
Des combattants touaregs en voiture près de Tombouctou le 7 mai, le contrôle du nord du Mali avec des groupes islamistes et les combattants d’al-Qaida., CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.
L’histoire du Mali a été marquée par un rayonnement culturel et scientifique durant la période de l’empire malien au XIIIe siècle, qui s’est construit grâce à l’unification des tribus, incluant plusieurs villes dont Tombouctou, Gao, et Jenne qui représentaient des carrefours culturels et commerciaux. L’islam a exercé une influence profonde sur l’empire malien. La comprendre permet de mieux approcher les défis et les enjeux contemporains.
À la fin du XIXe siècle, l’administration française coloniale se livre à la répression et à la spoliation économique des richesses du Mali en ignorant les réalités des composantes socio-culturelles de la population locale. Le Mali n’accédera à l’indépendance qu’à partir du 22 septembre 1960. Il faut savoir que l’héritage du tracé colonial des frontières a suscité des frustrations et des revendications alimentant des conflits récurrents dans la région du Sahel, dont le Mali. Les rivalités pour le contrôle des mouvements de marchandises licites et illicites se sont accentuées entre les tribus de différentes ethnies maliennes, du fait de la présence des sociétés étrangères exploitant les ressources minières, de l’installation de bases militaires étrangères, du réchauffement climatique avec des périodes prolongées de sécheresse, et de l’avènement du mouvement djihadiste salafiste et d’autres groupes de criminalité organisée. Ces facteurs ont créé un environnement d’insécurité permanent fragilisant la stabilité du Mali.
Un carrefour des trafics et contrebandes

À l’évidence, la décision prise par les États-Unis de créer l’AFRICOM témoigne de l’importance que ce continent est appelé à prendre dans un avenir proche et manifeste de l’extension du périmètre de sécurité américain. Les États-Unis sont bien une hyperpuissance, et l’Afrique est devenue pour eux un enjeu qui comptera de plus en plus. Les dossiers bilatéraux seront de plus en plus nombreux et rien ne leur échappera. Il est déjà admis que 30 à 40 % de la drogue qui entrent sur le territoire américain proviennent de l’Afrique, qu’elle y ait été fabriquée ou qu’elle y ait seulement transité. Les cartels du trafic sont déjà sous surveillance, et on peut déjà imaginer de futurs Plans Colombie pour l’Afrique. La solution militaire et sécuritaire semble donc prendre le pas comme réponse aux immenses problèmes auxquels l’Afrique doit faire face ( Rogalski, 2008).
Depuis les années 1980, cette région du Sahel dépend de la contrebande, et à la fin des années 1990, les tensions se sont renforcées avec le développement de trafics divers tels que la contrebande, les migrants, les armes et la drogue dont Gao est devenue « la plaque tournante vers l’Algérie et la Libye ». Ces deux derniers ont développé des rivalités – traduites par l’instrumentalisation d’acteurs locaux, tels que les Touaregs – concernant le contrôle des trafics de cette région qui est considérée comme un nœud commercial et un carrefour de la drogue. Les années 2000 sont marquées par un bouleversement géopolitique régional : l’explosion du trafic de drogue est couplée à l’irruption du terrorisme salafiste dont les groupes armés vont mobiliser leurs ressources au Nord-Mali et pour qui le contrôle du territoire devient un enjeu déterminant. De 2008 à 2012, le Nord-Mali devient l’épicentre régional des trafics et manipulations du terrorisme islamiste. Ce bouleversement entraîne la présence de puissances étrangères occidentales qui suivent une rhétorique sécuritaire et se déploient dans la région (Gantier, 2015).
Les conséquences de la chute de Kadhafi
Bamako avait dit à ses partenaires que la chute du Président libyen Kadhafi devait être mieux pensée, car ses conséquences pourraient être un facteur important de déstabilisation de la sécurité nationale, tant du point de vue militaire que des populations, touarègues notamment. Ces avertissements sont restés lettre morte […] Une des premières conséquences de l’afflux d’ex-légionnaires de Kadhafi a été de radicaliser les positions de certaines franges touarègues. Ainsi, le Mouvement national de l’Azawad (MNA) est devenu mouvement de « libération » (MNLA). Il a changé de direction militaire et politique, son nouveau chef étant un ex-colonel venu de Libye, accompagné de combattants ayant servi dans l’armée de Tripoli. Il a également changé de revendication – proclamant lutter désormais pour l’indépendance des régions du Nord – et de méthode, par le recours aux armes (Maiga, 2012).
