
À Montréal, le Canada s’est vu promettre une place que l’Union européenne n’avait offerte à personne. Le texte signé n’en dit rien. C’est justement ce qui rend l’épisode instructif.
Le 30 octobre, à la clôture du 21e sommet Canada-Union européenne, Mark Carney s’est présenté devant la presse entre Ursula von der Leyen et António Costa. Les trois dirigeants venaient de lancer une « Alliance pour l’avenir ». Carney a ajouté que le Canada travaillait à devenir le premier membre associé de l’Union, dans le partenariat le plus étroit possible sans adhésion, puisque la géographie interdit le reste 1. La veille, il avait commencé par tenir un tout autre discours.
À la veille du sommet, des diplomates cités par Reuters et DPA ont fait savoir que le chancelier allemand Friedrich Merz et plusieurs autres dirigeants européens avaient obtenu le retrait des mots « membre associé » du projet de déclaration 5. Euronews rapporte que Berlin a poussé en ce sens quelques heures avant le départ de von der Leyen pour Montréal 4. Le texte ne parle plus que d’une association « toujours plus étroite » 5. Interrogé à l’ouverture du sommet, Carney a d’abord minimisé l’affaire : le nom importait peu, disait-il, ce qui comptait était ce que l’accord changerait pour les Canadiens 5. Le même jour, devant des chefs d’entreprise, il parlait déjà d’une alliance « avec le Canada comme membre associé » 2. Le lendemain, il le répétait à la tribune.
Ce va-et-vient n’a rien d’un accident.
L’idée vient de la Commission. Von der Leyen l’a lancée le 16 septembre à Strasbourg, dans son discours sur l’état de l’Union, en s’adressant directement à Carney, présent dans l’hémicycle comme invité 7. La Commission ne l’a pas reniée : sa page officielle sur les relations avec le Canada présente toujours ce pays comme le premier invité à devenir membre associé 6. Ce sont les capitales qui freinent. L’Union a beau compter des accords d’association avec plus d’une vingtaine de pays, aucun traité n’a jamais créé de statut de membre associé 7. On demande aux États membres d’avaliser une catégorie qui n’existe pas encore. Berlin a dit non, du moins pour l’instant.
Un troisième acteur s’est invité dans le débat. Donald Trump a jugé l’idée risible et laissé entendre que Washington pourrait restreindre ses échanges avec l’Europe s’il y voyait un geste hostile 5. J’ignore quel poids cette menace a eu dans la prudence allemande. Je note seulement que l’Allemagne est, de tous les grands pays de l’Union, l’un des plus exposés à une guerre commerciale avec les États-Unis.

Graphique : CCFAG. Sources : [2], [5], [6], [7].
Carney a donc repris en public un mot que le texte n’écrit plus. Je n’y vois pas une maladresse. Un homme qui a dirigé la Banque du Canada puis la Banque d’Angleterre sait ce que vaut une formule répétée devant les caméras : à force, elle fixe les termes de la discussion. Ses hôtes ne l’ont pas contredit sur l’estrade. Selon La Presse canadienne, les deux parties se sont même engagées à consacrer les huit prochains mois à négocier ce statut, malgré les objections exprimées des deux côtés de l’Atlantique 3.
Ce qui a été signé
La querelle de vocabulaire ne doit pas masquer l’essentiel, qui est plus terre à terre. Les négociations sur un accord de commerce numérique et sur un accord en matière de concurrence ont été conclues sur le fond. La Banque européenne d’investissement et Ottawa ont finalisé un mécanisme destiné à attirer les capitaux européens vers les minéraux critiques canadiens 7.
Le Canada rejoindra aussi l’initiative européenne de calcul haute performance. Carney a avancé un ordre de grandeur saisissant : le supercalculateur allemand JUPITER ferait en une journée ce que la plus puissante machine de recherche canadienne met six mois à accomplir 7. Le chiffre est le sien, je ne l’ai pas vérifié.
Deux chantiers méritent davantage l’attention que les échanges étudiants : une étude de faisabilité sur l’exportation de gaz naturel liquéfié canadien vers l’Europe, et un projet de câbles sous-marins reliant l’Europe, le Canada et l’Asie 5. De l’énergie et des infrastructures de communication. C’est là que se joue la souveraineté dont tout le monde parle.
Le volet défense, lui, a précédé le sommet de plusieurs mois.
Le 14 février 2026, le Canada a signé avec l’Union l’accord qui fait de lui le premier pays non européen associé à SAFE 9. Cet instrument, adopté en mai 2025, met à la disposition des États membres jusqu’à 150 milliards d’euros de prêts pour financer des achats militaires communs 8. Le Conseil a conclu l’accord en juin 9, et il est entré en vigueur le 1er août 10. Ottawa ne touchera pas un euro de ces prêts, réservés aux Vingt-Sept. En revanche, l’industrie canadienne peut désormais prendre part aux acquisitions conjointes européennes 8. Si le statut de membre associé voit le jour, il mettra une étiquette sur une intégration déjà en marche.
