Accueil / Analyse / Irak: Jurf al-Sakhar, le territoire interdit où Bagdad veut rétablir sa souveraineté

Irak: Jurf al-Sakhar, le territoire interdit où Bagdad veut rétablir sa souveraineté

À une cinquantaine de kilomètres au sud de Bagdad, la région de Jurf al-Sakhar reste presque inconnue du public occidental. Cette ancienne zone sunnite, vidée de l’essentiel de sa population pendant la guerre contre Daech en 2014, est devenue l’un des bastions les plus fermés des factions chiites pro-iraniennes. Alors que le gouvernement d’Ali al-Zaïdi veut placer les armes sous le contrôle de l’État avant le 30 septembre, Jurf al-Sakhar pourrait devenir le premier test concret d’une reconquête de la souveraineté irakienne.

Jurf al-Sakhar — retenez bien ce nom — a été rebaptisée Jurf al-Nasr, « la rive de la victoire », après sa reconquête en 2014 par les forces gouvernementales et les milices chiites. Située dans le gouvernorat de Babil, sur un méandre de l’Euphrate, elle commande un espace de circulation particulièrement sensible entre Bagdad, Falloujah, Hilla et les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala. Sa valeur ne tient donc pas à sa taille, mais à sa position. La zone se trouve au contact de l’ouest sunnite, des approches de la capitale et des axes conduisant vers le cœur chiite du pays. Contrôler Jurfal-Sakhar, c’est pouvoir surveiller des routes empruntées par les pèlerins chiites, mais aussi des corridors logistiques reliant Bagdad aux provinces occidentales et, plus loin, à la Syrie.

Cette géographie explique pourquoi le territoire a été disputé pendant des années. Avant 2014, Jurf al-Sakhar constituait déjà un point d’appui pour des groupes jihadistes sunnites capables de menacer Bagdad et les routes vers Kerbala. Lorsque Daech s’en empare pendant son offensive en Irak, la reconquête du secteur devient une priorité stratégique.

2014 : la victoire contre Daech qui change le territoire

À l’automne 2014, après plusieurs mois de combats, les forces irakiennes et plusieurs milliers de combattants chiites reprennent Jurf al-Sakhar à l’organisation État islamique. Une partie de ces combattants a été mobilisée dans le vaste mouvement déclenché par l’appel du grand ayatollah irakien Ali al-Sistani à défendre le pays après la chute de Mossoul. L’offensive au sol s’inscrit également dans la campagne plus large contre Daech soutenue par la coalition internationale menée par les États-Unis. Le Hachd al-Chaabi, ou Forces de mobilisation populaire, prend alors une importance déterminante. Il regroupe une multitude de formations, majoritairement chiites mais non exclusivement, dont certaines existaient déjà avant 2014 et entretenaient depuis longtemps des liens étroits avec l’Iran. L’organisation sera ensuite intégrée juridiquement à l’appareil de sécurité irakien, sans pour autant faire disparaître les chaînes de commandement propres à plusieurs de ses composantes.

Le coût humain est considérable. Le «Washington Post», présent sur place après les combats d’octobre 2014, estimait alors à environ 80 000 la population de la zone de Jurf al-Sakhar, essentiellement sunnite, qui avait quitté le secteur. Les estimations ultérieures varient selon que l’on considère le centre urbain, le sous-district ou les villages environnants. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a, de son côté, documenté le déplacement d’environ 39 000 personnes dela localité de Jurf al-Sakhar entre juin et juillet 2014.(Washington Post ; OIM)

Les habitants partis, les milices restent

La singularité de Jurf al-Sakhar commence après la victoire militaire. Dans une grande partie de l’Irak reconquis sur Daech, les déplacés ont progressivement regagné leurs villes. À Jurf al-Sakhar, le retour de la population sunnite demeure bloqué. Ce qui devait être une mesure de sécurité temporaire s’est transformé en situation durable. Une étude publiée par l’OIM en 2024 décrit Jurf al-Sakhar comme l’un des cas les plus manifestes de déplacement prolongé dans le gouvernorat de Babil. Les personnes interrogées identifient la configuration sécuritaire et le contrôle exercé par les Forces de mobilisation populaire comme le principal obstacle au retour. Le rapport désigne Kataeb Hezbollah comme la force contrôlant la zone et souligne que l’absence de retour ne peut plus être expliquée uniquement par les destructions ou les engins explosifs laissés par Daech : elle est devenue une question de pouvoir, de sécurité, de propriété et de réconciliation. (Rapport OIM 2024)

Kataeb Hezbollah : un bastion irakien au cœur du dispositif iranien

Le Hachd al-Chaabi n’est pas une organisation homogène. Certaines de ses unités sont étroitement liées à l’État irakien, d’autres disposent d’une autonomie politique et militaire considérable. Kataeb Hezbollah appartient à cette seconde catégorie et constitue l’une des factions irakiennes les plus proches de Téhéran. Le mouvement est dirigé depuis 2020 par Ahmad al-Hamidawi, également connu sous le nom d’Abu Hussein al-Hamidawi. Son histoire est intimement liée à la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI). Le Trésor américain estime que Kataeb Hezbollah a été financé, entraîné et soutenu par la Force Al-Qods, l’unité spéciale du CGRI chargée des opérations extérieures. Il documente également des formations dispensées à ses membres par le Hezbollah libanais, notamment dans le domaine des explosifs, des roquettes et des tactiques de combat.

