Sébastien Thiery, stagiaire analyste à l’Observatoire Géostratégique de Genève, en partenariat avec l’ARC et l’IFRIE

L’ambition première de toute nation reconnue comme telle par le droit international est d’affirmer son existence par la préservation de ce qui la définit comme État : un territoire délimité, une gouvernance effective et une population cohésive. La perméabilité et la vulnérabilité du territoire national sur le champ numérique tendent à exposer notre population à de nouvelles menaces portant atteinte à sa cohésion. Si le rôle de l’État est d’assurer la protection physique et les libertés fondamentales de ses citoyens, il se retrouve en partie désarmé face à la guerre cognitive et émotionnelle entreprise par certaines nations étrangères et acteurs non étatiques influents.
Dans ce contexte, cette note interroge le rôle des citoyens dans la résistance, la défense et la résilience des nations.
Cadre de réflexion étatique et associatif
À l’occasion de la Fête Nationale, le Secrétariat Générale de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN), organisme au cœur de l’exécutif en charge de la sécurité et de l’intégrité des intérêts français, a publié le 14 juillet 2025 la dernière version de la Revue Nationale Stratégique. La résilience de la nation, soutenue par un réarmement moral est mentionnée comme deuxième objectif stratégique.
Le 11 février 2026, le SGDSN a publié la stratégie nationale de lutte contre la manipulation de l’information 2026-2030. Le premier pilier de ce rapport s’axe également autour de la résilience de la nation. C’est également via l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) que le SGDSN mûrit et diffuse ses réflexions liant étroitement esprit de défense, cohésion sociale et résilience nationale. Ces travaux convergent sur le principe d’inclusion et de responsabilisation de l’ensemble de la société civile à tous les échelons ; individuel en premier lieu, en passant par le milieu associatif et économique, les collectivités locales, jusqu’aux pouvoirs publics au sommet de l’État.
L’Association Résilience Citoyenne (ARC), association de la loi de 1901 créée en 2018, issue de la fusion d’expériences civiles et militaires illustre le rôle déterminant du tissu associatif dans les réflexions et l’accompagnement des citoyens au profit de leur implication volontaire dans leur propre sécurité.
Ces doctrines ont été pensées pour faire face à la multiplication de nouvelles menaces hybrides.
Typologie des menaces
Aujourd’hui, le citoyen est constamment en prise numérique directe avec le reste des parties prenantes globales. Le flux d’informations massif et continu relayé sur les plateformes sociales et médiatiques fait de chaque individu le récepteur et l’émetteur de cette information. Ces plateformes sont ainsi utilisées comme vecteur privilégié des campagnes d’influence et de manipulation de l’information, menaçant de multiples façons la cohésion nationale. Les objectifs recherchés sont l’exploitation des failles d’une société polarisée, la perte de légitimité de l’État de droit et la diffusion d’idéo favorables à l’agresseur. Les capacités de développement de l’individu sont considérées comme cible intentionnelle et stratégique. Nos réactions émotionnelles sont profondément modifiées et notre libre arbitre anémié par les algorithmes des réseaux sociaux dont l’architecture créée une dépendance. Le fonctionnement des IA génératives incite les utilisateurs à court circuiter leurs schémas d’apprentissage et de réflexion, altérant de fait nos fonctions cognitives.
Dans une moindre mesure, cette hyper connectivité favorise paradoxalement une société plus individualiste, au détriment des valeurs de transmission et de solidarité.
Face à ces menaces, la préservation de notre stabilité sociale nécessite d’articuler une résistance de la société civile, une défense assurée par la fonction étatique et la résilience de la nation tout entière.
Comprendre et discerner les concepts de résistance, de défense, de résilience

La notion de résistance se démocratise sous l’occupation allemande lors de la seconde guerre mondiale. Elle fait référence à un peuple mettant en place des actions destinées à s’opposer à une force de domination extérieure. Le but étant de préserver ses valeurs et sa liberté.
La défense désigne la fonction régalienne d’un État mettant en œuvre la protection de sa souveraineté, de sa population et de ses intérêts vitaux. Elle repose principalement sur l’usage légitime de la force armée.
La résilience est une notion bien plus large, qui se différencie de la défense par un combat sans arme, intérieurement et collectivement. Elle ne se limite pas non plus à résister au choc, mais à l’anticiper, l’absorber, s’y adapter et à se projeter dans la durée pour rebondir.
Cela nécessite de nombreux atouts demandant d’être régulièrement repensés tels qu’un cadre légal adapté, des projets de société fédérant les citoyens autour d’un sentiment d’appartenance commun et une solide confiance de la population envers l’autorité politique et ses représentants.
La résilience peut être employée comme une arme non palpable, ancrée et diffuse, qui repose néanmoins sur un socle commun : l’esprit de défense.
Ne pas confondre esprit de défense et militarisation des esprits
Autrefois appelé le patriotisme, l’esprit de défense peut être perçu comme le moteur psychologique de la résilience nationale. Il connecte moralement la société civile et les institutions militaires pour en faire une première ligne de défense non coercitive.
