
Illustration réalisée avec IA.
En quelques semaines, la trêve de fait qui avait figé une grande partie du front yéménite depuis 2022 n’est plus qu’un souvenir. Depuis le 3 septembre, l’escalade a franchi un seuil supplémentaire : les Houthis ont lancé des attaques simultanées dans l’ouest de Taëz et le sud de Hodeïda, ont pénétré dans le secteur stratégique d’Al-Kadhah et ont interrompu par moments la route Taëz–Mokha. En face, les forces gouvernementales, la Résistance nationale de Tarek Saleh, les Brigades des Géants et l’Écu du Pays contre-attaquent autour d’Al-Kadhah et depuis Hays vers le sud d’Al-Jarrahi. Dans le même temps, la Résistance nationale affirme avoir détruit de nouvelles embarcations explosives visant Mokha et Al-Khawkhah, sans confirmation indépendante. Le véritable enjeu dépasse désormais la seule reprise de la guerre civile : il s’agit de savoir si les Houthis peuvent transformer leur capacité de nuisance à distance en une coercition combinée — terrestre, balistique et maritime — capable de désorganiser durablement le dispositif qui protège Bab el-Mandeb, au moment où l’Iran exerce déjà une pression comparable à Ormuz.
Pendant plusieurs années, l’Arabie saoudite a cherché à sortir progressivement de la guerre du Yémen. L’intervention lancée en 2015 n’avait ni éliminé le pouvoir houthi à Sanaa ni rétabli l’autorité du gouvernement internationalement reconnu sur l’ensemble du territoire. Après la trêve de 2022, Riyad avait privilégié une combinaison de négociation, de dissuasion et de soutien aux forces yéménites alliées, avec pour priorité de sécuriser sa frontière méridionale plutôt que de reprendre une campagne militaire à grande échelle.
Cette logique est aujourd’hui remise en cause. Le 27 août, le New York Times estimait que l’Arabie saoudite semblait se préparer à une nouvelle confrontation avec les Houthis, après des semaines d’attaques contre des navires, des aéroports et des installations pétrolières. Le quotidien ne dit pas qu’une décision de guerre a déjà été prise ; il souligne en revanche que le royaume et le mouvement chiite houthi se rapprochent à nouveau du seuil d’un conflit ouvert.
La nuance est essentielle. Riyad n’a aucun intérêt à reproduire mécaniquement la guerre de 2015. Mais le contexte de 2026 est différent : les Houthis ne menacent plus seulement la frontière saoudienne. Ils cherchent à peser sur l’ensemble du dispositif énergétique et maritime du royaume, alors même qu’Ormuz reste instable et que le port de Yanbu est devenu une voie de contournement indispensable pour le brut produit dans l’est du Royaume, acheminé vers la mer Rouge par l’oléoduc Est-Ouest.
Mokha, Taëz et la côte occidentale : la bataille terrestre se rapproche du détroit
Le point de bascule se situe peut-être moins à Sanaa, la capitale yéménite aux mains des Houthis, qu’au bord de la mer Rouge. Depuis le début d’août, le port de Mokha, tenu par les forces anti-houthies, est devenu une cible récurrente. Le 15 août, son directeur annonçait la suspension des activités commerciales après plus de vingt-cinq tirs de missiles en quelques jours, sept morts et environ 16 millions de dollars de dégâts. Les frappes se sont ensuite poursuivies contre Mokha et Al-Khawkhah, ville côtière de la province de Hodeidah, située au nord de Mokha, tandis que les affrontements terrestres se multipliaient autour de Taëz et sur la côte.
Cette pression s’exerce sur un secteur qui n’est pas neutre. Autour de Mokha sont déployées les forces de Tarek Saleh — Gardiens de la République et Résistance nationale —, qui ont été constituées et longtemps soutenues par les Émirats arabes unis. Les Brigades des Géants ne sont pas concentrées autour de Mokha au même titre que les forces de Tarek Saleh : elles conservent cependant une présence sur la côte de la mer Rouge, notamment dans le sud de Hodeïda, tandis qu’une partie de leurs unités est déployée dans le sud du pays. Même après le retrait militaire émirati, cette architecture demeure. Si les Houthis tentaient de progresser durablement vers Mokha, puis Bab el-Mandeb, ils affronteraient donc en partie le dispositif militaire que les EAU avaient contribué à bâtir sur cette côte.
