
Illustration réalisée avec IA.
Taëz, Al-Jawf, Ma’rib et Mokha : les succès de la contre-offensive soutenue par Riyad ne doivent pas masquer la menace pesant sur les liaisons terrestres.
La guerre au Yémen a changé de rythme. Après la percée houthie de septembre vers Mokha et Bab el-Mandeb, le gouvernement internationalement reconnu a lancé, début octobre, une contre-offensive sur plusieurs fronts, avec un soutien aérien saoudien accru. Le bilan militaire ne se résume pourtant pas à une reconquête continue : des positions côtières ont été reprises, les hauteurs restent disputées et les Houthis menacent toujours les accès à Taëz. [1][2] Ces quatre secteurs doivent être examinés ensemble. Ils remplissent des fonctions différentes : fixer les réserves adverses, protéger les axes de communication ou contrôler les approches de Bab el-Mandeb, passage essentiel aux échanges mondiaux.
Taëz : l’encerclement par les routes

Pour le gouvernement yéménite, Taëz constitue le front le plus préoccupant. Les Houthis ont progressé vers Al-Turbah et les voies reliant la ville à Aden. Selon l’analyse du CTP-ISW datée du 8 octobre, son encerclement serait effectif depuis le 6 octobre, après la coupure des dernières liaisons terrestres gouvernementales. Cela ne signifie pas que Taëz est tombée, mais que son approvisionnement en carburant, nourriture et munitions devient particulièrement difficile. [3]
Les forces gouvernementales auraient contenu de nouvelles avancées les 7 et 8 octobre à Jabal Habashi et Al-Salu. Elles annoncent aussi la reprise de plusieurs hauteurs à Haifan, dont Al-Manzara, Al-Ashari et Dhiban. Ces gains tactiques ne démontrent cependant pas que la route Taëz–Aden soit redevenue sûre. [3][4] En menaçant Taëz, les Houthis contraignent ses défenseurs à retenir des unités qui pourraient être engagées sur le littoral. Un succès local près de Mokha peut ainsi coexister avec une dégradation stratégique à l’intérieur des terres.
Al-Jawf : une pression pour disperser les réserves houthies

À Al-Jawf, les forces gouvernementales cherchent à maintenir une pression vers Al-Hazm, capitale provinciale tenue par les Houthis, notamment sur les axes d’Al-Yatmah et d’Al-Labanat. Des combats et des frappes sont signalés, mais les éléments disponibles ne permettent pas d’établir une percée décisive ni la reprise d’Al-Hazm. Les annonces de gains doivent donc rester attribuées aux parties concernées. L’objectif est autant opérationnel que territorial. En activant ce front du nord-est, Riyad et ses alliés espèrent immobiliser des unités houthies et empêcher leur transfert vers Taëz ou Bab el-Mandeb. Reste à savoir si cette pression modifiera réellement la répartition des réserves adverses. [2][5]
Ma’rib : des progrès limités, sans rupture

À Ma’rib, les forces gouvernementales ont repris des attaques sur plusieurs axes, dont Raghwan au nord et les positions montagneuses à l’ouest et au sud. CTP-ISW rapporte, sur la base de sources gouvernementales, la prise du camp d’Umm Rish le 7 octobre. Il s’agit d’un gain tactique, non d’un effondrement du front houthi. [5] La province reste vitale : elle concentre des ressources énergétiques, des infrastructures et un appareil politico-militaire indispensable au gouvernement reconnu internationalement. Les combats visent à éloigner la menace et à immobiliser l’adversaire. Rien ne permet toutefois d’annoncer une percée imminente vers Sanaa. Une limite se dessine déjà : selon CTP-ISW, les offensives de Ma’rib et du littoral n’ont pas contraint les Houthis à redéployer suffisamment de réserves pour desserrer l’étau autour de Taëz. [3][5]
Mokha : la reconquête côtière à l’épreuve des hauteurs