Particulièrement en période d’instabilité sociale et politique, la volonté de raffermissement de l’esprit de défense national comporte son lot de risques et de dérives. Une autorité politique s’appropriant un discours trop belliqueux risque d’obtenir l’effet recherché opposé si la population concernée n’est pas préparée psychologiquement à la compréhension de la menace. De plus, utiliser la désignation d’un ennemi commun pour fédérer une population risque de constituer une base commune instable axée sur des sentiments de peur et de méfiance.
La volonté de forger un esprit de défense chez les citoyens ne doit pas non plus instaurer un climat de menace constante, néfaste à une cohésion sociale pérenne.
Même si une telle évolution implique un certain changement de paradigme dans notre quotidien, une résurgence de la menace n’implique pas la formation des citoyens, dans leur grande majorité, aux techniques militaires de défense. L’objectif n’est pas qu’ils soient en mesure de se servir d’une arme à feu ou de neutraliser un assaillant.
Forger un esprit de défense commun vise donc à préparer les citoyens, dans une perspective de meilleure résilience individuelle et collective, à mieux faire face à l’adversité et ses imprévus.
L’individu au cœur de la résilience des nations
Chaque citoyen, s’il est accompagné dans sa quête d’autonomisation, a un rôle à jouer dans l’établissement d’une société rempart. Pour y parvenir, établissons les conditions permettant d’aider chaque individu à se reconnecter à ses émotions, les comprendre pour les maîtriser face à une future situation de crise. Une autorégulation individuelle au sein de l’espace numérique doit également être encouragée au profit du tri de l’information, de la limitation du visionnage et diffusion de contenus inadaptés. Cette hygiène numérique et la gestion émotionnelle doivent initier le bien-être individuel comme arme collective.
Le cercle familial constitue le premier espace de résilience. La jeunesse, hyperconnectée et vulnérable doit faire l’objet de toutes les attentions. Dans ce contexte, la famille joue un rôle structurant dans la transmission de valeurs, la stabilité émotionnelle et la capacité de discernement.
La confiance des citoyens se porte majoritairement sur les collectivités territoriales géographiquement proches des besoins. C’est le point d’ancrage idéal des projets d’enracinement d’un esprit de défense collectif.
Le projet de création de Foyers Communaux de la Résilience (FCR), porté par l’ARC, l’IFRIE et leurs partenaires est un exemple d’initiative civique en phase de réflexion. Insérés dans le cadre de réflexion nationale et destinés à devenir opérationnels à l’échelle communale, les FCR se matérialisent par un foyer identifié comme maison de la résilience, et par un vivier de tuteurs préalablement formés. Ils concentrent lieu de vie, d’échange, de partage et de transmission dont l’accès est prioritairement donné à la jeunesse pour le développement de son sens critique, sa résilience émotionnelle, son engagement civique et donc son esprit de défense.
Conclusion : la résilience, un enjeu de cohésion nationale
La multiplication des menaces externes et internes interroge notre attachement à nos valeurs républicaines et démocratiques.
Notre rôle en tant que citoyen, dans la résilience de la nation, se caractérise par notre engagement civique et notre volonté à recréer des liens humains solides.
Les fondements de cette résilience se matérialisent notamment, à l’échelle individuelle, par l’adhésion à des valeurs communes, la maîtrise de nos émotions, et non par la revendication d’un esprit guerrier au sens belliqueux. La défense nous protège, la résistance nous préserve et la résilience nous relie.
Bibliographie
- Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), Revue nationale stratégique 2025, objectif stratégique n°2, « Une France unie et résiliente : contribuer au réarmement moral de la Nation pour faire face aux crises »
- https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/20250713_NP_SGDSN_Plaquette_RNS2025_FR.pdf
- SGDSN. (2026). Stratégie nationale de lutte contre les manipulations de l’information 2026-2030. Dans Secrétariat Générale de la Sécurité et de la Défense.
- https://www.sgdsn.gouv.fr/files/files/Publications/Stratégie%20nationale%20de%20lutte%20contre%20les%20manipulations%20de%20l%27information%202026-2030_0.pdf
- Lassalle, B., & De Gliame, B. (2022). Sensibiliser et armer les citoyens face à la guerre cognitive. Revue Défense Nationale, 2022/3 N° 848. https://doi.org/10.3917/rdna.848.0088
- Lassalle, B., & De Gliame, B. (2025). Les Foyers communaux de la résilience (FCR). Agir en confiance face aux crises. Revue de Défense Nationale, T 1707. https://www.defnat.com/e-RDN/vue-tribune.php?ctribune=1821
- Henrion-Latché, J. (2025). Vous avez dit « résilience » ? Humanisme, n°347. https://doi.org/10.3917/huma.347.0006
- « “Résilience”, vous avez dit “résilience” ? » La tribune de Guillaume Lasconjarias. (2020, 4 janvier). Ifri. https://www.ifri.org/fr/presse-contenus-repris-sur-le-site/resilience-vous-avez-dit-resilience-la-tribune-de-guillaume
- Dassonville, C. (2025, 19 novembre). Défense, prévention des risques : le défi de la résilience. L’IHEDN : Institut des Hautes Études de Défense Nationale. https://ihedn.fr/lundis-de-lihedn/defi-de-la-resilience/




