
Le Premier ministre irakien, Ali al-Zaïdi.
Après plusieurs semaines de tensions, la recherche d’une formule évitant une confrontation armée est désormais assumée publiquement par Bagdad. Ali al-Zaïdi affirme que toutes les forces politiques soutiennent la restriction des armes aux mains de l’État, que les mécanismes de remise sont en cours et qu’il n’existe ni intention ni probabilité de confrontation militaire. Le compromis qui se dessine consiste moins à désarmer brutalement les factions qu’à placer leurs arsenaux et leurs structures sous l’autorité juridique et opérationnelle de l’État. Une question décisive demeure : qui contrôlera réellement les drones, les missiles et les chaînes de commandement ?
En Irak, le débat sur les milices a changé de nature en quelques jours. Jusqu’au début du mois d’août, le gouvernement d’Ali al-Zaïdi parlait surtout de « restriction des armes aux mains de l’État » et maintenait le 30 septembre comme date butoir pour la remise à l’État de toutes les armes détenues par les milices en dehors des structures officielles. Plusieurs factions proches de l’Iran, notamment Kataeb Hezbollah, Harakat al-Nujaba et Kataeb Sayyid al-Shuhada, répondaient qu’elles ne remettraient pas leurs capacités militaires tant que des forces étrangères resteraient en Irak. La confrontation paraissait alors devoir déboucher sur un test de force autour des bastions miliciens et des principaux axes de Bagdad.
Cette perspective avait conduit La Tribune des Nations à examiner le cas de Jurf al-Sakhar, territoire fermé contrôlé par Kataeb Hezbollah, comme l’un des tests possibles d’une reconquête progressive de la souveraineté par Bagdad. Depuis, les développements politiques suggèrent une autre trajectoire : plutôt que d’aller vers un affrontement frontal, les différents acteurs cherchent désormais une formule permettant de maintenir une partie des structures armées tout en les rattachant plus étroitement à l’État.
Le 30 septembre, une échéance devenue trop dangereuse
L’échéance du 30 septembre 2026 demeure officiellement en place. Elle coïncide avec la fin annoncée de la mission militaire de la coalition internationale et devait marquer, selon Bagdad, le moment à partir duquel aucune activité armée ne pourrait plus s’exercer en dehors des institutions de l’État. Sur le papier, le principe est simple. Dans la réalité irakienne, il touche à un système construit depuis plus de vingt ans, où partis, brigades du Hachd al-Chaabi, factions irakiennes de l’« axe de la résistance », réseaux économiques et structures sécuritaires se chevauchent.
L’arrestation, puis la libération et l’acquittement rapide d’Abbas al-Yaqoubi en ont fourni une illustration. Responsable du renseignement des opérations de la ceinture de Bagdad au sein du Hachd et présenté comme un cadre de Harakat al-Nujaba, faction irakienne étroitement liée à la Force al-Qods iranienne, al-Yaqoubi avait été arrêté par le Counter Terrorism Service (CTS), le Service irakien de lutte contre le terrorisme. L’affaire a immédiatement provoqué de fortes pressions politiques et miliciennes. Quelles que soient les raisons judiciaires de son acquittement, la séquence a montré la difficulté d’une confrontation directe entre les appareils de l’État et des acteurs qui sont simultanément intégrés à certaines institutions et liés à des structures factionnelles.
C’est dans ce contexte que l’idée d’un « désarmement » semble progressivement céder la place à des notions plus souples : « organisation des armes », « gestion des armes », dépôt des arsenaux auprès du Hachd ou mise des brigades à la disposition du commandant en chef des forces armées. La nuance sémantique est en réalité stratégique. Elle permet de rechercher une sortie politique sans demander aux factions d’annoncer publiquement leur capitulation.
Qaani puis Qalibaf : empêcher la rupture sans provoquer la guerre
La visite non annoncée à Bagdad, le 10 août, d’Esmail Qaani, commandant de la Force al-Qods, avait déjà révélé le dilemme iranien. Selon des sources citées par Al Jazeera, Qaani avait transmis un double message aux responsables politiques et aux chefs de factions : Téhéran ne souhaitait pas que les groupes armés remettent leurs armes à ce stade, mais voulait également éviter une confrontation directe avec le gouvernement irakien.