L’ombre de Washington
Le sommet s’est tenu à quelques jours des élections de mi-mandat américaines du 3 novembre, en pleine guerre tarifaire entre Ottawa et Washington. Le 1er novembre, Carney a fait état d’une « bonne conversation » avec Donald Trump, qui annonce un accord commercial pour bientôt sans en préciser le contenu 11. Entre-temps, le Canada a signé un accord commercial avec les Émirats arabes unis 11.
António Costa a affirmé qu’aucun pays hors d’Europe n’était plus européen que le Canada. Von der Leyen a soutenu que les valeurs d’un pays comptent davantage que sa place sur une carte 7. Les mots sont généreux. Ils trahissent aussi un besoin : l’Union cherche un allié occidental capable de montrer qu’on peut résister à Washington sans rompre avec lui. Ottawa joue ce rôle, et y trouve son compte.
Ce qui peut encore échouer
Restons prudent. L’accord économique et commercial global, l’AECG, s’applique à titre provisoire depuis 2017, et plusieurs États membres ne l’ont toujours pas ratifié 3. Une Union qui n’a pas achevé la ratification d’un accord de libre-échange avec ce partenaire inventera-t-elle en huit mois une catégorie juridique inédite ? J’en doute. D’autant qu’un statut taillé sur mesure pour Ottawa ferait des envieux. Londres, Oslo ou Berne pourraient légitimement demander pourquoi pas eux. Je soupçonne que Berlin y a pensé.
Le calendrier est serré. Ministres canadiens et commissaires européens se retrouveront en mars, Carney veut conclure au Conseil européen de juin 2027, et le sommet de 2027 doit fixer la portée réelle de l’association 7. D’ici là, des élections et des crises auront le temps de redistribuer les cartes, à Ottawa comme ailleurs.
Un mot, enfin, pour le lecteur genevois. La Suisse a mis des années à négocier son nouveau paquet d’accords avec Bruxelles. Elle observera de près la vitesse à laquelle l’Union envisage d’offrir à un pays situé de l’autre côté de l’Atlantique une proximité qu’elle a si longuement discutée avec ses voisins immédiats.
Le mot a été rayé du texte, puis prononcé quand même. Reste à savoir lequel de ces deux gestes pèsera le plus.
Didier Aubrais est président fondateur du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG) et président de Groupe DA Détection-Action. Formation en criminologie et en criminalistique, il compte près de trente ans d’expérience en sécurité d’État et en renseignement privé. Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.
Références
[1] CBC News, 30 octobre 2026. « Carney says, unequivocally, Canada seeking to become the EU’s 1st associate member ». https://www.cbc.ca/news/politics/european-union-canada-associate-member-von-der-leyen-9.7401989
[2] CBC News, 29 octobre 2026. « Carney says Canada is working to become an ‘associate member’ as he hosts EU leaders in Montreal ». https://www.cbc.ca/news/politics/european-union-canada-associate-member-von-der-leyen-9.7400922
[3] La Presse canadienne (D. Baxter), 30 octobre 2026. « Canada, European Union close Montreal summit with ‘alliance for the future’ pact ». https://ca.finance.yahoo.com/news/canada-european-union-summit-montreal-080021074.html
[4] Euronews, 30 octobre 2026. « EU and Canada to seal broader, deeper alliance in Trump’s long shadow ». https://www.euronews.com/2026/10/30/eu-and-canada-to-seal-new-alliance-in-montreal-under-trumps-shadow
[5] Al Jazeera, 29 octobre 2026. « European Union backtracks on Canada becoming ‘associate member’ » (d’après Reuters et dpa). https://www.aljazeera.com/news/2026/10/29/european-union-backtracks-on-canada-becoming-associate-2
[6] Commission européenne. « EU-Canada relations », page officielle. https://commission.europa.eu/topics/foreign-affairs-and-security-policy/eu-canada-relations_en
[7] Sovereign Magazine, 30 octobre 2026. « Canada and the EU Forge a Historic Alliance » (d’après l’Associated Press). https://www.sovereignmagazine.com/article/canada-eu-historic-alliance-associate-member
[8] Conseil de l’Union européenne. « SAFE – Security Action for Europe », page officielle. https://www.consilium.europa.eu/en/policies/safe/
[9] European Defence Industry, 15 juin 2026. « EU formally concludes SAFE agreement with Canada ». https://defence-industry.eu/eu-formally-concludes-safe-agreement-with-canada-to-support-participation-in-joint-defence-procurement-programmes/
[10] Lovguiden, 10 juillet 2026, résumé du Journal officiel de l’UE. Entrée en vigueur au 1er août 2026 ; voir aussi la décision (UE) 2026/444 sur EUR-Lex. https://lovguiden.dk/en/det-offentlige/eur-lex-eu-tidende/2026-07-10-eu-canada-aftale-om-forsvarsindkoeb-under-safe-traeder-i-kraft-1-august-2026
[11] Al Jazeera, 1er novembre 2026. « Carney signals progress on Canada-US trade deal talks as midterms loom ». https://www.aljazeera.com/news/2026/11/1/carney-signals-progress-on-canada-us-trade-deal-talks-as-midterms-loom