Le 3 septembre, le front a franchi un seuil. Les Houthis ont lancé des attaques simultanées sur plusieurs axes de l’ouest de Taëz et du sud de Hodeïda. Le 5 septembre, Al Jazeera a rapporté, en citant des sources locales et militaires, la prise de Qahban et de Jabal al-Cheikh Saïd, deux hauteurs qui commandent les liaisons entre Jabal Habashi, Maqbanah et les axes descendant vers la côte. Le 6 septembre, le même média a situé l’essentiel d’Al-Kadhah sous contrôle houthi et constaté l’interruption pendant plusieurs heures de la principale route asphaltée Taëz–Mokha. La ville de Taëz elle-même reste tenue par les forces gouvernementales : c’est son accès occidental et la liaison avec Mokha qui sont désormais directement disputés.

La situation reste mouvante. Dans l’après-midi du 6 septembre, les forces gouvernementales ont repris le point d’Al-Sharaja, mais Al Jazeera indiquait encore que les Houthis tenaient Al-Makazimah et une position nouvellement établie au carrefour desservant Mokha, Maqbanah et Al-Birayn, tandis que les combats se concentraient autour d’Akkad. Al-Birayn, située à environ quinze kilomètres de la ligne de confrontation, n’était pas annoncée comme conquise. Les deux camps n’ont publié aucune carte consolidée permettant de transformer ces informations de terrain en ligne de front définitive.
La réponse gouvernementale montre cependant l’importance stratégique accordée à cette percée. Dès le 4 septembre, des renforts des Brigades des Géants et de l’Écu du Pays — Dira al-Watan, souvent traduit par «Bouclier de la Patrie » — sont arrivés sur les fronts de Taëz et de la côte occidentale. Le commandant de la 4e région militaire, Hamdi Shukri, également lié au dispositif des Géants, a rejoint Mokha pour coordonner les opérations. Le 6 septembre, Anadolu a confirmé le lancement officiel d’une opération destinée à reprendre Al-Kadhah et la route Taëz–Mokha. Autrement dit, sans avoir atteint Mokha, les Houthis ont déjà obtenu un premier effet opérationnel : obliger le dispositif côtier à détourner des réserves vers l’intérieur.
Sur la côte, le mouvement est inverse. Après des gains houthis temporaires autour de Hays, les forces gouvernementales ont annoncé avoir repris les positions perdues puis progressé vers le nord. Le 6 septembre, Yemen Monitor rapportait, sur la base du média militaire de la Résistance nationale, la reprise d’Al-Fash et de Wadi Nakhla à l’est de Hays, de la plupart des positions de Dabas et Suqm au nord-est, ainsi qu’une offensive terrestre au sud d’Al-Jarrahi appuyée par les Brigades des Géants et des drones. Les Houthis n’avaient pas commenté ces pertes. Des sources de terrain proches du camp gouvernemental signalent en outre une poussée vers Jabal Ras à l’est de Hays ; ce dernier axe reste moins solidement corroboré. Deux mouvements opposés se dessinent donc : les Houthis cherchent à étrangler Mokha depuis les montagnes de Taëz, tandis que leurs adversaires remontent depuis Hays vers les accès méridionaux de Hodeïda, tout en poussant à l’est vers les hauteurs de Jabal Ras.
Bab el-Mandeb : la guerre maritime s’intensifie
La bataille se lit d’abord dans les statistiques de navigation. Après l’annonce houthie du 20 juillet d’un blocus contre les navires liés à l’Arabie saoudite, le trafic visible à Bab el-Mandeb est tombé autour de 32 passages quotidiens, contre environ 50 auparavant. Reuters relevait également qu’une part croissante des chargements de Yanbu s’effectuait désormais avec l’AIS (transpondeur) coupé ou interrompu, au point que les évaluations des flux saoudiens divergent fortement selon les sociétés de suivi. Un signal inverse rappelle toutefois que le détroit n’est ni fermé ni paralysé : Reuters/Kpler a comptabilisé 27 transits visibles à Bab el-Mandeb le 31 août, un plus haut sur trois jours. Cinq concernaient des pétroliers Aframax ou Suezmax, mais aucun VLCC (pétrolier de très grande capacité) ni méthanier. Ces données AIS n’intègrent pas les bâtiments naviguant transpondeur coupé, ce qui impose de distinguer trafic visible et flux réels.