On retrouve dans le rapport numéro 513 du 16 avril 2013 du groupe « Sahel » de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat Français la notion de l’échec probable de l’opération Serval et du manque d’appui de certains États membres hormis le Royaume-Uni, la Belgique et le Danemark. Aussi une formule citée prévoyait parfaitement la situation : « Le principal risque aujourd’hui est celui d’un enlisement du processus politique malien et d’une absence de réconciliation. Ce serait pour la France et la communauté internationale le pire des scénarios. Le processus politique doit être vigoureusement soutenu par la France, l’Union européenne et l’ONU.» (Sénat- France, 2013).
Des milices de défense traditionnelle, on passe aux groupes paramilitaires « communautaires » pour enfin terminer avec les opérations de ratissage de la part des forces armées gouvernementales. À ces dernières, il faut ajouter les corps d’élite, la constitution des nouvelles armées conjointes entre États et l’incontournable présence des casques bleus des Nations Unies. On estime que l’Afrique est le continent dans lequel transitent la plupart des armes dans le monde. Ce type de mobilité semble être encouragé : armes et marchandises peuvent circuler, mais les personnes qui bougent sont détenues ! (Mauro, 2019).
Interventions extérieures et coups d’Etat militaires
Des interventions d’acteurs armés étrangers, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma), les opérations Sabre et Barkhane de l’armée française, l’intervention de l’armée tchadienne dans le cadre de l’opération Serval, puis du G5 Sahel, la force Takuba (forces spéciales européennes) et la Force conjointe du G5 Sahel, cet environnement diversifié favorise l’indécision des forces maliennes face aux multitudes de décisions contradictoires des intervenants ( Antil, 2020).
Après deux coups d’État militaires successifs en août 2020 (Arrestation du Président Ibrahim Boubacar Keita) et en mai 2021 (Arrestation du Président Bah N’Daw), les relations politiques, diplomatiques, et surtout militaires se sont fortement détériorées entre la France et le Mali. Ainsi, les militaires ont instauré un gouvernement de transition le 16 mai 2022, et expulsé l’Ambassadeur français de Bamako, Joel Meyer.
Le conflit au Mali est fortement lié à l’exploitation des minerais stratégiques (cobalt, platine, or, uranium, et terres rares). L’intervention des puissances occidentales et orientales a un rôle dans cette Main invisible qui entretient le chaos sécuritaire. Parmi les facteurs déclenchants de la réorganisation politique du Mali et des pays du Sahel, on retrouve la recherche à tout prix par les pays occidentaux de l’établissement d’un ordre constitutionnel démocratique juste, dans un pays où la population souffre de mauvaise gouvernance, de corruption et du sentiment d’impuissance face à la dilapidation des ressources de l’État. C’est ce qui a poussé les militaires des armées des trois pays du Sahel à prendre les rênes du pouvoir, en chassant la présence militaire française, à s’unir sous l’Alliance des États du Sahel AES, à se rapprocher militairement de la Russie, et à envisager aussi leur sortie de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest Cédéao en 2025.
Y-a-t-il une relation entre l’annonce de la création de l’Alliance des Démocrates du Sahel ADS le 7 avril 2026 à Bruxelles et la série d’attaques terroristes menées par des groupes armés le 25 avril 2026, où le Président Assimi Goita a été visé ? En réalité, c’est le Ministre de la défense, le Général de corps d’armée Sadio Camara, qui a été tué à son domicile avec quelques membres de sa famille lors d’un attentat suicide par un camion-citerne.
