À l’heure où le système multilatéral traverse l’une des plus profondes crises de son histoire, où les conflits se multiplient et où l’intelligence artificielle bouleverse les équilibres géopolitiques, l’Observatoire géostratégique de Genève entend adapter sa réflexion aux mutations du monde. Son président, Nicolas de Ziegler, revient sur les défis auxquels sont confrontés les Nations unies, la place de Genève dans le nouvel ordre mondial et les enjeux stratégiques liés à l’intelligence artificielle.
L’Observatoire géostratégique de Genève a été créé il y a quatre ans. Quelle était son ambition initiale et comment a-t-elle évolué ?
L’idée fondatrice était simple : sortir d’une lecture exclusivement occidentale des relations internationales. Trop souvent, les analyses géopolitiques sont produites depuis l’Europe ou l’Amérique du Nord et tendent à considérer le monde à travers leurs propres grilles de lecture.
Nous voulions au contraire développer une approche ouverte aux perceptions du Sud global, aux sensibilités africaines, asiatiques, moyen-orientales ou latino-américaines. Comprendre le monde exige d’accepter que les autres ne pensent pas nécessairement comme nous.
Je reprendrai volontiers une formule qui m’est chère, inspirée des travaux de l’ancien diplomate français Maurice Gourdault-Montagne : « Ils ne pensent pas comme nous. » Cette évidence est pourtant souvent oubliée.
Prenons l’exemple de la guerre en Ukraine. Pour les Européens, il s’agit d’un conflit existentiel qui remet en cause l’architecture de sécurité du continent. Mais si vous interrogez des populations au Soudan, au Moyen-Orient ou dans certaines régions d’Afrique, vous constatez que leur perception est différente. Beaucoup y voient une illustration supplémentaire des doubles standards appliqués par les grandes puissances occidentales.
Justement, le système multilatéral est aujourd’hui soumis à de fortes critiques. Les Nations unies apparaissent parfois marginalisées face aux rapports de force. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Je paraphraserais volontiers Churchill lorsqu’il parlait de la démocratie : les Nations unies constituent probablement le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres.
Il est facile aujourd’hui de souligner les limites de l’ONU. Pourtant, imaginons un instant un monde sans Nations unies, sans mécanismes de médiation, sans forums multilatéraux, sans agences spécialisées. Ce serait un monde encore plus instable.
Les critiques sont parfois justifiées, mais elles ne doivent pas masquer une réalité fondamentale : lorsqu’une crise majeure éclate, les États continuent de se tourner vers les Nations unies. Même les accords négociés en dehors de leur cadre finissent souvent par rechercher une forme de légitimité internationale, notamment à travers le Conseil de sécurité.
Je ne crois donc pas à une disparition du système multilatéral. En revanche, il doit se transformer profondément.
La réforme du Conseil de sécurité, réclamée depuis des décennies, est-elle devenue incontournable ?
Elle est devenue inévitable.
Le Conseil de sécurité reflète encore largement les équilibres issus de 1945. Or le monde de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui de l’après-guerre.
Il est difficilement concevable que de grandes puissances démographiques, économiques ou régionales comme l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, le Nigeria ou l’Afrique du Sud demeurent exclues de la gouvernance mondiale. Le Sud global demande aujourd’hui une représentation plus conforme aux réalités contemporaines.
Cette évolution devra naturellement être menée avec prudence et réalisme. Mais il serait dangereux de croire que l’on pourra durablement préserver la légitimité du système international sans intégrer davantage les grandes puissances émergentes.
L’Observatoire géostratégique de Genève semble désormais accorder une place croissante aux questions liées à l’intelligence artificielle. Pourquoi ?
Parce que l’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet technologique. Elle devient un sujet géopolitique majeur.
Nous assistons déjà à une fragmentation du paysage mondial de l’IA. Les décisions récentes de l’administration américaine visant à contrôler l’exportation de certains modèles avancés montrent clairement que ces technologies sont désormais considérées comme des actifs stratégiques.
L’IA devient un instrument de puissance comparable à ce qu’ont pu être, à d’autres époques, l’énergie nucléaire ou les technologies spatiales.
Mais elle modifie également notre compréhension même de la puissance. Les conflits récents démontrent qu’une supériorité militaire classique ne garantit plus nécessairement le succès stratégique. La maîtrise de l’information, des données, des systèmes autonomes et des infrastructures numériques devient tout aussi déterminante.
Genève peut-elle jouer un rôle central dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle ?
Elle en a incontestablement les atouts.
Genève concentre déjà un écosystème unique réunissant organisations internationales, agences spécialisées, diplomates, chercheurs, ONG et acteurs du secteur privé. Peu d’endroits dans le monde disposent d’une telle densité institutionnelle.
Mais cette position n’est pas acquise. Pour rester pertinente, Genève devra s’adapter aux nouvelles réalités du XXIe siècle.
J’aime citer à ce sujet une célèbre formule du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. »
Si Genève sait se transformer, intégrer les nouveaux acteurs technologiques et accompagner les grandes mutations numériques, elle peut demeurer un centre mondial de gouvernance. Dans le cas contraire, d’autres places prendront le relais.
Cette réflexion explique-t-elle le rapprochement engagé entre l’Observatoire géostratégique de Genève et la Fondation pour la gouvernance de l’intelligence artificielle créée par Axel Mazolo ?
Absolument.
Les défis contemporains sont trop complexes pour être abordés de manière isolée. Les think tanks, les fondations, les universités, les ONG et les organisations internationales doivent travailler davantage en réseau.
Ce rapprochement répond à une logique de mutualisation des compétences et d’élargissement des capacités d’analyse. Les enjeux liés à l’intelligence artificielle concernent autant la gouvernance mondiale que la sécurité internationale, les droits fondamentaux, l’économie ou encore la lutte contre la désinformation.
Nous sommes également confrontés à une question essentielle : celle de l’accès libre à l’information. Dans un contexte marqué par la montée des régimes autoritaires et des pratiques de contrôle numérique, cette question devient centrale pour l’avenir des sociétés démocratiques.
Malgré les crises qui traversent aujourd’hui les institutions internationales, restez-vous optimiste quant à l’avenir de Genève internationale ?
Oui, davantage qu’il y a quelques années.
J’étais relativement pessimiste il y a quatre ou cinq ans. Je pensais que Genève risquait de perdre progressivement de son influence dans un monde dominé par les rapports de force.
Aujourd’hui, paradoxalement, les crises successives m’ont rendu plus optimiste. Car elles démontrent à quel point nous avons besoin d’espaces de dialogue, de médiation et de coopération.
La Genève internationale devra certes se réinventer. Elle devra accueillir davantage d’acteurs issus de la société civile, des fondations, du monde académique et du secteur technologique. Les ONG apportent déjà une forme de vitalité et d’innovation dont les institutions ont besoin.
Mais plus le monde devient fragmenté, plus les lieux capables de réunir des acteurs aux intérêts divergents deviennent précieux.
Et c’est précisément ce que Genève continue d’incarner.