Ormuz ajoute à cette médiation un levier économique majeur. Shafaq News a rapporté que les discussions de Qaani portaient aussi sur la possibilité de garantir le passage des pétroliers irakiens par le détroit, à la demande de responsables de Bagdad. Le 19 août, le président du Parlement, Haibet al-Halbousi, a officiellement demandé à Qalibaf que l’Irak bénéficie d’un « statut particulier » pour ses exportations via Ormuz, afin de protéger ses intérêts économiques. La dépendance est considérable : la fermeture du détroit avait fait tomber les exportations irakiennes d’environ 3,3 millions à 600 000 barils par jour en mars. Téhéran dispose ainsi d’un levier indirect sur Zaïdi au moment même où il tente de reprendre le contrôle des milices. Il faut toutefois éviter d’aller plus loin que les faits : aucune source solide n’établit à ce stade un marchandage explicite du type « passage à Ormuz contre renoncement au désarmement » ; les sources montrent la concomitance des deux dossiers et l’intérêt iranien à conserver ce levier.
Le 21 août, Zaïdi a lui-même reconnu publiquement l’ampleur de cette vulnérabilité lors du huitième Dialogue de Bagdad : la fermeture d’Ormuz constitue, selon lui, « un défi majeur ». Il a parallèlement expliqué que le gouvernement cherchait à diversifier les voies d’exportation, en élargissant la capacité de Ceyhan en Turquie et en travaillant sur des débouchés vers Banias en Syrie et Aqaba en Jordanie. Cette diversification réduit à terme la marge de pression iranienne, mais elle ne la supprime pas encore : Bagdad reste, dans l’immédiat, fortement exposé aux décisions prises dans le détroit.
La visite de Mohammad Bagher Qalibaf, président du Parlement iranien, les 19 et 20 août, a rendu cette ambiguïté encore plus visible. À son arrivée, Qalibaf s’est rendu devant le mémorial de Qassem Soleimani, ancien commandant de la Force al-Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique, et d’Abu Mahdi al-Muhandis, ancien numéro deux du Hachd al-Chaabi et figure centrale des milices pro-iraniennes en Irak. Tous deux avaient été tués par une frappe américaine près de l’aéroport de Bagdad en janvier 2020. Qalibaf a présenté la « résistance » irakienne comme l’un des éléments de la puissance du pays et inscrit sa visite dans la construction d’un « nouvel ordre régional ». Ces propos semblaient conforter les factions qui refusent le désarmement.
Mais le lendemain, lors de discussions avec le conseiller irakien à la sécurité nationale Qassem al-Aboudi, Qalibaf a publiquement soutenu le principe d’un cadre juridique plaçant les armes sous l’autorité du commandant en chef des forces armées. Dans le même temps, des sources irakiennes ont indiqué qu’il cherchait surtout à obtenir un assouplissement de la position de Zaïdi. Asharq Al-Awsat rapportait le 20 août que la visite n’avait pas atteint tous ses objectifs et que le Premier ministre restait attaché à l’échéance du 30 septembre.
Cette apparente contradiction est probablement moins importante qu’elle n’en a l’air. Téhéran peut accepter le principe d’une autorité juridique de l’État tout en cherchant à empêcher la disparition matérielle des arsenaux et des réseaux qui constituent l’un de ses principaux leviers en Irak. La question devient donc moins : « faut-il placer les armes sous l’autorité de l’État ? » que : « que signifie exactement cette autorité ? »
Fayyadh dessine la formule de compromis
Les déclarations de Faleh al-Fayyadh, président de l’Autorité du Hachd al-Chaabi, donnent désormais une forme irakienne à ce compromis. Fayyadh rappelle que le Hachd est une institution placée sous l’autorité du commandant en chef des forces armées et qu’il ne dispose pas lui-même du pouvoir de décider de la guerre. Il affirme également que certaines brigades doivent être progressivement détachées de leurs affiliations politiques ou factionnelles.