La contre-offensive a produit ses résultats les plus visibles sur le littoral occidental. Le 5 octobre, les forces gouvernementales, appuyées par des frappes saoudiennes, ont repris une grande partie du district de Dhubab et progressé vers Mokha. Le ministère yéménite de la Défense a annoncé la reprise de la ville ; Reuters indiquait pour sa part que les troupes avaient atteint ses abords et que les Houthis se repliaient vers les hauteurs. Il convient donc de distinguer les revendications de contrôle intégral des faits corroborés. [1][6]
Les Brigades des Géants, l’Écu du Pays et d’autres formations ont participé à cette manœuvre. Le 8 octobre, l’Écu du Pays a annoncé avoir pris Jabal Kahboub, ensemble de hauteurs dominant la plaine côtière. CTP-ISW estime que cette avancée pourrait faciliter une progression vers le nord, tout en soulignant que les Houthis conservent la capacité de menacer les nouvelles positions gouvernementales. [3]
L’appui aérien peut permettre de reconquérir rapidement une route côtière ; la sécuriser durablement suppose de contrôler les hauteurs, les carrefours et les itinéraires de ravitaillement. Mokha, Dhubab et Bab el-Mandeb forment donc un même ensemble stratégique. Plus au nord, vers Al-Khawkhah, la situation reste trop incertaine pour établir une ligne de front définitive.
Des alliés qui doivent apprendre à combattre ensemble
L’offensive réunit des formations aux parcours et aux objectifs parfois divergents : armée gouvernementale, Écu du Pays soutenu par Riyad, Résistance nationale de Tarek Saleh, Brigades des Géants et unités locales. Leurs rivalités avaient contribué à la débâcle de septembre. Leur capacité à coordonner leurs opérations constitue aujourd’hui un enjeu décisif. [7]
À Aden, les attaques signalées près de l’aéroport touchent un point d’entrée important pour les liaisons et l’acheminement de matériel destiné au camp gouvernemental, notamment en provenance d’Arabie saoudite. Cette menace complique potentiellement la logistique de la contre-offensive, sans permettre, à elle seule, de conclure à une interruption durable des livraisons. [8][12]
L’Arabie saoudite a renforcé son soutien aérien, logistique et opérationnel, sans que sa supériorité dans les airs garantisse la maîtrise du terrain. Parallèlement, les Houthis cherchent à étendre les hostilités au territoire saoudien : ils revendiquent des tirs contre des aéroports, des installations énergétiques et d’autres infrastructures. Les attaques visant les aéroports de Riyad et d’Abha ont fait des victimes ; les interruptions de vols à Riyad illustrent les répercussions possibles sur les activités civiles. Plusieurs missiles ont également été interceptés. L’ampleur des dégâts et les responsabilités doivent être appréciées à la lumière des confirmations disponibles. [8][10][11]
L’extension du conflit au royaume a suscité des alertes de sécurité américaines. Le Pakistan et la Turquie ont évoqué une assistance défensive à Riyad. Ankara envisage notamment une coopération en matière de défense antiaérienne et de guerre électronique, tout en excluant une participation à des opérations offensives au Yémen. Il importe de distinguer ces projets des déploiements effectivement confirmés. [10][13]
Pourquoi ces quatre fronts concernent aussi Ormuz
La guerre au Yémen s’inscrit désormais dans une crise régionale des routes énergétiques. À Ormuz, les attaques et restrictions liées à l’Iran perturbent les flux du Golfe ; à Bab el-Mandeb, la poussée houthie fragilise un autre passage maritime stratégique. Les frappes contre les infrastructures saoudiennes et les voies de contournement renforcent cette vulnérabilité. [1][9] Il serait toutefois excessif d’en déduire que Téhéran dirige chaque opération houthie. Les effets se conjuguent néanmoins : Riyad doit protéger ses installations, appuyer une campagne terrestre complexe et préserver les accès à la mer Rouge.
Le véritable test : tenir les gains et rouvrir Taëz
Trois indicateurs permettront d’évaluer la suite : le rétablissement d’une liaison terrestre fiable vers Taëz, la sécurisation des hauteurs dominant Mokha et Dhubab, et la capacité des offensives d’Al-Jawf et de Ma’rib à retenir les réserves houthies. Faute de progrès sur ces points, les succès tactiques sur la côte pourraient s’accompagner d’une vulnérabilité stratégique croissante autour de Taëz.
La bataille de Bab el-Mandeb se joue donc également loin du détroit : sur les routes de Taëz, dans les montagnes de Ma’rib, sur les axes d’Al-Jawf et dans l’aptitude du camp gouvernemental à agir de manière coordonnée. Reprendre la côte n’est qu’une étape ; la tenir sera l’épreuve décisive.