Kataeb Hezbollah et le Hezbollah libanais appartiennent donc au même écosystème stratégique iranien, mais ils ne constituent pas une seule organisation et ne relèvent pas d’une chaîne de commandement commune. Les sources publiques permettent d’établir une forte dépendance de Kataeb Hezbollah envers la Force Al-Qods en matière de financement, d’entraînement, d’armement et de coordination. Elles ne permettent pas, en revanche, d’affirmer que des officiers iraniens occupent formellement les principaux postes de commandement de la milice irakienne.(Trésoraméricain ; Reuters)

Jurf al-Sakhar est devenue l’un des principaux sanctuaires militaires de Kataeb Hezbollah. Des travaux du Combating Terrorism Center de West Point décrivent la zone comme un maillon important d’un espace stratégique reliant le sud de Bagdad aux routes de l’ouest irakien et de la frontière syrienne. Depuis des années, l’accès des institutions gouvernementales y est extrêmement limité et des informations récurrentes font état de camps, dépôts, installations liées aux drones et aux missiles ainsi que de centres de commandement.

Pourquoi Zaïdi s’intéresse maintenant à Jurf al-Sakhar ?

Le dossier revient brutalement au premier plan avec la politique du nouveau Premier ministre Ali al-Zaïdi. Sa nomination a été bien accueillie à Washington, qui soutient désormais ouvertement sa volonté de renforcer l’autorité de l’État. Il serait cependant excessif de le présenter comme un dirigeant simplement « imposé » par les Américains : son arrivée au pouvoir est le produit des rapports de force irakiens et avait également reçu, au départ, un accueil officiel de Téhéran. Depuis, le rapport de force s’est durci. Bagdad a fixé au 30 septembre 2026 l’échéance pour placer les armes sous l’autorité de l’État. Plusieurs factions pro-iraniennes, parmi lesquelles Kataeb Hezbollah, Harakat Hezbollah al-Nujaba et Kataeb Sayyid al-Shuhada, ont refusé de renoncer à leurs capacités militaires.

Reprendre le terrain sans provoquer la guerre

Les informations publiées le 12 août par Asharq Al-Awsat donnent une dimension nouvelle au dossier. Selon plusieurs sources irakiennes, le gouvernement prépare pour l’après-30 septembre une stratégie qui ne reposerait pas sur un assaut frontal contre les bastions des factions chiites pro-iraniennes. Le principe serait au contraire de déployer l’armée, le Service de lutte contre le terrorisme et des unités d’élite autour de leurs centres opérationnels et sur les routes qui y conduisent.(Asharq Al-Awsat, 12 août 2026)

Des checkpoints seraient progressivement installés afin de surveiller les mouvements de matériel et de saisir en priorité les drones et les missiles. Asharq Al-Awsat affirme que certains points de contrôle expérimentaux ont déjà intercepté des chargements de drones. Le cordon serait ensuite resserré jusqu’à placer les factions devant une alternative : abandonner certains sites à l’institution officielle, déplacer leurs capacités au risque de les voir saisies, ou prendre elles-mêmes la responsabilité d’une confrontation.

Deux secteurs sont explicitement cités parmi les premiers visés : Jurf al-Sakhar, bastion de Kataeb Hezbollah, et Jurf al-Nadaf, au sud-est de Bagdad, où Harakat Hezbollah al-Nujaba dispose d’installations. Le même plan prévoirait, à terme, le retrait de brigades du Hachd de plusieurs villes et leur redéploiement selon des décisions prises par la hiérarchie militaire plutôt que par les commandements de faction.

Le paradoxe de Qaani

Cette stratégie prend tout son sens à la lumière de la visite non annoncée effectuée à Bagdad le 10 août par Esmail Qaani, commandant de la Force Al-Qods, l’unité du CGRI chargée des opérations extérieures et de la relation avec les alliés régionaux de l’Iran. Qaani a rencontré des dirigeants du Cadre de coordination chiite et plusieurs responsables de factions armées. Selon des sources concordantes citées par Alhurra, Al Jazeera et The New Arab, son message était double : Téhéran ne souhaite pas que les factions remettent aujourd’hui leurs armes à l’État, mais il veut également éviter qu’elles affrontent les forces de sécurité irakiennes.