Les itinéraires se sont eux aussi déformés. Une part croissante du brut saoudien remonte la mer Rouge vers Suez ou utilise le pipeline SUMED entre Ain Sokhna et Sidi Kerir. À la mi-août, les chargements à Sidi Kerir avaient atteint un record de 2,17 millions de barils par jour, dont environ 90 % de brut saoudien. Des cargaisons destinées à l’Asie peuvent ainsi remonter vers la Méditerranée, être transbordées ou transférées via SUMED, puis repartir par Gibraltar et contourner l’Afrique. Pour l’Asie du Nord-Est, ce détour peut ajouter près d’un mois au voyage.
Les attaques montrent surtout que la zone de menace s’élargit. Le 11 août, l’attaque du cargo Tihamah à Bab el-Mandeb a tué quatre membres d’équipage et deux sauveteurs. Le 24 août, le pétrolier saoudien Amzan a été touché au large de Yanbu, avec un incendie maîtrisé et aucun blessé. Le 30 août, un pétrolier sous pavillon panaméen a signalé avoir été frappé par un missile à environ 40 milles nautiques à l’ouest de Mokha ; il a poursuivi sa route par ses propres moyens, sans victime signalée.
Le même jour, les forces gouvernementales yéménites ont annoncé avoir détruit de manière préventive une embarcation houthie télécommandée alors qu’elle se préparait, selon elles, à attaquer des navires commerciaux en mer Rouge. L’opération a été rendue publique par la 5e région militaire du gouvernement yéménite. Cette séquence confirme que la lutte pour Bab el-Mandeb ne se joue plus seulement dans l’interception de missiles : elle inclut désormais la destruction préventive de moyens navals avant leur emploi.
Le front maritime se rapproche désormais des îles qui commandent les approches de Bab el-Mandeb. Le 27 août, la Résistance nationale a annoncé avoir repoussé cinq embarcations houthies qui tentaient de s’approcher d’îles sous contrôle gouvernemental, après avoir abattu un drone de reconnaissance. Le même jour, des missiles balistiques ont frappé des bateaux de pêche près de l’archipel des Hanish, faisant plusieurs blessés selon les forces pro-gouvernementales. Les 30 et 31 août, la pression s’est accentuée : l’armée yéménite affirme que ses unités navales et de défense côtière ont intercepté quatre bateaux-drones houthis « kamikazes », télécommandés et chargés d’explosifs, qui tentaient, à différents moments, d’approcher les îles de Hanish et Zuqar. Les Houthis n’ont pas commenté cette version. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, Al Jazeera a également rapporté, sur la base de médias yéménites, le tir de deux missiles balistiques vers le secteur situé au sud d’Al-Khawkhah. Sans prouver une offensive terrestre ou amphibie vers le détroit, cette répétition donne désormais une consistance opérationnelle à ce que l’on peut appeler une « bataille des îles » autour des positions qui bordent les routes internationales.

Cette pression s’est rapprochée du port lui-même. Les 3 et 5 septembre, les forces navales de la Résistance nationale ont affirmé avoir détruit plusieurs embarcations piégées qui tentaient, selon elles, d’atteindre Mokha et le secteur d’Al-Fajra, au sud d’Al-Khawkhah. Yemen Monitor a repris le 6 septembre l’annonce de la destruction de deux de ces bateaux. Les Houthis n’ont pas revendiqué ces tentatives et aucune vérification indépendante ne permet d’en établir précisément le déroulement. Leur répétition alléguée est néanmoins importante : au moment où la route Taëz–Mokha est disputée à terre, le port de Mokha est également présenté comme une cible de moyens navals téléopérés.
