
«La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas.» Charles Baudelaire
Dans son discours du 2 mars 2026, le président Macron l’a une fois de plus martelé: «la dissuasion est et doit demeurer un intangible français ; notre dissuasion est robuste et efficace ; je dois à la Nation (…) l’assurance absolue que notre dissuasion demeurera crédible» etc. Le choix de cette rhétorique vise en fait à gommer les aspects de cette stratégie qui seraient de nature à susciter sa remise en cause. En effet, ce qu’on peut nommer le vocabulaire de la honte s’applique à nombre de composantes de la dissuasion nucléaire.
Le terme même de dissuasion
Les généraux Lucien Poirier, Charles Ailleret, André Beaufre et Pierre-Marie Gallois ont, dans les années 1960, défini le concept de «dissuasion du faible au fort», fondée, selon le général Poirier, «sur l’idée qu’étant donné la capacité de destruction unitaire de l’arme nucléaire, comparée aux panoplies classiques, il suffit d’un nombre suffisant d’armes nucléaires pour dissuader un adversaire.» En effet, selon cet axiome, «l‘armement est proportionné à la valeur de l’enjeu qu’on représente aux yeux d’un éventuel agresseur.»
Le choix délibéré de cette terminologie par les concepteurs de la dissuasion n’est pas innocent: il vise d’une part à affirmer la crédibilité d’une défense face à un adversaire supérieurement armé (à l’époque l’URSS) grâce à la crainte rationnelle de représailles, mais d’autre part à atténuer l’idée que les armes nucléaires pourraient être utilisées contre l’adversaire si celui-ci n’était pas dissuadé d’attaquer et donc d’entraîner des représailles nucléaires dévastatrices. Selon le général Poirier, même dans le cas d’un adversaire a priorinon rationnel, l’atome aurait une «vertu rationalisante» à cause de «la loi de l’espérance politico-stratégique». Or, reconnaît le général, «nous sommes dans l’incertitude et dans l’aléatoire» et «la dissuasion peut échouer». En tout cas, ce concept de dissuasion équivautà faire dépendre sa sécurité du calcul rationnel de l’adversaire: selon le général, «la crédibilité, c’est ce que l’autre, l’agresseur potentiel, pense. Ce n’est pas ce que je pense moi.»
Au-delà de la crédibilité, le choix du terme de «dissuasion» vise à rassurer la population qui pourrait craindre une guerre nucléaire, au point que, jusqu’à récemment, cette stratégie était ouvertement qualifiée de «non-emploi» ou de «préservation de la paix». Dans son discours du 2 mars 2026, le président Macron reprend cette distinction, en insistant sur le refus du «concept d’emploi tactique des armes nucléaires» car «il s’agit bien d’armes d’une toute autre nature que celles dont on pourrait user sur un champ de bataille». Dans le même temps, afin d’anticiper la question «à quoi servent-elles donc?», le discours recourt à des formules alambiquées: «ceux qui auraient l’audace de vouloir s’en prendre à la France savent le prix insoutenable qu’il y aurait pour eux, à payer» ; «si nous devions utiliser notre arsenal, aucun État, si puissant soit-il, ne pourrait s’y soustraire. Aucun, si vaste soit-il, ne s’en remettrait» ; «un seul de nos sous-marins (…) emporte avec lui (…) près de mille fois la puissance des premières bombes nucléaires» ; «l‘essentiel (…) est que tout adversaire ou toute combinaison d’adversaires ne puisse entrevoir la possibilité d’une quelconque frappe à l’encontre de la France sans la certitude de se voir infliger des dommages dont ils ne se relèveraient pas.» Ainsi s’exprime toute l’ambiguïté paradoxale du concept de dissuasion: celle-ci repose d’un côté sur des armes qui ne sont pas appelées à être utilisées si elle réussit, mais elle sous-entend la capacité d’infliger des dommages inacceptables si elle échoue. Comme le souligne Bruno Tertrais sans ambages un thuriféraire de l’arme nucléaire, «le paradoxe est bien connu: la dissuasion (« non-emploi ») n’est crédible qu’à partir du moment où l’emploi est possible et perçu comme tel par l’adversaire potentiel.»
