
Illustration réalisée par IA.
Un accord annoncé le 9 octobre par Donald Trump ouvre aux carburants russes une dérogation américaine de six mois. Des élus républicains s’y opposent. Kyiv y voit un moyen pour la Russie de financer sa guerre. Londres maintient ses sanctions et les Européens doivent concilier soutien à l’Ukraine et protection de leurs consommateurs. Pour Moscou, la pénurie devient un levier diplomatique.
Le 9 octobre 2026, Donald Trump annonce que la Russie fournira immédiatement plus de 300 000 tonnes de diesel aux marchés américain et mondial, puis 500 000 tonnes en novembre. Ces engagements restent à concrétiser par des livraisons. À l’approche des élections de mi-mandat du 3 novembre, le président américain veut obtenir une baisse visible du coût des carburants. [2]
Cette décision suscite toutefois une opposition jusque dans le camp républicain. Le 10 octobre, le représentant Brian Fitzpatrick a annoncé vouloir déposer un texte visant à interdire les achats de pétrole russe, avec l’appui de son collègue Don Bacon. Il entend recourir à une procédure permettant de provoquer un vote à la Chambre sans l’aval de sa direction, à condition de réunir 218 signatures. Ces élus dénoncent le risque de financer la guerre de Moscou contre l’Ukraine. L’organisation du vote et l’issue de cette initiative restent incertaines. [18]
L’Office of Foreign Assets Control, l’administration américaine chargée des sanctions financières, publie le même jour la licence générale n° 135. Elle autorise, jusqu’au 7 avril 2027, certaines transactions liées à la vente, à la livraison et à l’importation de diesel russe, y compris aux États-Unis. Elle ne lève pas l’ensemble des sanctions et n’autorise pas le débit des comptes américains de la Banque centrale russe, du Fonds national de richesse ou du ministère russe des Finances. [1]
Le diesel, ou gazole, alimente les camions, les machines agricoles et une partie du chauffage. Son prix pèse donc sur le coût du transport des marchandises et de nombreux produits. Mais acheter du brut ne suffit pas à produire davantage de carburant : encore faut-il disposer de raffineries capables de le transformer. Or, la Russie dispose précisément de ces installations. Les experts interrogés par Associated Press jugent que l’apport russe pourrait avoir un effet limité sur les prix. [3]
Le gain politique russe est plus immédiat : Washington sollicite désormais un carburant soumis à des sanctions. Dès le 1er octobre, Vladimir Poutine avait lié le retour du diesel russe sur le marché mondial à un assouplissement des restrictions. L’accord lui permet de présenter Moscou comme un fournisseur utile, alors que les Occidentaux cherchent à réduire ses moyens de guerre. [17]
Kyiv refuse une récompense sans contrepartie
Volodymyr Zelensky dénonce les nouvelles recettes offertes à Moscou : permettre à la Russie de vendre ses produits pétroliers revient, selon lui, à financer la poursuite du conflit. Sa critique vise surtout l’absence de désescalade claire et durable en contrepartie. [4]
Le 10 octobre, Donald Trump s’en est pris à son homologue ukrainien, affirmant qu’il était temps pour l’Ukraine d’« avoir un nouveau président ». Il a également critiqué les frappes sur les raffineries russes, auxquelles il impute une partie de la hausse du prix du diesel. Cette accusation renforce la pression américaine sur Kyiv pour qu’il suspende ces attaques. [19]
La colère ukrainienne ne signifie pourtant pas que Kyiv refuse toute trêve énergétique. Son intérêt est de préserver les centrales, les postes électriques et les réseaux de chauffage avant l’hiver. Une suspension réciproque des attaques pourrait protéger les civils, tout en limitant temporairement les frappes ukrainiennes contre les installations russes.
Selon le Kyiv Independent, citant des responsables américains et ukrainiens informés des discussions, Moscou réclame un allègement des sanctions et cherche à associer la trêve énergétique à un cessez-le-feu en mer Noire. Les restrictions visées restent à préciser. Kyiv défend un arrêt réciproque des frappes et conteste l’octroi d’avantages économiques supplémentaires à la Russie pour obtenir cette pause. [5]
Pour l’Ukraine, le risque est double : voir son adversaire recevoir de nouvelles ressources et subir une pression accrue pour renoncer aux frappes qui désorganisent l’industrie pétrolière russe. Une trêve pourrait être utile si elle est effectivement réciproque et contrôlée. Accorder une concession économique avant de garantir cette réciprocité affaiblirait, en revanche, le levier de négociation ukrainien.
Londres maintient la pression sur Moscou
Le gouvernement britannique réagit directement à l’annonce : il entend maintenir la pression sur la Russie par ses sanctions et poursuivre l’appui militaire et financier à l’Ukraine. Il rappelle que Moscou a rejeté des propositions de cessez-le-feu tout en continuant ses attaques. [6]
Cette réponse prolonge une décision prise la veille. Le 8 octobre, Londres avait annoncé 38 nouvelles désignations visant notamment des compagnies pétrolières, des pétroliers de la flotte fantôme et des circuits d’approvisionnement de l’industrie militaire russe. Le contraste est net : le Royaume-Uni cherche à fermer des débouchés au moment où les États-Unis en rouvrent un. [7]
Cette divergence n’entraîne pas automatiquement une rupture transatlantique. Elle fragilise toutefois la cohérence d’une politique dont l’efficacité dépend de l’action coordonnée des principales places financières, des assureurs et des opérateurs maritimes.
