
Alors que Riyad et le gouvernement yéménite tentent de reconstruire un front capable de reprendre Bab el-Mandeb aux Houthis, une autre question revient au premier plan : celle du Sud. Le Conseil de transition du Sud (STC), affaibli militairement depuis sa défaite au Hadramout mais toujours capable de mobiliser, refuse que la guerre contre les Houthis enterre son projet d’indépendance. Sa responsabilité dans la débâcle de Mokha doit cependant être distinguée de celle des forces anti-houthies qui tenaient effectivement le front. Le récent dégel entre Riyad et Abou Dhabi peut réduire la concurrence entre parrains sans résoudre, à lui seul, une question sudiste vieille de plusieurs décennies.
Pour comprendre le Conseil de Transition du Sud (STC, Southern Transitional Council), il faut remonter bien avant sa création. Jusqu’en 1990, le Yémen est divisé entre la République arabe du Yémen au Nord et la République démocratique populaire du Yémen au Sud. L’unification du 22 mai 1990 ne met pas fin aux rivalités. En 1994, les dirigeants sudistes tentent de faire sécession ; les forces du président yéménite Ali Abdallah Saleh, appuyées notamment par des unités sudistes anti-sécessionnistes et des combattants islamistes, l’emportent. Dans les années suivantes, des milliers de militaires et fonctionnaires issus de l’ancien Sud sont écartés ou marginalisés. Ce ressentiment nourrit, à partir de 2007, le Hirak, le Mouvement du Sud, d’abord porté par des revendications sociales et administratives avant qu’une partie de ses composantes ne réclame de nouveau l’indépendance.
La guerre ouverte après la prise de Sanaa par les Houthis en 2014 transforme cette revendication politique en rapport de force militaire. Lorsque la coalition conduite par l’Arabie saoudite intervient en 2015, des forces locales sudistes jouent un rôle majeur dans la reprise d’Aden et d’autres régions. Les Émirats arabes unis investissent particulièrement dans ces réseaux : unités de sécurité, formations locales, structures militaires et positions maritimes stratégiques. Le Sud acquiert ainsi des appareils armés de plus en plus autonomes par rapport au gouvernement central.
2017 : naissance d’un quasi-pouvoir sudiste
Le Conseil de transition du Sud (STC, Southern Transitional Council) est créé en mai 2017 autour d’Aidarous al-Zubaidi, ancien gouverneur d’Aden. Son objectif est explicite : représenter politiquement le Sud et obtenir à terme le rétablissement d’un État sud-yéménite. Avec l’appui d’Abou Dhabi, le STC se dote d’institutions, d’antennes provinciales et s’appuie sur des forces de sécurité et des formations militaires alliées. Aden devient son centre politique ; Lahj et al-Dhale constituent des bastions importants, tandis que son influence s’étend à Abyan, Shabwa et Socotra.
Le Conseil n’est toutefois plus un bloc parfaitement uni. La crise de janvier 2026 a mis au grand jour des divergences entre le courant resté fidèle à Aidarous al-Zubaidi et des responsables qui, réunis à Riyad, ont annoncé la dissolution du STC — décision aussitôt contestée par d’autres cadres du mouvement. Abdulrahman al-Muharrami, dit Abu Zaraa, vice-président du STC et chef des Brigades des Géants, s’est depuis rapproché de l’architecture soutenue par Riyad et apparaît de plus en plus comme un pôle sudiste distinct. Ces fractures portent moins sur l’existence d’une « question du Sud » que sur la stratégie, les rapports avec Riyad et Abou Dhabi, et la prétention d’al-Zubaidi à incarner seul la cause sudiste.
Le STC n’est cependant jamais devenu synonyme de « Sud ». Le Hadramout, immense province orientale riche en hydrocarbures, possède ses propres élites, tribus et revendications d’autonomie. Al-Mahra conserve également une forte identité locale. Même parmi les formations ayant bénéficié de l’aide émiratie, les objectifs divergent : les Brigades des Géants sont d’abord une puissance militaire anti-houthie ; la Résistance nationale de Tarek Saleh défend officiellement l’unité du Yémen ; le STC, lui, porte un projet séparatiste. Confondre ces acteurs revient donc à masquer une partie essentielle du problème.