L’échec de la dissuasion, déjà envisagé par ses concepteurs tels que le général Poirier, est aussi explicitement admis par le président Macron et ses prédécesseurs qui ont inventé le concept d’«ultime avertissement», défini par l’actuel chef de l’Etat comme «un avertissement nucléaire unique et non renouvelable (…) décidé, à la seule discrétion de la France, pour signifier très concrètement que le conflit vient de changer de nature et que la France entend par ce moyen préserver une ultime chance de rétablir la dissuasion.» Un tel concept aboutit non seulement à relativiser toute la confiance par ailleurs affichée dans la dissuasion nucléaire, mais encore, avec une certaine naïveté, à espérer que l’emploi, fût-il limité, d’une arme nucléaire contre une puissance «dotée» ne sera pas suivi de représailles destructrices. Un pari hasardeux.
En termes de sémantique, relevons que les autres puissances nucléaires utilisent des termes moins ambigus que la doctrine française. L’équivalent anglais est deterrence ou deterrent, qui contient une racine exprimant la terreur, implicitement celle qui est prêtée à l’adversaire face à la perspective de représailles massives. On ne peut s’empêcher à cet égard de comparer la définition de la dissuasion à celle des actes terroristes par le Conseil de sécurité de l’ONU: «des actes criminels, notamment ceux dirigés contre des civils dans l’intention de causer la mort ou des blessures graves (…) dans le but de semer la terreur parmi la population, un groupe de personnes ou chez des particuliers, d’intimider une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à accomplir un acte ou à s’abstenir de le faire.»
Même si le concept français de dissuasion consiste à gommer les conséquences humanitaires de tout emploi d’armes nucléaires, il est aussi sous-tendu que le concept anglophone par la notion de terreur infligée à toute une population en vue d’infléchir l’attitude de son gouvernement.
En russe, dissuasion se traduit sderzhivanie, qui signifie littéralement «retenue» ou «action de contenir», notions plus neutres mais curieusement applicables aussi bien à l’État qui dissuade qu’à celui qui est dissuadé, ce qui n’a pas empêché Vladimir Poutine et ses porte-parole à recourir à des termes bien plus menaçants destinés à décourager les pays occidentaux de soutenir l’Ukraine.
La terminologie chinoise utilise, elle, les concepts de wēishè (impliquant la notion de puissance), de zǔhè (sous-entendant la prévention) ou de quànjiè (signifiant persuasion). Elle se rapproche donc de l’acception française reposant sur une rationalité espérée.
La notion d’intérêts vitaux ou l’ambiguïté délibérée
Dès les années 1970, la doctrine française de dissuasion annonce son objectif qui consiste, selon le Livre blanc sur la défense de 1972, à défendre «nos intérêts vitaux», à savoir «essentiellement (…) notre territoire national, cœur de notre existence en tant que nation, mais également (…) ses approches, c’est-à-dire aux territoires voisins et alliés.» Dans le Livre blanc de 1994, à la fin de la guerre froide, ce concept est encore affiné: «l’intégrité du territoire national, comprenant la métropole et les départements et territoires d’outre-mer, de ses approches aériennes et maritimes, le libre exercice de notre souveraineté et la protection de la population, en constituent le cœur aujourd’hui.»
Toutefois, c’est à dessein que la notion d’intérêts vitaux reste générale voire ambiguë «parce qu’il s’agit d’éviter qu’un adversaire soit en mesure de calculer le risque inhérent à son agression, parce que le champ des intérêts vitaux est évolutif, et peut varier dans le temps, et surtout parce que ce champ relève, en dernière analyse, de l’appréciation du seul chef de l’État, seul habilité à engager les forces nucléaires.» Ces deux caractéristiques sont aussi réaffirmées dans le discours du président Macron qui offre une «dissuasion avancée» aux pays européens intéressés.
Les conséquences humanitaires de l’arme nucléaire
Le discours officiel des puissances nucléaires, y compris la France, se drape dans la recherche de la légitimité pour rassurer leurs populations tout en affichant la capacité destructrice de leur arsenal nucléaire vis-à-vis des adversaires. Ce faisant, il occulte délibérément la réalité des conséquences humanitaires de toute explosion nucléaire. Le concept de dissuasion a tout d’abord été mis au point grâce au mythe selon lequel les bombardements américains de Hiroshima et Nagasaki avaient mis fin à la guerre du Pacifique en forçant le Japon à capituler.
