
Semaine après semaine, nous sommes habitués aux rebondissements permanents dans le conflit entre les États-Unis et l’Iran depuis le déclenchement de la guerre fin février dernier. Depuis l’échec du cessez-le-feu de juin dernier qui a fait tabula rasa des avancées concédées juste avant, une conviction semblait pourtant partagée : trouver au plus vite une porte de sortie et éviter les conséquences de plus en plus lourdes d’un blocage durable du détroit d’Ormuz sur le prix du pétrole et l’économie mondiale. La crainte de l’enlisement et d’un conflit qui dure éternellement a mis la pression ces dernières semaines sur les médiateurs. Avant le conflit, environ un cinquième de l’approvisionnement pétrolier mondial, soit quelque 20 millions de barils par jour, transitait par Ormuz. Les flux se sont redressés en septembre mais restent inférieurs à leur niveau d’avant-guerre; lundi, le Brent cotait encore plus de 105 dollars le baril. Il faut rappeler qu’en février dernier, il était à 70 dollars seulement.
Mais depuis juin, la relance des négociations pour aboutir à une réouverture complète et durable du détroit est à la peine. À l’autre extrémité de la péninsule arabique, la prise de contrôle houthie continue par ailleurs de peser sur Bab el-Mandeb et la mer Rouge. La situation se complique donc sur les routes énergétiques mondiales au moment même où le conflit autour d’Ormuz renchérit les coûts de transport et d’assurance pour l’ensemble des économies.
La proposition de l’Iran à New York rejetée
Un espoir avait pourtant surgi lors de l’Assemblée générale des Nations unies avec une proposition clé en main de Téhéran : un plan de sept jours destiné à restaurer la confiance et à permettre la reprise d’une circulation normale dans le détroit d’Ormuz. L’initiative avait de quoi surprendre car depuis février, l’Iran avait rarement été à la manœuvre pour proposer une solution diplomatique. Mais Téhéran sait qu’il dispose toujours de deux moyens de pression considérables dans la guerre: son programme nucléaire et sa capacité de nuisance sur Ormuz.
Le plan présenté par Abbas Araghchi, ministre iranien des Affaires étrangères, allait plus loin qu’un simple geste de bonne volonté. Téhéran proposait notamment la réouverture d’Ormuz en contrepartie de la levée du blocus américain sur ses ports, du rétablissement de dérogations permettant ses exportations pétrolières et du déblocage d’une partie de ses avoirs gelés. Le plan envisageait également la reprise des discussions sur le programme nucléaire iranien et s’inscrivait dans la perspective d’une version renforcée du mémorandum conclu en juin entre les deux pays.
Pendant quelques jours, on a donc pu croire à une nouvelle ouverture. Pourtant, Donald Trump a publiquement rejeté la proposition iranienne, provoquant immédiatement de nouvelles inquiétudes sur le marché pétrolier. Mais contrairement à ce que ce rejet pouvait laisser penser, le plan n’était pas mort. Trump indiquait lui-même dimanche s’attendre à de nouvelles discussions et les médiateurs qataris poursuivaient leurs contacts avec les deux camps. Et c’est ici que le Qatar revient au centre du jeu alors que la situation devient intenable pour l’ensemble des pays de la région.
Le Qatar a repris la main
Depuis plusieurs jours, Doha mène une véritable diplomatie de navette entre Washington et Téhéran. Le Qatar avait déjà participé aux efforts ayant abouti au mémorandum de juin. Il est désormais redevenu l’un des intermédiaires essentiels pour tenter de sortir du conflit. Son ministère des Affaires étrangères a officiellement confirmé que plusieurs rencontres et échanges de messages avaient eu lieu à New York pendant l’Assemblée générale mais également en dehors de celle-ci. Doha affirme travailler à rapprocher les positions pour permettre avant tout le rétablissement de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.
Et la situation a encore évolué ces dernières heures. Alors que Téhéran attendait toujours officiellement mardi la réponse américaine, les médiateurs qataris ont finalement transmis à Abbas Araghchi les éléments reçus de Washington. Ce mercredi 30 septembre, cette réponse américaine est arrivée à Téhéran et doit désormais être examinée par les autorités iraniennes. Le contenu précis n’a pas été rendu public. Mais un détail change considérablement la lecture des événements en cours : selon les informations recueillies par l’agence Reuters auprès d’une source informée des négociations, le désaccord porterait désormais davantage sur l’ordre d’exécution des différentes mesures que sur les composantes mêmes du plan.
Autrement dit, les deux camps ne discutent plus seulement de savoir s’il faut négocier, mais de savoir qui devra faire le premier pas. C’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf. Les États-Unis doivent-ils commencer par desserrer leur étau économique avant que l’Iran ne rouvre complètement Ormuz et ne fasse des concessions nucléaires ? Ou Téhéran doit-il d’abord céder avant d’obtenir les contreparties américaines ? On retrouve la vieille question de toutes les négociations avec l’Iran : personne ne veut faire le premier pas de peur que l’autre empoche la concession sans respecter ensuite ses engagements. Mais pourtant les élections de mi-mandat approche et Trump n’a pas beaucoup d’intérêt à continuer cette guerre si ce n’est son ego.
Une guerre économique et financière jusque quand ?
Pourquoi Trump a-t-il alors rejeté publiquement une proposition qui reprenait une partie des éléments déjà discutés en juin ? Car Trump semble reprendre confiance dans sa stratégie de pression économique maximale alors que le monde entier souffre de la situation : Washington pense désormais disposer d’un rapport de force plus favorable et cherche à obtenir davantage contre Téhéran qui souffre des sanctions mais n’est-ce pas un leurre que d’imaginer que l’Iran s’effondrera pour des raisons économiques à court terme?
Pendant plusieurs mois, l’administration américaine et Israël ont misé sur la guerre militaire et sur un affaiblissement suffisamment important du régime pour modifier le rapport de force à Téhéran. Mais le régime est toujours là. La stratégie américaine s’est donc parallèlement déplacée vers un autre terrain : celui de l’asphyxie économique. La proposition iranienne, loin d’apparaître à Washington comme une ouverture qu’il fallait accepter telle quelle pour alléger la crise économique et énergétique en cours, a malheureusement sûrement été interprétée par l’administration américaine comme l’indice frémissant que la stratégie économique américaine commençait à produire des effets.
Or, le problème des sanctions est qu’elles sont souvent faciles à contourner en passant par des pays tiers. Le 24 août, le secrétaire au Trésor Scott Bessent avait lancé l’« Operation Economic Outcast », qualifiée par le Trésor américain d’« Economic D-Day ». L’objectif affiché était de couper les dernières sources de revenus et les circuits financiers permettant au régime iranien de contourner les sanctions et de mener sa guerre. On sait aussi que les sanctions économiques ont une longue histoire et elles n’ont jamais provoqué les changements politiques espérés : Cuba, la Corée du Nord, le Venezuela et l’Iran lui-même en sont des exemples.