Dans le même temps, il rejette clairement l’idée d’un désarmement obtenu par la force et toute pression extérieure exercée sur le Hachd. Pour lui, le retrait américain doit ouvrir la voie à de nouveaux arrangements de sécurité, notamment pour la protection de l’espace aérien irakien et de la souveraineté du pays. Le vocabulaire employé est révélateur : il s’agit moins de faire disparaître les forces existantes que de les replacer dans une architecture étatique.
Cette approche rejoint les propositions discutées au sein du Cadre de coordination chiite. Hadi al-Amiri, chef de l’Organisation Badr, et Ammar al-Hakim, dirigeant du Courant de la sagesse nationale (al-Hikma), deux figures majeures de la scène politique chiite irakienne, ont été cités parmi les responsables chargés de rechercher une médiation avec les factions les plus réticentes. Plusieurs scénarios circulent : dépôt des armes lourdes auprès d’une structure officielle, transfert de certaines capacités au Hachd, mise des brigades sous les ordres directs du commandant en chef des forces armées irakiennes, ou séparation plus nette entre les structures militaires et leurs partis politiques.
Les premiers transferts d’armes ont commencé
Le 21 août, Zaïdi a apporté une confirmation officielle supplémentaire : selon lui, certaines factions ont déjà remis leurs armes, rompu leurs liens factionnels et rejoint le Hachd al-Chaabi, tandis que le gouvernement poursuit le dialogue avec d’autres groupes. Il a ajouté que toutes les forces politiques étaient « pleinement d’accord » pour poursuivre la restriction des armes aux mains de l’État et que le travail portait désormais sur les mécanismes concrets de remise. Cette déclaration ne permet pas encore de mesurer l’ampleur des arsenaux transférés, mais elle confirme que le processus est engagé au-delà des seules discussions politiques.
Des informations antérieures donnent une idée des armements concernés. Selon The New Arab, un responsable irakien a affirmé qu’une faction disposant d’une aile politique avait déjà remis à l’État environ vingt drones iraniens à voilure fixe ainsi que des missiles d’une portée supérieure à 100 kilomètres, en présence de représentants américains. L’identité de la faction n’a pas été rendue publique et les modalités exactes restent opaques, mais l’épisode montre le type d’armement qui concentre l’attention du gouvernement : drones d’attaque et missiles capables de frapper au-delà des frontières, plutôt que les fusils, les mortiers ou l’artillerie conventionnelle.
Ce choix est logique. Les armes les plus sensibles ne sont pas celles qui servent à protéger un quartier général ou à assurer la sécurité locale, mais celles qui permettent à une faction de conduire une politique étrangère armée indépendante de Bagdad. Un drone lancé vers une base américaine, un État du Golfe ou Israël peut entraîner l’Irak dans une crise régionale sans décision du gouvernement. C’est précisément cette autonomie stratégique que Zaïdi cherche à supprimer.
Cette évolution prolonge le changement que nous relevions dès le 30 juin dans « Face aux milices, Zaïdi ouvre le front de la corruption » : la restauration de l’État irakien ne peut pas se réduire à la collecte physique des armes. Elle suppose de reprendre progressivement le contrôle des chaînes de commandement, des budgets, des nominations, des réseaux logistiques et des décisions d’emploi de la force.
Désarmer ou absorber : le véritable enjeu
Le compromis qui se dessine pourrait donc ressembler davantage à une absorption qu’à un désarmement. Les brigades conserveraient une partie de leurs hommes et peut-être de leurs équipements, mais seraient placées dans une chaîne de commandement officielle, leurs armes lourdes seraient inventoriées ou stockées, et leur capacité à décider seules d’une opération extérieure serait progressivement réduite.
Une telle solution présente un avantage évident : elle évite de transformer le 30 septembre en jour de confrontation entre le Counter Terrorism Service (CTS), l’armée irakienne et les factions les plus puissantes. Elle offre également aux responsables miliciens une porte de sortie honorable. Ils peuvent affirmer qu’ils ne se sont pas « désarmés », tandis que le gouvernement peut soutenir qu’aucune arme stratégique ne reste désormais en dehors de son autorité.