Berlin et Paris entre soutien militaire et facture énergétique
Le 4 octobre, à Kyiv, Friedrich Merz avait réaffirmé le soutien allemand et défendu une paix négociée qui ne soit imposée ni à l’Ukraine ni à l’Europe. Cette position, antérieure à l’accord sur le diesel, permet de mesurer le problème posé à Berlin : réduire la facture énergétique sans renforcer l’adversaire que l’Allemagne cherche à contenir. [8]
La France répond déjà à la flambée des prix des carburants en puisant dans ses réserves. Le 7 octobre, le gouvernement annonce la mise sur le marché de 10 millions de barils de gazole. Il vise une baisse de 12 à 18 centimes par litre pendant trois mois, sous contrôle des distributeurs. Il s’agit d’un objectif gouvernemental, pas d’un résultat acquis à la pompe. [9]
Selon Reuters, Washington avait auparavant pressé la France et l’Allemagne de libérer davantage de stocks, en évoquant une possible interdiction américaine d’exporter du diesel. La Commission et plusieurs gouvernements européens avaient engagé des consultations à ce sujet. [11]
Paris et Berlin sont donc confrontés à un dilemme. Ils soutiennent l’Ukraine, mais leurs consommateurs et leurs entreprises subissent aussi les pénuries. Le carburant russe peut soulager le marché mondial tout en améliorant la situation économique de la Russie. Washington décide de sa dérogation ; les Européens doivent en gérer une partie des conséquences.
La Commission européenne face à une divergence au sein du G7
Le 2 octobre, les dirigeants du G7 avaient annoncé une libération coordonnée de 100 millions de barils sur quatre mois, en donnant d’abord une place importante au diesel. Leur déclaration associait explicitement la stabilisation des marchés au maintien des sanctions contre la Russie. La dérogation américaine introduit, une semaine plus tard, une exception qui met cette ligne commune à l’épreuve. [10]
La Commission européenne doit contribuer à la coordination de la réponse énergétique et veiller à l’application des sanctions européennes. Elle ne peut cependant pas décider seule de les supprimer : les actes de sanctions sont adoptés par le Conseil, qui représente les États membres. Une licence américaine ne modifie donc pas automatiquement les obligations des entreprises européennes. [12]
Le 8 octobre, le Conseil avait prolongé jusqu’au 9 octobre 2027 les mesures visant les activités russes de déstabilisation à l’étranger. Ce régime est distinct des restrictions pétrolières, mais il confirme la persistance d’une politique européenne de pression. [13]
L’enjeu européen est désormais de conserver une ligne crédible. Renforcer l’aide à Kyiv tout en laissant s’affaiblir la coordination des sanctions pourrait conduire l’Europe à compenser, par ses budgets, une partie des avantages économiques concédés ailleurs à Moscou.
Et l’Iran dans cette équation
La guerre dans le Golfe, les restrictions de navigation à Ormuz et l’insécurité de la route de Bab el-Mandeb ont donné aux approvisionnements alternatifs une valeur nouvelle. Moscou peut tirer parti de cette demande sans dépendre de ces deux passages pour exporter depuis la Baltique ou la mer Noire. Les exportations par la mer Noire restent néanmoins exposées aux opérations ukrainiennes.
Le paradoxe pour Téhéran est que les perturbations auxquelles il contribue peuvent renforcer le pouvoir de négociation russe face à Washington. Le partenaire iranien subit la guerre et l’isolement ; Moscou peut utiliser la pénurie pour défendre ses propres intérêts.
L’agence officielle IRNA conteste l’explication américaine imputant la flambée des prix des carburants aux frappes ukrainiennes. [15]
Ce discours médiatique ne constitue pas une réaction officielle iranienne à l’accord du 9 octobre. Pour Téhéran, l’enjeu stratégique est surtout l’écart entre partenariat et protection : l’accord russo-iranien ne comporte pas de clause de défense mutuelle. Une coopération étroite ne signifie donc pas que Moscou s’est engagé à intervenir militairement en cas d’attaque. [14]
Il serait prématuré d’en déduire un troc « Iran contre Ukraine », comme certains l’ont prétendu. Le rapprochement énergétique est établi ; un engagement russe à abandonner Téhéran en échange de concessions américaines ne l’est pas. L’hypothèse mérite d’être examinée, mais elle ne peut être présentée comme le contenu démontré d’un accord.
Un avantage russe qui ne garantit pas une victoire
La hausse des cours ne supprime pas les difficultés russes. Selon Reuters, les recettes fiscales pétrolières et gazières ont reculé de 17 % sur les neuf premiers mois de 2026, malgré un brut Urals supérieur à 92 dollars fin septembre. La baisse de la production et des exportations, ainsi que l’évolution du taux de change du rouble, limitent les gains. [16]
Il faut donc distinguer trois résultats : des prix plus favorables, une ouverture commerciale américaine et un levier diplomatique accru. Aucun ne garantit à lui seul la prospérité russe ou une issue victorieuse en Ukraine.
Le changement essentiel est ailleurs. Washington, qui voulait peser sur Moscou en limitant ses débouchés énergétiques, demande désormais du carburant russe pour répondre à sa propre urgence politique. Kyiv redoute d’en payer le prix, les Européens doivent préserver leur cohésion et Téhéran peut constater que les intérêts de son partenaire ne se confondent pas avec les siens. La pénurie ne redessine pas seulement les routes du pétrole : elle modifie aussi la valeur des alliances.







