Guerres, acquisitions privées, projets de compensation carbone : les mécanismes de dépossession se multiplient, alertent des experts indépendants de l’ONU. Selon les chiffres qu’ils citent, les 0,1 % d’exploitations les plus importantes contrôlent désormais plus de la moitié des terres agricoles mondiales.
La dépossession ne passe pas toujours par une expulsion spectaculaire. Elle peut prendre la forme d’un rachat progressif de petites exploitations, d’un registre numérique qui ne reconnaît plus les usages traditionnels ou d’une loi déclarant « vacant » un pâturage utilisé depuis des générations. Derrière ces mécanismes différents, une même dynamique : la concentration des ressources entre un nombre toujours plus restreint de mains.
Dans un communiqué publié le 16 octobre à New York, le Groupe de travail sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales alerte sur cette évolution. Son dernier rapport à l’Assemblée générale examine les processus qui privent les communautés rurales de leurs territoires et les moyens de rétablir leurs droits.
« Les anciens facteurs de dépossession restent à l’œuvre », souligne sa présidente-rapporteuse, Shalmali Guttal. À ces pratiques s’ajoutent désormais des dispositifs économiques, environnementaux et administratifs susceptibles d’aggraver les inégalités.
Quand la transition écologique fragilise les droits
Les acquisitions foncières des entreprises restent un puissant moteur de concentration. Mais les experts attirent également l’attention sur certains projets de captage du carbone et de conservation, engagés sans le consentement des communautés concernées.
L’enjeu dépasse la propriété formelle. Des populations cultivent des terres, entretiennent des forêts ou utilisent des points d’eau sans disposer de titres individuels. Lorsque ces usages ne sont pas reconnus, une opération présentée comme favorable au climat ou à la biodiversité peut les priver de leurs moyens de subsistance.
La numérisation des registres fonciers comporte un risque comparable lorsqu’elle ignore les droits coutumiers. L’enregistrement peut alors consacrer une exclusion au lieu de sécuriser les populations.
Les femmes rurales sont particulièrement exposées. Selon les experts, moins de 15 % disposent de droits fonciers sécurisés. Leur travail sur les terres ne leur assure donc pas nécessairement une protection lorsque celles-ci changent de propriétaire ou d’affectation.
Une concentration qui concerne aussi les pays du Nord
Les chiffres repris par le Groupe de travail donnent la mesure du déséquilibre : les 0,1 % d’exploitations les plus importantes contrôlent plus de la moitié des terres agricoles mondiales.
Le phénomène traverse les frontières et les niveaux de développement. Aux États-Unis, 4,4 % des exploitations contrôlaient 61 % des terres agricoles en 2022. Dans l’Union européenne, 3,1 % en détenaient 52,2 % en 2013, selon les données citées. Ces références portent sur des années différentes, mais montrent que la concentration foncière concerne également les grandes économies agricoles du Nord.
Dans les territoires en guerre, la dépossession prend des formes plus brutales. Du Soudan à l’Ukraine, en passant par Gaza et la Cisjordanie, le rapport décrit des terres agricoles vidées de leurs habitants, confisquées ou détruites. La perte des capacités de production alimentaire prolonge les conséquences des conflits bien au-delà des combats.
Protéger des territoires entiers
Pour les experts, raisonner uniquement en hectares agricoles laisse dans l’ombre une partie essentielle du problème. Les territoires ruraux comprennent aussi les forêts, les pâturages, les eaux et les zones de pêche.
L’aquaculture industrielle et le tourisme peuvent ainsi restreindre l’accès des pêcheurs à leurs espaces de travail. Le communiqué rappelle que la pêche artisanale fournit près des deux tiers des prises mondiales destinées à la consommation humaine directe. Protéger cet accès constitue donc aussi un enjeu de sécurité alimentaire.
Le Groupe de travail appelle les États à dépasser la seule délivrance de titres de propriété. Il recommande de reconnaître les régimes fonciers coutumiers et collectifs au même titre que la propriété privée, de plafonner l’accumulation des terres et d’organiser leur redistribution au bénéfice des personnes sans terre, des jeunes et des groupes marginalisés.
La restitution devrait, elle aussi, porter sur l’ensemble des territoires dont les communautés ont été chassées.
Ces recommandations s’inscrivent dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et des autres personnes travaillant dans les zones rurales, connue sous l’acronyme UNDROP. Elles posent une question politique centrale : comment garantir le droit de produire et de se nourrir lorsque l’accès aux ressources nécessaires se concentre toujours davantage ?
Source : communiqué du Groupe de travail du 16 octobre 2026, présentant son rapport à l’Assemblée générale, référencé A/81/211. Les membres du Groupe sont des experts indépendants nommés par le Conseil des droits de l’homme ; ils ne s’expriment pas au nom de l’ensemble de l’ONU.
(Cet article a été rédigé avec l’aide d’une IA)








