échange, le Canada a ouvert la porte à un contingent de véhicules électriques chinois. Certains économistes, dont Jim Stanford du Centre pour le travail futur, estiment que la Chine a obtenu la meilleure part du marché dans cet échange. Sur le terrain, les producteurs de canola restent partagés: plusieurs ont perdu leur position de premier fournisseur au profit de la Russie pendant que les tarifs punitifs étaient en vigueur, et l’entente ne répare pas immédiatement les dommages accumulés.
En parallèle, le Canada multiplie les partenariats sur les minéraux critiques — lithium, graphite, nickel, cobalt, cuivre et terres rares — avec l’Allemagne, l’Australie, l’Arabie saoudite, le Japon, l’Italie et l’Union européenne. Le 7 juillet 2026, Ottawa a lancé l’Accélérateur canadien des minéraux critiques, avec un premier accord d’investissement stratégique avec Teck Resources en Colombie-Britannique. Au sommet du G7 de juin 2026, Carney a également annoncé un partenariat avec le Japon pour une usine de traitement de minéraux critiques à Kapuskasing, en Ontario, et un investissement italien de 95 millions de dollars dans une mine de graphite au Québec.
Et puis il y a l’Indo-Pacifique, où le Canada mise sur le Partenariat transpacifique global et progressiste et sur des négociations en cours avec l’Inde, l’ANASE, la Thaïlande et les Philippines — une région appelée à représenter la moitié du PIB mondial d’ici 2040. Rien de tout cela n’efface la dépendance actuelle envers les États-Unis. Mais l’orientation est claire : dans dix ans, le Canada veut pouvoir raconter une histoire commerciale différente de celle d’aujourd’hui.
Le tribunal qui pourrait tout changer
Il y a un dernier acte à cette pièce, encore inachevé. La Cour suprême des États-Unis a déjà invalidé, en février 2026, une partie des tarifs imposés par Trump en vertu de l’IEEPA — cette loi sur les pouvoirs économiques d’urgence qu’il utilisait comme fondement légal de sa guerre commerciale mondiale. Le gouvernement aurait dû rembourser environ 166 milliards de dollars perçus auprès de plus de 330 000 entreprises américaines. Trump a immédiatement basculé vers un autre mécanisme légal pour maintenir la pression.
La bataille juridique sur les limites réelles du pouvoir présidentiel en matière de tarifs est loin d’être terminée — et son issue déterminera si cette arme de coercition économique reste disponible pour la prochaine crise diplomatique, quelle qu’elle soit.
Ce qu’il faut vraiment retenir
Ce n’est pas d’abord une histoire de fentanyl, de gestion de l’offre laitière ou de bois d’œuvre. C’est l’histoire d’un pays qui découvre, publicité par publicité, déclaration par déclaration, que sa relation la plus vitale peut désormais basculer pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’économie — un extrait audio de Reagan, une reconnaissance diplomatique, une décision judiciaire nationale. Le Canada n’est pas seul dans cette situation: le Brésil, la Colombie, l’Afrique du Sud, le Danemark et l’Inde ont tous, à leur façon, appris la même leçon amère au cours de la même période.
Ce qui distingue le cas canadien, c’est la densité et la visibilité des incidents, et surtout la réponse qu’il y apporte: plutôt que de se contenter d’encaisser les coups, Ottawa redessine tranquillement la carte de ses alliances économiques — vers l’Asie, vers l’Europe, et même, non sans grincements de dents, vers Beijing. L’histoire de cette guerre commerciale ne se terminera pas par un accord signé à Washington. Elle se terminera, si elle se termine, par un Canada qui n’a plus autant besoin de cet accord.
Didier Aubrais est Président-Fondateur du Groupe DA Détection-Action, cabinet d’intelligence économique et d’enquêtes spécialisées (Laval, Québec — Genève), et Président du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG).