La formule résume le dilemme iranien : préserver l’outil militaire qui constitue depuis des années l’un des piliers de l’influence de Téhéran en Irak, sans provoquer une guerre ouverte avec un État irakien qui cherche précisément à retrouver sa souveraineté. (The New Arab ; Al Jazeera)

Des sources irakiennes affirment par ailleurs que Qaani aurait quitté Bagdad sans rencontrer personnellement Ali al-Zaïdi. Ce point n’a pas encore reçu de confirmation indépendante suffisante pour être présenté comme un fait établi. S’il se confirmait, le symbole serait néanmoins fort : le chef de la Force Al-Qods aurait parlé aux relais politiques et militaires de Téhéran sans être reçu par le Premier ministre qui tente de replacer ces mêmes acteurs sous l’autorité de l’État.

Les armes… et le transport du pétrole du pétrole irakien par Ormuz

La visite de Qaani a également révélé à quel point le dossier des milices est imbriqué dans les vulnérabilités économiques de l’Irak. Les discussions ont porté sur la possibilité de garantir le passage des pétroliers irakiens dans le détroit d’Ormuz, devenu un levier stratégique majeur depuis la guerre contre l’Iran. The New Arab rapporte que les responsables irakiens ont demandé à Téhéran un engagement ferme permettant le transit des tankers irakiens. Des sources irakiennes non recoupées ont présenté une version plus spectaculaire : Qaani aurait proposé que Bagdad reporte ou abandonne après le 30 septembre son projet de confinement des armes en échange d’un feu vert iranien sur le passage du pétrole. Cette formulation précise n’est pas confirmée officiellement et doit donc être traitée avec prudence. Mais même sans retenir l’existence d’un marchandage explicite, la simultanéité des deux discussions est révélatrice. L’Irak cherche à reprendre le contrôle des armes sur son territoire au moment même où son économie demeure vulnérable à un détroit dont l’Iran peut perturber l’accès. Les armes et le pétrole se retrouvent ainsi au cœur du même rapport de force.

Jurf al-Sakhar : le test territorial

Jurf al-Sakhar pourrait précisément transformer le paradoxe de Qaani en épreuve pratique. Si les forces gouvernementales contrôlent les routes, saisissent les drones et les missiles en mouvement et réduisent progressivement l’autonomie logistique du bastion sans attaquer directement les installations, les factions devront choisir entre céder du terrain ou franchir elles-mêmes le seuil de l’affrontement.

C’est peut-être là que se trouve la véritable innovation de la stratégie de Bagdad. Zaïdi ne peut probablement pas désarmer en quelques semaines l’ensemble du Hachd al-Chaabi et des groupes pro-iraniens. Mais il peut tenter de reprendre une fonction régalienne après l’autre : contrôler les routes, décider où circulent les armes, imposer l’accès des forces de sécurité et empêcher qu’une portion du territoire demeure durablement soustraite à l’autorité gouvernementale.

Une question de souveraineté, mais aussi de population

La question ne peut toutefois être réduite au duel entre Bagdad et Téhéran. Derrière le bastion militaire existe une population qui a été déplacée — et, pour beaucoup de familles, effectivement chassée par les combats et leurs conséquences — depuis plus d’une décennie. La reprise en main du secteur par l’État n’aurait de sens que si elle ouvrait enfin une discussion sérieuse sur le retour des habitants sunnites, la sécurité, les biens fonciers, les responsabilités individuelles et la réconciliation. Un retour précipité, sans garanties sécuritaires ni mécanisme de justice, pourrait recréer certaines des tensions qui avaient nourri la montée de Daech. Mais maintenir indéfiniment une population hors de son territoire d’origine au nom de la sécurité consacrerait une situation exceptionnelle devenue permanente.

Jurf al-Sakhar, test grandeur nature du nouvel Irak

La bataille qui s’annonce n’est donc pas nécessairement une bataille militaire. Elle peut être une épreuve de contrôle, de patience et de souveraineté. Si Bagdad parvient à réintroduire l’État à Jurf al-Sakhar sans déclencher une guerre avec Kataeb Hezbollah, il aura démontré que le monopole de la force peut commencer par la reconquête du territoire avant même le désarmement complet.

Jurf al-Sakhar pourrait ainsi devenir le lieu où se mesure, concrètement, la question qui domine désormais toute la politique irakienne : qui exerce réellement la souveraineté en Irak, Bagdad ou Téhéran ?

Articles à lire – La Tribune des Nations

• Face aux milices, Zaïdi ouvre le front de la corruption

• Fin de la coalition internationale et avenir des troupes US en Irak

• Iran–États-Unis : la guerre redessine l’architecture stratégique du Moyen-Orient

Sources et documents externs

• OIM – Prospects for Resolving Displacement in Areas of Limited and No Return in Babylon Governorate (2024)

• Reuters – Who is Kataib Hezbollah, the group blamed for killing US troops? (2024)

• U.S. Treasury – Kataeb Hezbollah, financement et entraînement par la Force Al-Qods et leHezbollah libanais

• Asharq Al-Awsat – Baghdad Moves to Encircle Positions Run by Iran’s Revolutionary Guard Without Confrontation (12 août 2026)

• The New Arab – Qaani holds secret Iraq talks on militias and Hormuz (11 août 2026)

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *