
Vingt ans après les dernières législatives, le renouvellement de la représentation palestinienne reste bloqué. Les difficultés du vote sont réelles, mais elles se combinent avec les rivalités des dirigeants, la division entre la Cisjordanie et Gaza et les contraintes imposées par Israël. Comprendre ce blocage exige de distinguer les institutions, les partis et les intérêts de leurs partenaires étrangers.
Les législatives palestiniennes prévues le 28 novembre 2026 sont officiellement reportées. Le 10 octobre, Mahmoud Abbas a fixé au 11 septembre 2027, par décret, la tenue des législatives et de la présidentielle. Hussein el-Cheikh, vice-président de l’État de Palestine et l’un des principaux dirigeants du Fatah, avait informé la France de la perspective de ce report dans une lettre datée du 8 octobre, selon Reuters. [1] [12]
L’enjeu dépasse le calendrier. Une élection permet de choisir des représentants, de contrôler les gouvernants et de sanctionner leur bilan. Lorsque ce rendez-vous national disparaît pendant deux décennies, le pouvoir continue de fonctionner, mais son lien avec les électeurs s’affaiblit. Le report palestinien pose donc une question simple : comment réformer une autorité si ceux qu’elle administre ne peuvent renouveler ses dirigeants ?
Quatre noms pour comprendre le système palestinien
L’Autorité palestinienne (AP) est une administration issue des accords d’Oslo entre l’Organisation de libération de la Palestine et l’État d’Israël. La déclaration de principes signée le 13 septembre 1993 prévoit une autonomie palestinienne transitoire. Mise en place en 1994, l’AP gère notamment des services publics et des institutions civiles. Elle ne dispose cependant pas des pouvoirs d’un État pleinement souverain. En Cisjordanie, son autorité s’exerce dans un territoire morcelé. Israël y conserve des prérogatives déterminantes, notamment militaires. Reconnaître diplomatiquement l’État de Palestine ne supprime pas ces limites sur le terrain. [2] [13]
L’Organisation de libération de la Palestine, ou OLP, représente le mouvement national palestinien sur la scène internationale. Elle porte ses engagements diplomatiques et demeure liée par les accords qu’elle a signés. Le Fatah, mouvement politique historiquement associé à son défunt dirigeant Yasser Arafat, domine l’OLP et l’Autorité palestinienne. Mahmoud Abbas, qui lui a succédé à la tête de ces trois structures, y concentre le pouvoir. Il faut donc distinguer l’administration, l’organisation représentative et le parti qui les domine. [11]
Le Hamas est un mouvement islamiste palestinien disposant d’une organisation politique et de forces armées. Son affrontement avec le Fatah a conduit en 2007 à la prise de contrôle de Gaza et à l’éviction des forces fidèles à Abbas. Depuis, la séparation entre les deux territoires s’accompagne d’une fracture politique. Organiser un scrutin commun signifie aussi tenter de réunir des espaces qui n’obéissent pas à une même chaîne de commandement. [11]
Les législatives élisent les membres du Conseil législatif palestinien, le parlement ; la présidentielle désigne le président. Élu en 2005, Abbas n’a pas soumis son mandat à un nouveau vote national. Le calendrier adopté le 10 octobre prévoit désormais les deux élections le même jour. Elles ne renouvelleraient cependant pas les organes de l’OLP. Cette coexistence institutionnelle limite ce qu’un rendez-vous électoral peut résoudre. [11] [12]
Le précédent de 2006 reste dans toutes les mémoires
Le 25 janvier 2006, le Hamas, sous l’étiquette Changement et Réforme, remporte 74 des 132 sièges du Conseil législatif, contre 45 pour le Fatah. La participation atteint 77 %. Le scrutin utilise alors un système mixte : la moitié des sièges est attribuée dans des circonscriptions et l’autre moitié à des listes nationales. Une majorité de sièges ne signifie donc pas nécessairement une majorité absolue des voix dans l’ensemble du pays. [3]
Le résultat soulève immédiatement une difficulté internationale. Le Quartette pour le Proche-Orient, réunissant les États-Unis, l’Union européenne, les Nations unies et la Russie, exige du futur gouvernement la non-violence, la reconnaissance d’Israël et l’acceptation des accords antérieurs. Il annonce que l’aide sera réexaminée en fonction du respect de ces principes. La victoire électorale ne suffit donc pas à garantir les relations diplomatiques et les financements nécessaires pour gouverner. [4]
La rupture armée de 2007, puis la dissolution du Conseil législatif par Abbas en 2018, prolongent la paralysie institutionnelle. Le précédent de 2006 demeure ainsi un avertissement pour les dirigeants et leurs partenaires : le vote peut porter au pouvoir une formation qu’ils ne souhaitent pas reconnaître ou avec laquelle ils ne savent pas travailler. [5]
Une nouvelle victoire du Hamas n’est pas pour autant inévitable. Mais les principaux acteurs évaluent le scrutin à travers le risque politique qu’il représente pour eux. Cette crainte déplace la discussion : au lieu de débattre seulement des conditions d’un vote libre, on cherche d’abord à sécuriser l’organisation du pouvoir qui en résultera.
