
Plusieurs centaines d’habitants se sont rassemblés mardi dans le quartier de Mezzeh 86, à l’ouest de Damas, pour réclamer l’arrestation et le jugement d’anciens membres des milices pro-régime connues sous le nom de «Shabiha». La manifestation s’inscrit dans une vague de mobilisations observée ces dernières semaines dans plusieurs régions syriennes autour des questions de justice transitionnelle et de responsabilité pour les crimes commis durant les années de guerre.
Les « Shabiha » (fantômes en arabe)
Les «Shabiha» étaient des groupes paramilitaires et des réseaux informels loyaux au régime de Bachar al-Assad. Apparues bien avant le soulèvement de 2011, ces structures étaient initialement associées à des réseaux de contrebande et à des figures influentes proches du pouvoir. Avec le déclenchement de la révolte populaire puis de la guerre civile, elles ont joué un rôle important dans la répression des manifestations et dans le soutien aux forces de sécurité. De nombreuses organisations de défense des droits humains les ont accusées d’avoir participé à des arrestations arbitraires, des actes de torture, des disparitions forcées et des attaques contre des civils. Au fil du conflit, une partie de ces groupes a été intégrée à des structures paramilitaires plus formelles soutenues par l’État.
Les manifestants ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme la lenteur des procédures judiciaires visant les responsables présumés de violations des droits humains sous l’ancien régime. Des slogans appelant à la fin de l’impunité, à la reddition des comptes et à l’accélération des poursuites ont été scandés dans les rues du quartier.
Le quartier de Mezzeh 86
Le choix de Mezzeh 86 n’est pas anodin. Ce secteur, historiquement peuplé de nombreuses familles liées à l’armée et aux services de sécurité, a longtemps été perçu comme l’un des bastions sociaux du régime déchu. Pour de nombreux Syriens, il symbolise l’appareil sécuritaire qui a dominé le pays pendant plusieurs décennies.
Le quartier est également associé à l’ancienne prison militaire de Mezzeh, l’un des centres de détention les plus redoutés de Syrie sous les régimes de Hafez puis de Bachar al-Assad. Pendant des décennies, des milliers d’opposants politiques, militants, intellectuels et prisonniers de conscience y ont été détenus. D’anciens détenus ainsi que plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté de nombreux cas de torture, de mauvais traitements et de détentions arbitraires dans cet établissement, devenu l’un des symboles de la répression exercée par le pouvoir syrien. Cette mémoire demeure profondément ancrée dans la conscience collective et renforce la portée symbolique des mobilisations actuelles dans ce secteur de la capitale.
Selon plusieurs observateurs, la mobilisation reflète un sentiment croissant de frustration parmi les victimes et leurs familles, qui estiment que certains anciens membres des réseaux paramilitaires continuent de circuler librement malgré les accusations portées contre eux. Les revendications portent principalement sur l’application effective de la justice transitionnelle et sur le démantèlement définitif des structures héritées de l’ancien régime.
La question des biens perdus ou accaparés par les Shabiha
Au-delà des revendications visant les anciens membres des Shabiha, certains participants ont également évoqué la question des biens fonciers et immobiliers perdus durant les décennies du régime Assad et les années de guerre. Plusieurs manifestants ont affirmé que des familles déplacées de Damas et de sa périphérie souhaitaient récupérer des terres, des logements ou des commerces dont elles estiment avoir été privées à la suite d’expropriations, de déplacements forcés ou de décisions administratives contestées.
Cette question foncière, particulièrement sensible dans plusieurs quartiers de la capitale et dans sa banlieue, est progressivement devenue l’un des dossiers les plus complexes de la période post-conflit. De nombreuses familles réclament aujourd’hui la restitution de leurs biens ou une compensation, tandis que d’autres occupants affirment avoir acquis ou occupé ces propriétés dans le cadre des bouleversements provoqués par quinze années de guerre.
Face à ces revendications, des responsables locaux et des organisations de la société civile appellent à traiter les litiges dans un cadre légal et institutionnel afin d’éviter que les tensions liées à la propriété ne se transforment en affrontements communautaires. Ils soulignent que les responsabilités doivent être examinées au cas par cas et que les procédures de restitution devront s’appuyer sur des mécanismes judiciaires transparents.
La Commission syrienne pour la justice transitionnelle a, de son côté, rappelé que les poursuites visant les auteurs présumés de crimes, ainsi que le règlement des différends fonciers, devaient s’inscrire dans le respect de l’État de droit. L’institution a mis en garde contre toute forme de vengeance collective ou de justice expéditive susceptible de fragiliser davantage le processus de réconciliation nationale.
Plus de quinze ans après le début du soulèvement syrien, la question de la responsabilité des auteurs présumés de crimes demeure l’un des principaux enjeux de la reconstruction politique et sociale du pays. Pour de nombreuses familles de victimes, la réconciliation ne pourra être durable sans vérité, justice et réparation. À l’inverse, plusieurs acteurs de la société civile mettent en garde contre les risques d’une approche fondée sur les représailles collectives, soulignant que la stabilité future de la Syrie dépendra de la capacité des institutions à garantir des procédures équitables et transparentes.
Entre révolution et réconciliation
Comment concilier les exigences de la révolution avec la nécessité de réconcilier la Syrie? Telle est l’une des principales questions auxquelles Ahmad al-Sharah est confronté aujourd’hui. Entre les attentes des victimes qui réclament justice, les revendications portant sur la restitution des biens perdus ou confisqués et la nécessité de préserver la cohésion nationale, les autorités de transition doivent trouver un équilibre délicat. Pour de nombreux observateurs, la réussite du processus de réconciliation dépendra de la capacité de l’État à faire respecter le droit tout en évitant que les divisions héritées du conflit ne se transforment en nouvelles fractures durables.
Si la manifestation s’est déroulée sans incident majeur, elle illustre les défis auxquels la Syrie reste confrontée dans l’après-guerre. Entre quête de justice, restitution des droits, réparation des préjudices et réconciliation nationale, les autorités devront répondre à des attentes considérables dans une société encore profondément marquée par plus de quinze années de conflit.





