
La dissuasion nucléaire n’est ni une assurance tous risques ni une garantie de paix. Ses limites justifient-elles pour autant son abandon ? En réponse à Marc Finaud, une réflexion sur les dangers de l’arme, la prolifération et les garanties nécessaires à un désarmement crédible pour la France et ses partenaires.
Dans sa tribune du 10 octobre, Marc Finaud, ancien diplomate et vice-président d’Initiatives pour le désarmement nucléaire, appelle à débattre des dangers de la dissuasion. Il pose une question essentielle : jusqu’où peut-on fonder la sécurité d’un pays sur une menace dont l’exécution aurait des conséquences catastrophiques ? Il me semble toutefois nécessaire de distinguer deux propositions : la dissuasion peut échouer, ce qui est incontestable ; elle serait donc inutile, ce qui reste à démontrer. Une politique de défense doit être appréciée au regard des risques qu’elle comporte, mais aussi de ceux que provoquerait son abandon.
Le souvenir du Pacifique
Je résidais au Japon lors de la dernière campagne française d’essais nucléaires, en 1995 et 1996, et mes déplacements professionnels me conduisaient en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans d’autres pays de la région. Il était alors difficile d’être français. Ce souvenir personnel montre combien une décision prise à Paris pouvait peser, à des milliers de kilomètres, sur les relations et l’image de notre pays.
La crise diplomatique était réelle. Le 6 septembre 1995, le Premier ministre australien Paul Keating condamnait le premier essai de cette nouvelle campagne française. La Nouvelle-Zélande soutenait une flottille de protestation et cherchait à faire réexaminer le dossier devant la Cour internationale de justice. Ces réactions traduisaient une contestation politique et morale, au-delà des seules discussions techniques sur les essais souterrains.
Les appels au boycott alourdissaient également le climat commercial. Ils ne permettent pas pour autant d’établir un montant global de pertes : le gouvernement français indiquait alors surveiller les marchés concernés et accompagner les entreprises affectées. Cette expérience invite à reconnaître les préoccupations légitimes des populations du Pacifique et le coût diplomatique de la campagne.
Mais cette expérience ne tranche pas, à elle seule, la question de la dissuasion actuelle : posséder un arsenal, décider d’une campagne d’essais et conduire celle-ci relèvent de choix distincts.
Ce que la bombe peut — et ne peut pas — empêcher
Marc Finaud rappelle, à juste titre, que des puissances nucléaires ont subi des attaques. La guerre des Malouines et les affrontements entre l’Inde et le Pakistan montrent qu’aucun arsenal ne confère l’immunité. Ces exemples invitent toutefois à distinguer une opération limitée d’une menace existentielle contre un État.
La doctrine française met la dissuasion au service de la protection des intérêts vitaux du pays, dont l’appréciation relève du président de la République. Elle ne prévoit pas de riposte nucléaire automatique à chaque incident, opération conventionnelle ou cyberattaque. Elle cherche avant tout à dissuader un adversaire de lancer une agression majeure.
Cette logique n’est pas sans ambiguïté. Une puissance nucléaire peut être tentée de mener des opérations conventionnelles sous la protection de son arsenal, en comptant sur la prudence de ses adversaires. La dissuasion peut donc freiner certaines escalades et favoriser, paradoxalement, certaines initiatives en deçà du seuil nucléaire. Cela rend indispensable une défense conventionnelle crédible.
Cuba : entre retenue et risque de catastrophe
La crise des missiles de Cuba, en octobre 1962, illustre cette double réalité. Face à l’installation de missiles soviétiques à Cuba, John F. Kennedy choisit une quarantaine maritime plutôt qu’une attaque immédiate ; Nikita Khrouchtchev accepta finalement le retrait des missiles. Les deux dirigeants avaient de sérieuses raisons de redouter l’engrenage d’une guerre nucléaire.
Peut-on en conclure que la dissuasion a évité la guerre ? Elle a vraisemblablement pesé sur leurs calculs, sans que l’on puisse isoler son rôle de celui de la diplomatie, des concessions et des décisions personnelles. Mais les incidents et les risques de méprise révélés par la crise montrent aussi à quel point l’équilibre pouvait se rompre. Cuba ne prouve donc ni l’infaillibilité de la dissuasion ni son inutilité : l’épisode montre une retenue arrachée au bord de la catastrophe.
Une efficacité difficile à mesurer
Les défenseurs de la dissuasion ne peuvent démontrer qu’elle explique à elle seule l’absence de guerre nucléaire depuis 1945 : nous ne disposons pas d’une histoire parallèle, sans arsenaux, qui permettrait de comparer les résultats. La diplomatie, les institutions, les décisions individuelles et la chance ont également pu jouer un rôle. Mais la difficulté vaut aussi pour la thèse inverse. Les crises dangereuses attestent le risque d’emploi ; elles ne révèlent pas toutes les initiatives auxquelles des dirigeants ont renoncé par crainte de représailles. Un responsable politique peut être brutal, idéologiquement radical ou expansionniste et tenir néanmoins à la survie de son régime.
La dissuasion dépend ainsi d’une appréciation délicate : que cherche à préserver l’adversaire ? Quelles pertes jugerait-il insupportables ? Comprend-il le signal envoyé ? La France maîtrise ses armes et ses décisions, mais jamais entièrement le raisonnement de ceux auxquels elle s’adresse.