On sait aujourd’hui que la véritable raison de cette capitulation a été l’entrée en guerre de l’URSS contre Tokyo, mais tant les États-Unis que le Japon ont continué de propager ce mythe bien commode, pour les Américains afin de légitimer leur action et leur stratégie ultérieure, et pour les Japonais pour se dédouaner de leurs responsabilités dans la guerre.Ainsi, lorsqu’on évoque les victimes (estimées en 1950 à 340 000 personnes), et les destructions des deux villes japonaises, les puissances nucléaires acceptent volontiers la transparence, destinée à renforcer l’effet terrifiant des armes nucléaires. Ainsi, lorsque le président Macron révèle qu’un seul des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins français possède la capacité de provoquer 1 000 Hiroshimas, il sous-entend la possibilité de causer jusqu’à 120 millions de morts.
En revanche, dès lors qu’il s’est agi pour la communauté internationale de se référer à ces conséquences, jugées totalement contraires aux principes du droit international humanitaire(humanité, précaution, distinction, proportionnalité), comme motif fondamental pour interdire les armes nucléaires, le discours des possesseurs de ces armes et de leurs alliés a consisté à occulter ces conséquences et à s’enfermer dans une forme de déni autiste. Ainsi, les puissances nucléaires ont-elles boycotté les conférences internationales organisées de 2013 à 2014 sur les conséquences humanitaires des armes nucléaires et la négociation qui s’est ensuivie du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN).
Les données officielles sont rares sur les victimes des explosions expérimentales de 2 425 armes nucléaires (dont un quart dans l’atmosphère) effectuées dans 15 pays ou territoires de 1945 à 2017, dont la puissance a atteint l’équivalent de 35 000 bombes de type Hiroshima. Un rapport récent estime à environ deux millions de personnes le nombre total de victimes directes et indirectes de ces essais et mentionne l’impact dévastateur sur l’environnement des zones concernées.
On évoque rarement, aussi faute de données officielles, le nombre de victimes de la production des armes nucléaires: aux États-Unis seulement, une étude réalisée par un média a conclu que, entre 1945 et 2025, 107 394 travailleurs de l’industrie nucléaire militaire avaient contracté des cancers et d’autres maladies et qu’au moins 33 480 d’entre eux en étaient décédés. La France a attendu la Loi Morin du 5 janvier 2010 pour indemniser les victimes de ses 210 essais nucléaires effectués en Algérie et en Polynésie de 1960 à 1996. Les conditions restrictives de cette loi viennent d’être assouplies car elles n’avaient permis d’indemniser qu’un millier de requérants (dont seulement 2 Algériens et 417 Polynésiens), alors que le nombre réel de victimes est estimé par les associations à environ 400 000(150 000 personnels civils et militaires, 210 000 Polynésiens et 40 000 Algériens).
Le prétendu consensus français sur la dissuasion
L’ancien ministre des Armées et actuel Premier ministre français, Sébastien Lecornu, l’avait, dans un élan inédit de lucidité, admis en 2023 lors de la présentation à l’Assemblée nationale de la Loi de programmation militaire 2024-2030: «la dissuasion nucléaire (…) n’est plus toujours consensuelle.» Cet aveu ne l’a évidemment pas pour autant empêché de porter le budget destiné à l’arme nucléaire prévu par cette loi à 56,68 milliards d’euros, soit une hausse de 3 milliards d’euros par rapport à la Loi de programmation précédente, ceci sans le moindre réel débat démocratique.
Cette approche d’un sujet qui concerne la sécurité de tout un chacun repose, depuis l’origine du programme nucléaire militaire français, sur l’affirmation non démontrée du soutien sans faille de la population à une telle stratégie (le prétendu «consensus» longtemps invoqué). Or, plusieurs études d’opinion l’ont montré: la majorité des Français ne se sent pas protégée par la dissuasion nucléaire et souhaite que la France respecte ses engagements de désarmement car l’arme nucléaire est perçue comme un facteur d’insécurité mondiale.