Mais tout dépendra du contenu réel de cette autorité. Si les drones et les missiles sont effectivement transférés dans des dépôts contrôlés par l’État, si leur emploi exige un ordre gouvernemental et si les officiers des brigades obéissent à une chaîne hiérarchique nationale, le changement sera substantiel. Si, en revanche, les arsenaux restent physiquement sous le contrôle des mêmes commandants et peuvent être restitués à la demande des factions, la réforme risque de n’être qu’une légalisation du statu quo.
Le 30 septembre devient un test de souveraineté, pas un jour J
Les dernières déclarations convergent donc vers une conclusion plus nette qu’il y a encore quelques jours. Zaïdi affirme qu’il n’existe « ni intention ni probabilité » de confrontation militaire et que toutes les forces politiques soutiennent la restriction des armes aux mains de l’État. Qalibaf accepte publiquement le cadre de l’autorité du commandant en chef des forces armées. Fayyadh exclut une décision de guerre autonome du Hachd et insiste sur la nécessité d’organiser les armes sans imposer un désarmement par la force. Certaines factions ont déjà commencé, selon le Premier ministre lui-même, à remettre leurs armes ou à rompre leurs liens factionnels pour rejoindre le Hachd. Le scénario d’une absorption contrôlée apparaît ainsi, à ce stade, plus crédible que celui d’un choc frontal autour du 30 septembre.
Cela ne signifie pas que le dossier soit réglé. Kataeb Hezbollah, Harakat al-Nujaba et d’autres organisations proches de Téhéran restent opposées à une remise complète de leurs arsenaux. Les lignes de commandement restent imbriquées, les stocks difficiles à inventorier et les rivalités politiques intactes.
Le véritable verdict ne tombera donc pas nécessairement le 30 septembre au soir. Il se lira dans les semaines suivantes : qui donnera les ordres aux brigades, qui contrôlera les dépôts de missiles et de drones, qui nommera les commandants, et surtout qui pourra décider de l’emploi d’une arme irakienne contre un autre État ? C’est à ces conditions seulement que la « restriction des armes aux mains de l’État » cessera d’être une formule politique pour devenir un changement de souveraineté. L’Irak n’a peut-être pas besoin de désarmer toutes les forces nées des guerres des vingt dernières années en quelques semaines. Il doit en revanche démontrer qu’aucune d’entre elles ne peut plus décider seule de la guerre et de la paix.
Le contraste avec le Liban est frappant. En Irak, les principales composantes du système chiite cherchent désormais une formule permettant d’intégrer ou de subordonner les armes à l’État sans imposer aux factions une capitulation publique. Au Liban, le Hezbollah continue au contraire de rejeter son désarmement et reste en dehors de toute négociation sur ce point, alors même que l’État libanais tente d’étendre son autorité sur l’ensemble du territoire. La Tribune des Nations l’a récemment illustré avec le dossier de la colline Ali al-Tahir.
Le parallèle a toutefois ses limites. Le Hachd al-Chaabi est juridiquement intégré à l’appareil sécuritaire irakien, même si certaines de ses brigades conservent des allégeances et des chaînes factionnelles ; le Hezbollah reste une organisation politico-militaire distincte de l’armée libanaise. Mais la divergence est révélatrice : à Bagdad, Téhéran et une partie de ses alliés paraissent désormais accepter de négocier les modalités d’une subordination institutionnelle à l’État ; à Beyrouth, le Hezbollah continue de considérer l’abandon de son autonomie militaire comme une ligne rouge. Deux réponses différentes à la même question de souveraineté se dessinent ainsi au sein de l’ancien « axe de la résistance ».
A lire dans La Tribune des Nations…
• Irak : Jurf al-Sakhar, le territoire interdit où Bagdad veut rétablir sa souveraineté
• Face aux milices, Zaïdi ouvre le front de la corruption
• L’Iran relancera-t-il l’« axe de la résistance » après un allègement des sanctions ?
• Liban Sud : la colline Ali al-Tahir, le verrou stratégique que l’armée libanaise n’a pas franchi
Et ailleurs.
• Shafaq News — Qaani à Bagdad : armes des factions et exportations via Ormuz (10 août 2026)
• AP — Hezbollah rejette le désarmement au Liban (15 août 2026)








