De la doctrine Qaboos à la recherche d’un équilibre du Sultanat face au conflit Iran-États-Unis.
Par Lyed MEJRI

Depuis les années 1970, Oman a su se distinguer au Proche-Orient en adoptant une forme de neutralité active, une ligne directrice qu’il a maintenue avec constance. Mais aujourd’hui, les tensions militaires qui s’intensifient entre les États-Unis, Israël et l’Iran viennent ébranler les fondements de cette posture. Contrairement à des pays comme la Suisse, dont la neutralité repose sur des bases historiques solides, celle d’Oman dépend d’équilibres régionaux plus fragiles, une réalité qui, avec le temps, finit par se révéler au grand jour.
Les fondements structurels de la doctrine de neutralité Omanaise
La neutralité d’Oman n’est pas le fruit d’une manoeuvre diplomatique opportuniste, elle découle d’une triple détermination géographique, religieuse et historique qui en fait une obligation avant d’en faire une tactique. En termes de géographie, le contrôle du détroit d’Ormuz, par lequel passe environ 20% des produits pétroliers, est partagé entre le Sultanat et la République islamique d’Iran. Cette dépendance physique rend structurellement impossible toute attitude déclarée d’hostilité envers Téhéran.
Ce déterminisme est accentué par la dimension religieuse. Contrairement à la plupart de ses voisins du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Oman est majoritairement ibadite, pratiquant une forme d’islam distincte tant du sunnisme que du chiisme. Cette particularité lui a permis, historiquement, d’échapper aux dynamiques de bloc confessionnel qui caractérisent la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. C’est cette extériorité doctrinale qui permet à Mascate de dialoguer avec Téhéran sans que ce dialogue soit interprété comme une prise de position dans la fracture sunno-chiite.
En définitive, la dette historique née durant la rébellion du Dhofar (1965-1975), période à laquelle le Shah Mohammad Reza Pahlavi a envoyé des forces expéditionnaires aux côtés du Sultan Qaboos, a établi une relation bilatérale irano-omanaise basée sur un principe de réciprocité qui n’a pas été ébranlé par la révolution islamique de 1979. Alors que l’ensemble du Golfe fermait ses canaux de communication avec Téhéran, Oman continuait à maintenir une voie diplomatique active, non pas par idéologie, mais par mémoire et par intérêt.
Une efficacité diplomatique fondée sur la discrétion systémique

Le modèle opérationnel de la diplomatie omanaise s’articule autour d’un principe peu courant dans le domaine des relations internationales ; la discrétion est considérée comme un moyen d’efficacité et non simplement une méthode. Cette réserve n’est pas un élément culturel accidentel, c’est la pierre angulaire de sa crédibilité auprès d’entités qui ne toléreraient jamais d’être perçues en train de négocier publiquement. En mars 2013, à Mascate ont commencé des pourparlers bilatéraux secrets entre Washington et Téhéran, dirigés du côté américain par William Burns et Jake Sullivan. Ces discussions mèneront à l’accord de Vienne de 2015. En 2024, Oman a joué le rôle d’intermédiaire pour transmettre les avertissements iraniens avant d’une attaque de représailles contre Israel, aidant ainsi à gérer l’escalade.
Il importe ici de distinguer la neutralité omanaise de neutralités superficiellement comparables. La Confédération helvétique offre, depuis 1815, un modèle de neutralité sanctuarisé par le droit international et protégé par une géographie qui la place au centre du système européen sans l’inclure dans ses conflits vitaux. La Suisse a toujours été neutre et peut maintenir cette position même en période de conflit chez ses voisins, car elle n’est pas intégrée structurellement dans les enjeux de sécurité qui les confrontent. En revanche, Oman reste neutre au cœur de la tempête : sa neutralité est un exercice d’équilibre constant, et non une position stable.
Les vecteurs d’érosion contemporains
La première dynamique tient à la logique de pression maximale réactivée par l’administration Trump depuis novembre 2024. La diplomatie de Washington, qui affiche publiquement ses partenaires ou ses adversaires, ne peut tout simplement pas fonctionner avec l’approche omanaise. Le rôle d’Oman repose sur la discrétion et la confidentialité. En mettant en lumière ce que Mascate construit dans l’ombre, Washington se trouve à scier la branche sur laquelle il est lui-même assis.
La seconde dynamique est économique. En cas de conflit armé, la fermeture du détroit d’Ormuz représenterait un risque vital pour les finances publiques du Sultanat, d’où l’importance que Mascate ait toujours considéré la paix comme une nécessité non seulement éthique mais aussi économique. Cette vulnérabilité économique, précisément parce qu’elle est reconnue, érode la position de neutralité. Un acteur dont l’existence est liée à la stabilité ne peut prétendre montrer le même degré d’indifférence face au défis que le ferait un médiateur extérieur à la région.
La troisième dynamique est plus structurelle, elle réside dans le plafond de verre que la polarisation qui a un certain niveau cesse d’être considérée comme une posture diplomatique pour se transformer en objet de suspicion. Suite au frappes conjointes des Etats-unis et d’Israel, le 28 février 2026, la réaction de l’Iran a visé tous les pays du golfe excepté Oman. Si cette réalité valide la reconnaissance par Téhéran du rôle de médiateur omanais, elle génère parallèlement un effet de stigmatisation au sein du CCG. Être protégé par l’adversaire commun, c’est risquer d’être suspecté par ses alliés.
La neutralité comme bien public régional menacé

La neutralité omanaise constitue, au sens strict, un bien public régional , elle bénéficie à l’ensemble des acteurs, y compris à ceux qui ne la reconnaissent pas formellement, en maintenant ouvert un canal de communication que l’escalade tend systématiquement à fermer.
Son élimination, qui se fera graduellement, sans proclamation, constituée de départs discrets et d’interventions refusées, créerait un manque que ni le Qatar, dont les aspirations de puissance intermédiaire entravent la discrétion indispensable, ni tout autre acteur en dehors de la région n’est capable de combler de la même façon. C’est que les conditions systémiques qui ont permis l’existence d’une telle diplomatie se sont effondrées autour d’elle.





Un commentaire
Bel article et grande pertinence.