Le danger de l’ultime avertissement
La critique de l’ultime avertissement nucléaire soulève une objection particulièrement sérieuse. Le discours présidentiel du 2 mars 2026 maintient la possibilité d’un emploi unique destiné à rétablir la dissuasion. Paris chercherait ainsi à signifier à un agresseur que le conflit a changé de nature et que sa poursuite ferait courir des risques extrêmes. Reste une interrogation fondamentale : l’adversaire interpréterait-il cet avertissement comme tel ? Il pourrait y voir le début d’une attaque plus vaste et décider de riposter. La France maîtrise son intention, mais ne peut garantir la lecture qu’en ferait son adversaire. Ce risque mérite un examen public rigoureux.
L’exemple d’une explosion nucléaire sur Pékin, évoqué par Marc Finaud, correspond à un scénario extrême qui ne saurait résumer toutes les hypothèses d’avertissement. Même un scénario plus limité ne supprimerait toutefois ni les conséquences humanitaires ni le risque d’escalade. Les mises en garde du Comité international de la Croix-Rouge rappellent la gravité de tout emploi de l’arme nucléaire.
Désarmer : des situations profondément différentes
Marc Finaud défend une élimination progressive, négociée et vérifiable des armes nucléaires, et non un désarmement unilatéral immédiat. Cet objectif doit être pris au sérieux. L’article VI du Traité sur la non-prolifération engage d’ailleurs les États parties à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires et au désarmement nucléaire.
Il faut cependant distinguer les arsenaux des grandes puissances de ceux des États aux capacités plus limitées. Selon le SIPRI, début 2026, les États-Unis et la Russie réunissaient à eux seuls près de 86 % des armes nucléaires mondiales. Réduire leurs stocks considérables n’a pas les mêmes conséquences stratégiques que diminuer ceux de la France, dont la force vise à préserver une capacité de représailles suffisante, non à rivaliser numériquement avec ces deux puissances.
Pour Paris, toute nouvelle réduction doit donc être évaluée à l’aune de son effet sur la crédibilité de la dissuasion. Les engagements français en matière de désarmement demeurent, mais leur mise en œuvre exige d’examiner le rythme, la réciprocité et les garanties de sécurité, sans considérer tous les arsenaux comme interchangeables.
La situation d’Israël présente une autre singularité. Cet État maintient une politique d’ambiguïté nucléaire, tandis que de nombreuses analyses indépendantes lui attribuent un arsenal. Dans un environnement régional où certains acteurs contestent jusqu’à son existence, un éventuel désarmement devrait s’accompagner d’engagements de non-agression, de garanties vérifiables et de dispositifs de sécurité crédibles. Ces préoccupations ne ferment pas la perspective du désarmement ; elles en soulignent la complexité.
La Corée du Nord et l’Iran posent d’autres difficultés. Pyongyang dispose déjà d’un arsenal nucléaire et poursuit le développement de ses missiles. Son cas montre combien il est difficile d’obtenir, puis de vérifier, le démantèlement de capacités militaires constituées. Pour l’Iran, le risque est d’une autre nature : il n’est pas établi que Téhéran possède l’arme nucléaire, mais l’Agence internationale de l’énergie atomique souligne les limites de ses vérifications sur les installations et les matières nucléaires iraniennes. Une éventuelle accession de l’Iran à l’arme nucléaire modifierait profondément les équilibres régionaux et les perspectives de désarmement.
Le Pakistan illustre un troisième cas : celui d’un État nucléaire confronté à de fortes tensions politiques et sécuritaires et à une rivalité militaire durable avec l’Inde. Des structures de commandement et de contrôle existent, et rien n’indique que son arsenal ait échappé aux autorités. Mais une crise intérieure majeure ou une confrontation extérieure pose la question de la continuité des décisions, de la sûreté des armes et de la maîtrise de l’escalade. Souligner ces risques ne revient pas à présager un effondrement de l’État pakistanais.
Ces situations ne discréditent pas l’objectif du désarmement ; elles en rappellent les conditions. Comment détecter des stocks clandestins, empêcher un réarmement secret, réagir à une violation ou protéger les États qui auraient renoncé à leurs armes ? Comment garantir, entre-temps, la sûreté des arsenaux existants ? La disparition des armes nucléaires n’effacerait ni les écarts de puissance conventionnelle ni les ambitions territoriales.
Défendre sans promettre l’infaillibilité
La France doit donc concilier deux exigences : conserver, dans le contexte stratégique actuel, les moyens de dissuader une agression majeure et contribuer à réduire les dangers nucléaires. Des accords vérifiables, des mécanismes de communication en temps de crise, des mesures de transparence adaptées et une défense conventionnelle solide se complètent plutôt qu’ils ne s’opposent.
Le souvenir des essais français dans le Pacifique montre que les choix de sécurité doivent tenir compte des préoccupations légitimes d’autrui. L’ultime avertissement souligne, quant à lui, l’imprudence qu’il y aurait à prétendre maîtriser une escalade nucléaire. La responsabilité démocratique suppose de discuter publiquement ces risques, dans les limites nécessaires du secret de la défense nationale.
La dissuasion ne garantit pas la paix ; le désarmement ne suffirait pas non plus, à lui seul, à l’assurer. Le vrai débat n’oppose donc pas des réalistes à des « Bisounours » : il porte sur les conditions concrètes permettant à la France et à ses partenaires de réduire ensemble les risques d’agression, de prolifération et de catastrophe nucléaire.
Suivre l’auteur sur « X » : Seals Consulting (@Consulting4502)