La série d’offensives a été menée conjointement le 25 avril dernier par le Jama’a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin (JNIM, « Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans ») en collaboration avec le Front de libération de l’Azawad (FLA). Plusieurs villes importantes du pays, notamment Bamako, Kati, Konna, Mopti, Gao et Kidal, ont été frappées par des attaques simultanées et coordonnées. Ces assauts ont causé la mort de plusieurs militaires et de civils […] Le communiqué du procureur général mentionne également l’implication de plusieurs personnalités politiques, comme le docteur Oumar Mariko, opposant de gauche bien connu, cofondateur du parti communiste Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI), dont il est le secrétaire général. Si les accusations portées par le tribunal militaire de Bamako devaient s’avérer fondées, cela laisserait entrevoir la formation d’une vaste alliance politique, avant même d’être militaire, visant à offrir une alternative à la junte, alliance au sein de laquelle le JNIM jouerait un rôle central, ne serait-ce qu’en raison de sa puissance militaire. Une hypothèse qui se renforce à la lumière de l’enlèvement à Bamako de l’un des principaux détracteurs de la junte militaire, l’avocat Mountaga Tall, qui avait défendu plusieurs officiers militaires arrêtés ces derniers mois sous l’accusation de « tentative de déstabilisation des institutions de l’État » (Fides, 2026). En prenant connaissance de cette hypothèse, nous pouvons supposer qu’un scénario se profile au Mali sur le modèle « syrien ».
Vers une intervention américaine ?
À la lumière de ce nouveau clivage politique, le Sahel se voit divisé en deux blocs politiques difficilement conciliables. Le risque encouru par cette fragmentation serait le manque de vigilance causé par l’instabilité, qui profiterait directement aux groupes armés. En l’absence de coordination sécuritaire entre l’AES et l’ADS, ces organisations jihadistes pourraient exploiter ces failles pour mener plus d’opérations terroristes. De plus, la perception de l’ADS comme une menace de la part de l’AES pourrait mener à un durcissement de la répression qu’elle exerce, rendant son action contre-productive (Lammat, 2026).
Le 14 mai 2026, le Général Dagvin Anderson évoque dans son rapport, lors de la 119e séance du Congrès, la menace directe sur la sécurité des gouvernements du Mali, Burkina Faso et Niger par les deux groupes armés : l’État Islamique et la Jamaat Nusrat el Islam Wal Muslimin (JNIM). Ceci nous pousse à croire que l’Administration du Président Trump pourrait envisager des opérations militaires au Mali dans un avenir proche, et que la présence des forces militaires américaines au Sahel risque d’être plus durable.
« Le terrorisme demeure la menace la plus aiguë en Afrique. La zone de responsabilité de l’USAFRICOM est devenue l’épicentre du djihadisme mondial, l’Afrique de l’Ouest représentant à elle seule plus de 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024. L’État islamique, par le biais de ses affiliés tels que l’EI-Afrique de l’Ouest et l’EI-Sahel, cherche à établir un califat en exploitant la faiblesse de la gouvernance et les zones de non-droit au Sahel et dans le bassin du lac Tchad. Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, opère au Sahel, instrumentalisant la violence et les griefs locaux pour étendre son influence et déstabiliser les gouvernements du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces deux groupes entretiennent des réseaux transnationaux qui facilitent la circulation des combattants, des armes et des financements, constituant ainsi une menace directe pour la stabilité régionale et la sécurité mondiale. Le JNIM a perfectionné des tactiques visant à couper l’approvisionnement en carburant et les voies de transport essentielles, ciblant d’abord les villes de Kayes et de Nioro du Sahel avant de presque prendre le contrôle de Bamako, la capitale du Mali. Contrairement à la prise de Mossoul par l’EI en 2014, il s’agirait ici d’une organisation terroriste s’emparant des ressources et des infrastructures d’un État-nation, ce qui souligne la nécessité de surveiller et de neutraliser ces menaces croissantes. Le JNIM ambitionne également de menacer le territoire américain et de mener des attaques contre le personnel et les installations des États-Unis. »(United States Senate, 2026).
Cette intervention militaire américaine, si elle avait lieu, ferait du Mali le huitième pays visé par des frappes américaines depuis le début du second mandat de Donald Trump, après le Yémen, la Somalie, la Syrie, l’Iran, l’Irak, le Nigeria et le Venezuela […] L’un des principaux défenseurs de cette réponse armée au terrorisme serait Sebastien Gorka, directeur adjoint chargé du contre-terrorisme au Conseil de sécurité nationale. La Maison-Blanche quant à elle n’a pas confirmé l’existence de plans de frappes […] Une intervention américaine au Mali comporterait des risques supplémentaires, selon les analystes interrogés par le Washington Post. Elle pourrait notamment entraîner des tensions avec les forces russes présentes dans le pays, et nécessiter des mécanismes de coordination similaires à ceux mis en place entre Washington et Moscou en Syrie (Richet, 2026).