Sources et références
1. Zonebourse — « L’Ontario suspend une publicité anti-tarifs », octobre 2025. — L’Ontario suspend sa campagne après la rupture des négociations provoquée par la publicité citant Reagan. Source : zonebourse.com
2. Le Devoir — « Trump ne compte pas reprendre les négociations », octobre 2025. — Trump confirme qu’il ne relancera pas les pourparlers malgré les excuses de Carney pour la publicité ontarienne. Source : ledevoir.com
3. Radio-Canada — « Trump rompt les négociations commerciales », octobre 2025. — Une source à Ottawa confirme que la publicité a véritablement mis Trump en colère, sans être un simple prétexte. Source : ici.radio-canada.ca
4. Noovo Info — « La publicité qui a mis fin aux négociations », octobre 2025. — Détails sur la campagne de 75 millions de dollars financée par le gouvernement de l’Ontario. Source : noovo.info
5. Le Devoir — « Trump annonce mettre fin aux négociations commerciales », octobre 2025. — Trump qualifie les publicités canadiennes citant Reagan de grossières. Source : ledevoir.com
6. AOL / New York Post — « Trump terminates trade talks with Canada », octobre 2025.— Trump accuse le Canada d’avoir voulu influencer la Cour suprême des États-Unis avec cette publicité. Source : aol.com
7. Euronews — « Reconnaissance d’un État palestinien : menaces de Trump », juillet 2025.— Trump réagit à l’annonce de Carney sur la reconnaissance d’un État palestinien en menaçant l’accord commercial. Source : fr.euronews.com
8. La Tribune — « Trump tempère les espoirs d’accord », juillet 2025. — Le Mexique obtient une prolongation de 90 jours pendant que le Canada essuie un durcissement du ton. Source : latribune.ca
9. Le Devoir — « Perdre le premier round » (chronique), août 2025. — Analyse du recul politique subi par Carney après l’échec des négociations du 1er août. Source : ledevoir.com
10. Le Devoir — « Mark Carney face au risque de la reconnaissance palestinienne » (éditorial), août 2025. — Mise en parallèle avec les représailles américaines imposées au Brésil pour des raisons politiques similaires. Source : ledevoir.com
11. CNN Business — « Trump’s unusual tariff strategy puts America’s allies in a near-impossible situation », novembre 2025. — Panorama des tarifs utilisés comme représailles politiques : Brésil, Colombie, Afrique du Sud, Canada. Source : cnn.com
12. ABC News — « Tariffs are Trump’s favorite foreign policy tool », novembre 2025. — La rupture avec le Canada est directement liée à la publicité télévisée, selon cette analyse. Source : abcnews.go.com
13. Congress.gov (Congressional Research Service) — « Presidential 2025 Tariff Actions: Timeline and Status ». — Chronologie officielle des mesures tarifaires américaines invoquant l’IEEPA contre le Canada, le Mexique et la Chine. Source : congress.gov
14. Wikipedia — « Tariffs in the second Trump administration », mise à jour 2026. — Vue d’ensemble des taux tarifaires sectoriels et de la décision de la Cour suprême invalidant les tarifs IEEPA. Source : en.wikipedia.org
15. California Law Review — « Trump’s Tariff Wars and the Fracturing Global Economy », avril 2026. — Analyse juridique de l’usage des tarifs comme instrument de coercition économique, cas du Groenland et du Danemark. Source : californialawreview.org
16. Reed Smith — « Trump 2.0 tariff tracker », mise à jour juin 2026. — Suivi détaillé des tarifs américains par pays et par secteur, incluant le processus de remboursement IEEPA. Source : tradecomplianceresourcehub.com
17. The Trade War Playbook (Substack, N. Cachanosky), janvier 2026. — Mise en contexte historique des tarifs Trump face au précédent Smoot-Hawley de 1930. Source : economicorder.substack.com
18. Affaires mondiales Canada — Plan ministériel 2026-2027. — Priorités de diversification commerciale et de mobilisation régionale dans l’Indo-Pacifique. Source : international.canada.ca
19. Canada.ca — « Le Canada atlantique élargit ses horizons dans l’Indo-Pacifique », janvier 2026. — Bilan des missions commerciales d’Équipe Canada dans la région indo-pacifique en 2025. Source : canada.ca
20. Asia Pacific Foundation of Canada — « Canada’s Indo-Pacific Strategy at Three », septembre 2025. — Évaluation à mi-parcours de la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique. Source : asiapacific.ca
21. EDC (Exportation et développement Canada) — « Diversifier ses marchés d’exportation ». — Argumentaire officiel sur l’importance de la diversification face à la dépendance au marché américain. Source : edc.ca
22. Chambre de commerce du Canada — Déclaration sur les accords commerciaux Canada-Chine, janvier 2026. — Réaction du milieu des affaires à la prolongation des tarifs réduits sur le canola, le homard et le crabe. Source : chamber.ca
23. CO24 — « Accord commercial Canada-Chine 2026 s’étend malgré l’impasse tarifaire », janvier 2026. — L’économiste Jim Stanford estime que la Chine a obtenu la meilleure part du marché dans l’accord. Source : co24.ca
24. Le Collectif — « Réchauffement des relations canado-chinoises : un virage pragmatique », février 2026. — Détails de la visite officielle de Mark Carney à Beijing, du 14 au 17 janvier 2026. Source : lecollectif.ca
25. EDC — « Les tarifs de la Chine et nos exportations de canola », juin 2026. — Le Canada a perdu sa position de premier fournisseur de canola de la Chine au profit de la Russie. Source : edc.ca
26. Canada.ca — « Le Canada obtient un accès renouvelé au marché chinois », mars 2026.— Réduction des tarifs chinois sur le canola à 14,9 % et objectif d’augmenter les exportations de 50 % d’ici 2030. Source : canada.ca
27. Canada.ca — Stratégie canadienne sur les minéraux critiques, mise à jour de février 2026. — Nouveaux mécanismes de coopération avec l’Allemagne, l’Australie et l’Arabie saoudite. Source : canada.ca
28. Canada.ca — « Premier accord dans le cadre de l’Accélérateur canadien des minéraux critiques », juillet 2026. — Investissement stratégique avec Teck Resources à la fonderie de Trail, en Colombie-Britannique. Source : canada.ca
29. Cabinet du premier ministre (PM.gc.ca) — Partenariats du G7 2026 sur la défense et les minéraux critiques, juin 2026. — Ententes avec le Japon (Kapuskasing) et l’Italie (mine de graphite au Québec). Source : pm.gc.ca
30. EDC — « Alliance Canada-UE sur les minéraux critiques ». — Le Canada est le quatrième producteur mondial d’aluminium, de nickel et de platine. Source : edc.ca