De l’alliance avec Abou Dhabi à la rupture avec Riyad
Les divergences saoudo-émiraties au Yémen apparaissent progressivement à partir de 2019. Les Émirats réduisent leur présence militaire directe tout en conservant une influence à travers les forces qu’ils ont entraînées et financées. Riyad, de son côté, continue de défendre officiellement l’unité du Yémen et le gouvernement reconnu internationalement. L’accord de Riyad de novembre 2019 devait intégrer le STC au pouvoir et placer les forces armées sous une autorité commune. Ses principales dispositions militaires n’ont jamais été réellement appliquées.
La contradiction éclate au grand jour à la fin de 2025. Le STC avance dans le Hadramout puis à Al-Mahra, s’empare d’installations pétrolières et se rapproche de la frontière saoudienne. Pour Riyad, le Hadramout constitue une ligne rouge : la province touche directement le territoire du royaume et représente une part majeure des ressources énergétiques yéménites. L’Arabie saoudite soutient alors la contre-offensive du gouvernement et du Bouclier de la Patrie. Moukalla est reprise en janvier 2026. Riyad frappe également ce qu’il présente comme une cargaison d’armes émiratie destinée aux séparatistes ; Abou Dhabi conteste cette version puis retire ses derniers éléments militaires.

Le STC perd ainsi une grande partie de son contrôle territorial. Mais la défaite ne fait pas disparaître la question sudiste. Manifestations, réseaux locaux et structures politiques subsistent. Début octobre 2026, alors que le gouvernement annonce une nouvelle offensive générale contre les Houthis, le STC lance un nouvel appel à la « mobilisation populaire générale » et à des rassemblements le 14 octobre, réaffirmant la défense du Sud et son projet politique.
Mokha : quelle responsabilité du STC ?
La chute de Mokha en septembre a brutalement révélé les faiblesses du camp anti-houthi. Les Houthis ont enfoncé le dispositif de la côte occidentale, pris le port de Mokha puis progressé vers Dhubab et les îles de Bab el-Mandeb. L’effondrement a déclenché une enquête et une réorganisation des forces gouvernementales.
Peut-on en rendre le STC responsable ? Les éléments disponibles ne permettent pas de l’affirmer. Le front de Mokha était principalement tenu par la Résistance nationale de Tarek Saleh, avec d’autres formations, dont les Brigades des Géants. Les analyses publiées après la défaite mettent surtout en cause les rivalités entre chefs, le manque de coordination, la concurrence entre chaînes de commandement, les problèmes de moral et la difficulté à organiser une défense commune. Le STC n’était pas le commandement opérationnel de Mokha.
Sa responsabilité est donc plutôt indirecte et politique. Pendant des années, la coexistence d’un gouvernement reconnu internationalement, d’un STC séparatiste et de formations soutenues par des parrains différents a empêché la constitution d’une armée réellement unifiée. La crise de décembre 2025-janvier 2026 a encore aggravé cette dispersion : des forces qui auraient dû préparer la confrontation avec les Houthis se sont affrontées entre elles dans le Sud. Lorsque les Houthis ont repris l’initiative sur la côte occidentale, ils ont donc rencontré un adversaire numériquement important, mais morcelé dans son organisation comme dans son commandement.
Il serait donc abusif d’en déduire que le séparatisme sudiste explique à lui seul la débâcle. La Résistance nationale et les Géants avaient leurs propres rivalités ; Tarek Saleh n’est pas séparatiste ; certaines unités issues de l’ancien dispositif émirati avaient déjà pris leurs distances avec le STC. Mokha est d’abord l’échec d’une architecture militaire fragmentée, dont le STC est un élément, mais pas le seul.