Affirmer la souveraineté africaine
L’amélioration des relations entre Bamako et Alger depuis le 10 juillet 2026 offre l’occasion de revitaliser le processus de Nouakchott, un mécanisme de coopération contre le terrorisme créé par l’Union Africaine UA en 2013. Celui-ci réunit actuellement l’Algérie, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Tchad, et le Sénégal. Il pourrait être élargi au Togo, au Ghana et au Bénin. L’UA pourrait également solliciter l’appui des Nations Unies à ses initiatives régionales de paix dans le cadre de la résolution 2719, qui autorise le financement des opérations africaines de soutien à la paix (Rodrigue Koné, 2026).
La reconquête de la souveraineté militaire et la réaffirmation d’une identité politique à l’échelle du continent sont les conditions sine qua non pour que l’Afrique cesse d’être un théâtre de rivalités exogènes et un espace convoité. Elles lui permettront, au contraire, de se placer au cœur des enjeux mondiaux de pouvoir. En affirmant sa souveraineté sur ses ressources stratégiques et en diversifiant ses partenariats, le continent s’imposera comme un acteur géostratégique majeur (Kananura, 2026). C’est en identifiant les différents facteurs soulevés par le conflit aussi bien régionaux qu’internationaux, puis en analysant les déterminants politiques, juridiques, économiques, socio-culturels et diplomatiques que l’on pourra espérer de mettre en perspective des solutions d’un règlement pacifique des conflits et non pas en se focalisant uniquement sur l’aspect sécuritaire et l’intervention militaire étrangère. La démocratie ne se décrète pas de l’extérieur, elle se construit de l’intérieur.
Sources
- Antil, Alain, 2020, « Violence sans fin au Sahel », revue Etudes, Editions S.E.R, septembre 2020,n°4274,pp 19-30 DOI 10.3917/etu.4274.0019
- Fides, 2026, Afrique/Mali-Un éventuel « scénario syrien » pour le Mali
- Gantier, Camille, 2015, « Galy, Michel, La guerre au Mali, comprendre la crise au Sahel et au Sahara. Enjeux et zones d’ombre », Cahiers d’études africaines [En ligne], 219 | 2015, mis en ligne le 01 janvier 2015, consulté le 22 septembre 2020.
- Kananura, Paul, 2026, L’Afrique face aux recompositions géopolitiques mondiales : entre vulnérabilités et affirmation stratégique. La Tribune des Nations, le 9 mars 2026.
- Lammat, Fatima Ezzahra,2026, Vers une guerre diplomatique au Sahel, la Tribune des Nations, le 22 avril 2026
- Maiga, Soumeylou Boubeye ,2012, « L’impact de la crise libyenne sur la situation sécuritaire Nord-Mali »,Centre Français de Recherche sur le Renseignement(Cf2R), La FACE cachée des révolutions arabes, sous la direction d’Eric Denécé, éllipses,
- Mauro, Niger, 2019, Pratiques pour une guerre sans fin au Sahel, le Club de Médiapart
- Richet, Enola, 2026, Bientôt des frappes américaines au Mali ? Cette intervention que l’administration Trump étudierait, l’Express, le 23.07.2026
- Rodrigue Koné, Fahiraman, 2026, Crise sécuritaire au Sahel : agir au-delà des promesses de solidarité, ISS. Le 30 juillet 2026.
- Rogalski, Michel, 2008, Afrique/Etats-Unis : une relation singulière, Fondation Gabriel Péri
- Sénat- France, 2013, Mali : comment gagner la paix ? Rapport d’information n°513(2012-2013), déposé le 16 avril 2013.
- United States Senate, 2026, Commission des forces armées, Rapport du Général Dagvin R.M.Anderson- USAFRICOM, le 14 mai 2026,