Parapluie nucléaire et assurance-vie
Le concept populaire de parapluie nucléaire est né dans les années 1960 pour décrire ceux que les stratégistes nomment la «dissuasion élargie» (extended deterrence), signifiant la protection d’une grande puissance nucléaire disposée à recourir à l’arme nucléaire en cas d’agression à l’égard de ses alliés. La logique des États-Unis à cet égard s’inscrivait dans leur politique de non-prolifération: les pays placés sous une telle protection n’avaient plus besoin de se doter eux-mêmes d’armes nucléaires. Mais, comme on l’a vu, la dissuasion impliquant la possibilité d’un recours à l’arme nucléaire, ce parapluie a perdu de sa crédibilité. Dès 1961, le général de Gaulle avait posé la question au président Kennedy: les Américains étaient-ils prêts à sacrifier New York pour Paris? Aujourd’hui, en offrant aux pays européens une «dissuasion avancée», le président Macron peut aussi s’interroger: la France est-elle disposée à sacrifier Paris pour sauver Tallinn ou Varsovie? Preuve que la métaphore du parapluie est infondée, car un tel accessoire n’a jamais empêché la pluie.
Autre métaphore parfois employée par les soutiens de la dissuasion nucléaire: l’assurance-vie. L’intention est d’affirmer que la dissuasion offre la garantie suprême de sécurité au pays. L’ancien ministre de la Défense Paul Quilès rétorquait qu’il s’agissait plutôt d’une «assurance-mort». En effet, comme on l’a vu, la dissuasion peut échouer et mener au cataclysme. De surcroît, cette comparaison ignore le fait que l’assurance-vie se limite à l’indemnisation des ayants droit d’un défunt mais ne saurait en aucune façon empêcher son décès.
Les noms des ministères chargés de la Défense
Le ministère français chargé de la défense a été nommé, de manière réaliste, ministère de la Guerre de 1791 à 1946, ministère de la Défense nationale de 1946 à 1947, de 1948 à 1958 et de 1969 à 1973, puis ministère de la Défense de 1974 à 2017 avant d’être rebaptisé ministère des Armées. La notion de défense nationale ou de défense tout court avait pour but de souligner le caractère défensif de la stratégie, y compris de la dissuasion nucléaire. Cela dit, elle s’est trouvée de plus en plus en décalage avec la réalité des missions confiées aux armées françaises qui incluaient des opérations extérieures individuelles (Tchad, Côte d’Ivoire, Mali, Centrafrique), intégrées dans des coalitions (Afghanistan, Irak, Syrie) ou des opérations de l’ONU (Liban) et de l’Union européenne (Kosovo, RCA, Golfe d’Aden), difficiles à expliquer par la seule défense du territoire national. En ce sens, la dénomination de ministère des Armées est plus logique, mais, tout comme le concept même de dissuasion, présentée comme la garantie ultime de la sécurité nationale, elle aboutit à affaiblir la notion de défense collective de la nation, ce qui explique la tentative du président Macron d’y remédier par la réinsertion d’une forme de service national, sans grand résultat pour l’instant.
Notons que l’administration Trump est allée jusqu’au bout de cette logique en rebaptisant le Département de la Défense «Département de la Guerre», ce qui est justifié par les opérations offensives menées par les États-Unis (Venezuela, Iran, Syrie, Nigeria, Somalie, Yémen). Selon la Maison-Blanche, ce nom démontre que ce ministère «garantit la paix grâce à la force en démontrant notre capacité et volonté de combattre et remporter des guerres au nom de notre nation et non pas seulement de la défendre.» Un langage orwellien qui rappelle 1984.
La honte et l’assurance
Comme on l’a vu, dans un domaine aussi dépendant des croyances et de la psychologie (voire de la psychiatrie) que la dissuasion nucléaire, le choix de la terminologie est loin d’être neutre ou indifférent. C’est pourquoi il importe que le public, s’il entend peser sur les décisions qui affectent directement sa sécurité et son bien-être, en soit informé et mis en capacité de lire entre les lignes ou de déchiffrer des expressions qui s’apparentent souvent à des euphémismes, à des litotes voire à de la simple hypocrisie. Les détenteurs de l’arme nucléaire restent confrontés à un dilemme : atténuer voire occulter les conséquences d’une guerre nucléaire sur l’avenir de l’humanité pour faire accepter cette stratégie par leur population (le langage de la honte), et en même temps afficher une capacité et une volonté de destruction qui nourrit leur confiance dans la crédibilité de cette stratégie par leurs adversaires (le langage de l’assurance).
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