Riyad récupère les pièces de l’ancien système émirati
Depuis septembre, l’Arabie saoudite tente précisément de corriger cette faiblesse. Le Bouclier de la Patrie, directement soutenu par Riyad, combat désormais aux côtés des Brigades des Géants sur les hauteurs de Lahj et de Taëz. Tarek Saleh a été reçu à Riyad par le commandement des forces conjointes saoudiennes pour discuter de la remise en condition et de la coordination de ses unités. Une Résistance tihamie dotée de son propre commandement a été constituée après la défaite de Mokha, tout en relevant directement des opérations conjointes de la coalition.
Le phénomène est important : plusieurs formations que les Émirats avaient contribué à construire sont désormais financées, coordonnées ou employées dans un dispositif centré sur Riyad. Cela ne signifie pas qu’Abou Dhabi a perdu toute influence, ni que ces forces forment désormais une armée homogène. Mais le centre de gravité opérationnel s’est déplacé.
Le rapprochement saoudo-émirati peut-il régler le problème STC ?
La visite à Riyad, le 29 septembre, du vice-président émirati Mansour ben Zayed marque le premier signal public important de dégel depuis la crise du début de l’année. Mohammed ben Salman et Khalid ben Salman ont discuté avec lui de la relation bilatérale et des développements régionaux. Le regain de pression houthie explique largement cette urgence : Riyad veut éviter que les anciennes rivalités entre réseaux saoudiens et émiratis ne compromettent la nouvelle offensive.
Un rapprochement peut donc résoudre une partie du problème : si Riyad et Abou Dhabi cessent de soutenir des chaînes de commandement concurrentes, ils peuvent faciliter la coopération entre les Géants, les forces de Tarek Saleh, le Bouclier de la Patrie et les autres composantes anti-houthies. Le «Financial Times» rapporte d’ailleurs que Riyad espère que les Émirats pourront aider à gérer les factions sudistes sans nécessairement revenir directement dans la guerre. Le 5 octobre, cette détente a trouvé une traduction militaire spectaculaire : les Brigades des Géants, issues de l’ancien dispositif émirati, ont lancé leur offensive vers Dhubab et Mokha sous couverture aérienne saoudienne. «The Guardian» estime qu’un accord politique entre Riyad et Abou Dhabi a permis cette coordination ; aucun accord de ce type n’a toutefois été détaillé officiellement.
Mais cela ne suffit pas à « régler » le STC. Le mouvement ne repose pas uniquement sur l’argent ou les armes émiratis. Il s’inscrit dans une histoire sudiste remontant à la guerre de 1994, au Hirak de 2007 et au sentiment d’une partie de la population d’avoir été marginalisée après l’unification. Même Abou Dhabi ne peut donc pas simplement ordonner la disparition de cette revendication. Inversement, le STC ne représente pas tous les Sudistes : le Hadramout, Al-Mahra et plusieurs réseaux locaux contestent sa prétention à parler au nom de l’ensemble de l’ancien Yémen du Sud.
Bab el-Mandeb : la guerre oblige à coopérer, pas à s’entendre
C’est ici que la question du STC rejoint directement la nouvelle bataille contre les Houthis. Le gouvernement yéménite de Rashad al-Alimi a annoncé le 4 octobre le lancement d’opérations destinées à reprendre les territoires perdus. Dès le lendemain, l’opération « Fajr al-Yemen » (« Aube du Yémen ») est passée à l’offensive sur la côte. La coalition conduite par Riyad affirme avoir engagé une centaine d’avions de combat afin d’assurer une couverture aérienne permanente aux troupes au sol et de sécuriser Bab el-Mandeb. Reuters confirme de lourdes frappes saoudiennes et une progression rapide des forces gouvernementales jusqu’aux abords de Mokha ; le ministère yéménite de la Défense a annoncé la reprise de la ville, sans que Reuters puisse vérifier indépendamment toute l’étendue des gains.