Jérusalem est un obstacle réel et un choix politique
En avril 2021, Abbas reporte les élections générales en invoquant l’impossibilité de les organiser à Jérusalem. Le décret publié par la Commission électorale centrale suspend le processus jusqu’à ce que les conditions soient réunies sur tout le territoire palestinien, en premier lieu dans la ville revendiquée comme capitale. [6]
Pour les Palestiniens, voter à Jérusalem-Est possède une portée nationale : renoncer à ce vote sur place peut être interprété comme l’acceptation de leur exclusion politique de la ville. La Commission électorale précise toutefois qu’en 2021 elle était prête à envisager d’autres arrangements, sous réserve d’instructions de la direction politique et de consultations avec les factions. Des solutions alternatives pouvaient donc être discutées ; l’obstacle n’imposait pas nécessairement le report. [7]
Au même moment, le Fatah affrontait une concurrence issue de ses propres rangs. Une liste soutenue par Marwan Barghouti, figure palestinienne emprisonnée en Israël, et Nasser al-Qudwa, ancien ministre des Affaires étrangères, contestait la liste officielle. Le report pouvait ainsi répondre à une difficulté territoriale tout en protégeant la direction contre une compétition devenue risquée. [8]
Il faut distinguer le motif officiel, documenté, des avantages politiques que certains responsables peuvent retirer d’une décision. Les deux peuvent coexister sans que l’on puisse réduire le report à un seul prétexte.
Le rejet des dirigeants ne profite pas automatiquement au Hamas
Réalisé du 5 au 8 août 2026, le sondage du Centre palestinien de recherche sur les politiques et les sondages (PCPSR), un institut indépendant basé à Ramallah, montre l’ampleur du désir de changement. Dans une présidentielle hypothétique réunissant trois candidats, Marwan Barghouti obtient 54 % des intentions de vote parmi les électeurs déclarant vouloir participer, contre 26 % pour Khalil al-Hayya, chef du bureau politique du Hamas, et 14 % pour Mahmoud Abbas. Par ailleurs, 79 % des personnes interrogées souhaitent le départ d’Abbas. [9]
Ces chiffres ne prédisent pas le résultat des législatives. Dans un scénario parlementaire distinct, le même institut place le Fatah à 32 % et le Hamas à 29 % parmi les électeurs déclarant vouloir participer, avec 21 % d’indécis. L’enquête repose sur 1 270 entretiens en Cisjordanie et à Gaza, avec une marge d’erreur annoncée de 3,5 %. La guerre et les déplacements de population imposent une prudence supplémentaire. [9]
La perte de confiance envers Abbas ne se traduit donc pas nécessairement par une adhésion au Hamas. Elle peut favoriser des personnalités du Fatah opposées à sa direction, d’autres listes ou l’abstention. Présenter la situation comme un duel figé entre Abbas et les islamistes masque cette demande de renouvellement.
Des factions qui négocient avant de laisser les institutions décider
Le politologue Ibrahim Dalalsha, fondateur et directeur du centre de recherche Horizon à Ramallah, relève une faiblesse structurelle : les factions du mouvement national restent imbriquées dans les institutions publiques. Selon lui, cette emprise prive le gouvernement de la maîtrise du calendrier électoral : ses ministres peuvent apprendre par la presse les décisions concernant les élections. [10]
Le poids des factions se manifeste aussi dans les règles de candidature. Ghaith al-Omari, ancien conseiller de l’Autorité palestinienne et chercheur au Washington Institute, un centre américain spécialisé dans le Moyen-Orient, souligne que l’engagement envers la charte de l’OLP exigé des participants ferme, dans les conditions annoncées, la voie à une participation du Hamas sous sa propre bannière. [10]
Une question se pose alors : faut-il obtenir un accord complet entre les factions avant le scrutin, ou permettre aux électeurs de départager leurs projets ? Une entente minimale est nécessaire pour assurer la sécurité et faire respecter le résultat. Mais exiger un consensus préalable sur tout peut donner à chaque organisation un moyen de bloquer indéfiniment le vote.
Une autorité unique disposant du monopole des armes répond à une nécessité de gouvernement : une décision publique ne peut être appliquée si une organisation armée conserve le pouvoir de s’y opposer. La question est particulièrement sensible dans un environnement où un incident armé impliquant Israël peut entraîner de violentes représailles et compromettre le processus politique. Encore faut-il préciser le calendrier et les garanties du désarmement. Faute de quoi, celui-ci risque de devenir une condition toujours repoussée, maintenant les élections en suspens.
Israël et les partenaires étrangers pèsent aussi sur le calendrier
Des élections exigent davantage que des bulletins : les candidats doivent pouvoir circuler, faire campagne et rencontrer les habitants ; les électeurs doivent accéder aux bureaux de vote ; les agents électoraux doivent transporter le matériel et vérifier les opérations. Dans un territoire soumis à des restrictions de mouvement et marqué par les destructions, ces conditions sont essentielles. Leur absence peut affecter la liberté du vote autant que son organisation matérielle.
Neomi Neumann, ancienne responsable de la recherche du Shin Bet, le service israélien de sécurité intérieure, estime que le gouvernement israélien mène une politique idéologique d’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et d’annexion de fait en Cisjordanie. Son analyse, présentée au Washington Institute, rappelle que la capacité de l’AP à se réformer dépend aussi de décisions qu’elle ne maîtrise pas. [10]
Les partenaires étrangers font face à une autre difficulté. Ils souhaitent une direction palestinienne représentative, capable d’administrer et de négocier. Mais soutenir une élection implique aussi d’envisager un résultat contraire à leurs préférences. Le précédent du Quartette montre que la reconnaissance du résultat et les conditions posées à un gouvernement peuvent entrer en conflit. Cette difficulté doit être traitée avant le vote, sans choisir les dirigeants à la place des électeurs.
Sortir du report permanent
Une date crédible doit s’accompagner de conditions vérifiables : des règles de candidature connues, des libertés de campagne garanties, des modalités précises pour Gaza et Jérusalem-Est, une observation indépendante et un engagement à respecter les résultats. Il faut également prévoir qui tranchera les litiges et comment les institutions élues pourront exercer leur mandat. Ces garanties permettent de distinguer une préparation effective d’une annonce diplomatique.
Aucun scrutin ne mettra, à lui seul, fin à l’occupation, à la division territoriale ou aux rivalités armées. Mais attendre que ces obstacles disparaissent revient à subordonner le renouvellement démocratique à une situation idéale qui risque de ne jamais se présenter. L’enjeu est de réunir des garanties suffisantes pour voter, puis de permettre aux institutions de fonctionner.
Le report préserve temporairement les équilibres entre dirigeants. Il ne restaure pas la confiance de la population. Pour l’Autorité palestinienne, le danger est de rechercher une légitimité internationale tout en différant sans cesse le renouvellement de sa légitimité populaire. La réforme ne peut durablement se limiter à réorganiser le sommet : elle doit rendre aux électeurs une prise réelle sur ceux qui les gouvernent.
Sources et liens de vérification
Sources consultées et actualisées le 12 octobre 2026. Les appels numérotés et les noms des deux chercheurs dans l’article sont cliquables.
[1] Reuters — 9 octobre 2026. Report annoncé et échéance proposée pour septembre 2027
[2] Larousse — Notice de référence. Origine et compétences limitées de l’Autorité palestinienne
[3] Commission électorale centrale palestinienne — 2006. Résultats officiels des législatives de 2006 en arabe
[4] Nations unies — 30 janvier 2006. Déclaration du Quartette et conditions imposées au futur gouvernement
[5] Associated Press — 8 octobre 2026. Discussions des factions et obstacles au scrutin
[6] Commission électorale centrale palestinienne — 30 avril 2021. Décret officiel de report des élections générales
[7] Commission électorale centrale palestinienne — Dossier de référence. Participation de Jérusalem et solutions alternatives évoquées en 2021
[8] Reuters Archives — 31 mars 2021. Liste concurrente soutenue par Marwan Barghouti et Nasser al-Qudwa
[9] PCPSR — 12 août 2026. Sondage numéro 97 réalisé du 5 au 8 août 2026
[10] Washington Institute — 24 juillet 2026. Compte rendu du forum avec Neumann, Dalalsha et al-Omari
[11] International Crisis Group — 1er février 2023. Rapport sur la succession et les institutions palestiniennes
[12] WAFA — 10 octobre 2026. Décret fixant les législatives et la présidentielle au 11 septembre 2027
[13] Nations unies — 13 septembre 1993. Déclaration de principes signée par Israël et l’OLP
Notice biographique. Ibrahim Dalalsha
Notice biographique. Ghaith al-Omari
Sites à consulter pour le suivi
Commission électorale centrale palestinienne
Nations unies Question de Palestine
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