Au sol, les Brigades des Géants et le Bouclier de la Patrie ont été engagés sur l’axe Dhubab–Bab el-Mandeb. Cette participation ne signifie pas que le STC, en tant qu’organisation politique, a formellement rejoint l’offensive sous sa propre bannière. Les Géants appartiennent historiquement à l’écosystème militaire sudiste construit avec l’appui d’Abou Dhabi et ont longtemps été liés au STC, mais ils disposent aujourd’hui de leur propre chaîne de commandement et coopèrent directement avec Riyad. Le STC, de son côté, a publié le 4 octobre son propre appel à la « mobilisation populaire générale », de Mahra à Bab el-Mandeb, tout en réaffirmant son objectif de restaurer un État sudiste.
La distinction est essentielle. Le STC se trouve dans une position paradoxale : il considère les Houthis comme une menace pour le Sud et soutient le renforcement des fronts méridionaux, mais refuse que cette mobilisation conduise à restaurer sans contrepartie un État yéménite centralisé dans lequel la question de l’autodétermination du Sud serait de nouveau repoussée. La guerre peut donc réunir temporairement, sur le terrain, des forces issues de camps autrefois concurrents sans pour autant réunifier leurs projets politiques.
Pour Riyad, la difficulté est comparable. Le royaume a besoin des forces sudistes pour reprendre la côte, sécuriser Bab el-Mandeb et contenir les Houthis. Mais plus ces formations deviennent indispensables, plus leur poids dans les négociations sur l’après-guerre augmente. Une victoire militaire pourrait ainsi rouvrir la question politique que l’Arabie saoudite cherche depuis des années à contenir.
L’autre guerre derrière la guerre
La nouvelle offensive contre les Houthis ne se joue donc pas seulement entre Sanaa et le gouvernement internationalement reconnu. Elle se déroule aussi à l’intérieur du camp anti-houthi, entre projet d’unité nationale, aspirations à l’autonomie provinciale et revendication d’un État sudiste.
Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et les Émirats peut réduire la concurrence entre parrains, remettre de l’ordre dans les chaînes de commandement et empêcher que leurs anciens protégés ne se neutralisent mutuellement. Il peut aussi contribuer à reconstruire une force capable de contester aux Houthis leur contrôle de Bab el-Mandeb. Mais il ne peut effacer par décret trente ans de contentieux entre le Nord et le Sud.
C’est peut-être le principal enseignement de la séquence actuelle : au Yémen, combattre le même ennemi ne signifie toujours pas poursuivre le même objectif. La bataille de Bab el-Mandeb dira si Riyad parvient à unifier suffisamment le camp anti-houthi pour reprendre l’initiative. Elle ne dira pas, à elle seule, quel Yémen ces forces accepteront ensuite de défendre.
Sources et sites à consulter
• Reuters — Offensive saoudienne envisagée et fragmentation des forces, 2 octobre 2026
• The Guardian — Coordination des Brigades des Géants avec l’aviation saoudienne, 5 octobre 2026
• Reuters — Visite de Mansour ben Zayed à Riyad, 29 septembre 2026
• Reuters — Les acteurs du conflit yéménite et le STC, 2 janvier 2026
• Associated Press — Dissolution contestée du STC et divisions internes, 9 janvier 2026
• Associated Press — Reprise du Hadramout et de Moukalla, janvier 2026
• The Guardian — Enquête sur la débâcle militaire de Mokha, 18 septembre 2026
• Financial Times — Dégel Riyad-Abou Dhabi et factions sudistes, 29 septembre 2026
• Carnegie — Aspirations politiques du Sud et divisions internes
• Carnegie — Intérêts maritimes saoudiens et émiratis au Yémen
• Washington Institute — Guerre civile de 1994 et victoire des forces de Saleh
• South24 — Mobilisation annoncée par le STC le 4 octobre 2026
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• Consulting4502 — compte X de veille Yémen / Golfe
Articles LTDN à relire
• La Tribune des Nations — Après la débâcle de Mokha, la guerre se joue sur les hauteurs de Taëz