Le volet iranien ajoute une incertitude plus lourde. Le 31 août, Al Hadath a rapporté, en citant des sources yéménites proches du gouvernement et des sources de renseignement, que 75 experts militaires iraniens seraient arrivés par vagues dans les zones houthies en juin et juillet. Le CGRI leur aurait confié des missions portant sur les opérations navales, les missiles, les drones, les embarcations téléopérées, les mines, le commandement et le renseignement autour de la mer Rouge et de Bab el-Mandeb. La dernière vague, composée de 25 hommes et incluant selon ces sources l’ancien ambassadeur iranien Mohammad Jalal Firouznia, aurait atterri à Hodeïda le 13 juillet à bord d’un appareil de Mahan Air. Aucun de ces éléments n’est, à ce stade, confirmé indépendamment par une source extérieure au camp gouvernemental yéménite. S’ils étaient corroborés, ils relieraient directement l’assistance iranienne aux moyens précisément utilisés pour créer une zone d’interdiction maritime.
Cette affirmation recoupe toutefois une autre séquence, mieux documentée mais dont l’interprétation reste disputée. La Résistance nationale a annoncé avoir intercepté le 24 août un bateau acheminant de Djibouti vers Hodeïda des composants avancés destinés aux drones. Le porte-parole de la Résistance nationale, Sadiq Duwaid, affirme que les deux marins arrêtés avaient déjà participé à plus de treize opérations de contrebande depuis Bandar Abbas, transportant armes, missiles et matériaux entrant dans la fabrication d’armements. Cette dernière affirmation repose sur les déclarations de la Résistance nationale et les interrogatoires du réseau ; elle ne peut donc être traitée comme une constatation indépendante. Mais elle suggère que Bab el-Mandeb et la Corne de l’Afrique constituent également une artère logistique alimentant les capacités houthies, et pas seulement une zone où celles-ci sont employées.
Les conséquences débordent déjà la mer Rouge. Le 31 août, Reuters signalait que les exportations asiatiques de diesel vers l’Afrique avaient atteint leur plus haut niveau depuis quatre ans et demi, en partie parce que la guerre avec l’Iran, le blocus houthi et les attaques contre la raffinerie de Jizan avaient réduit l’offre moyen-orientale. La pression houthie commence donc à modifier des flux énergétiques très au-delà du Yémen.
Al-Jawf : une pression tribale sur les lignes de Sanaa
Un second foyer de pression s’est renforcé à l’est du Yémen. Depuis la fin juin, des tribus se rassemblent dans le gouvernorat d’Al-Jawf autour du « Matrah al-Karama », sous l’impulsion du cheikh Hamad bin Fadgham al-Hazmi. Le 28 août, après l’expiration d’un ultimatum adressé aux Houthis, les responsables du rassemblement ont annoncé le blocage des poids lourds et des flux commerciaux destinés aux zones sous contrôle houthi, tout en appelant à une mobilisation armée. Belqees TV a publié le texte de cette décision.
Cette mobilisation est née d’un contentieux tribal précis, ce qui interdit de la présenter comme un soulèvement politique généralisé. Mais Sanaa semble prendre la menace au sérieux. Sheba Intelligence a rapporté le 29 août que les Houthis préparaient des drones dans le secteur d’Al-Saqiyah et avaient déployé des spécialistes auprès du commandement d’Al-Labnat. La finalité exacte de ces préparatifs n’est pas connue, mais leur concomitance avec ce mouvement tribal suggère que les Houthis anticipent soit une surveillance accrue, soit des frappes contre les rassemblements et les axes logistiques.
Des images diffusées le 30 août montrent par ailleurs un convoi important de véhicules et de matériels présenté comme un renfort saoudien destiné à Ma’rib et Al-Jawf. La séquence est compatible avec un mouvement militaire réel, mais sa date, sa géolocalisation et l’origine exacte des équipements ne sont pas suffisamment établies pour affirmer qu’il s’agit d’un soutien direct de Riyad au cheikh Fadgham. Ce point reste donc à confirmer.
Ma’rib et Taëz : la guerre des drones change la logique terrestre
À Ma’rib comme à Taëz, le conflit a pris une dimension technologique plus marquée. Les forces gouvernementales utilisent davantage de quadricoptères et de drones tactiques pour frapper les rassemblements, les véhicules et les centres de commandement houthis. Les Houthis disposent de leur côté de drones kamikazes, de missiles et du Rajoum, un multirotor de bombardement déjà présenté en 2021 mais désormais employé de manière plus visible dans la nouvelle phase des combats.
Dans la soirée du 31 août, cette montée en puissance a pris une forme plus précise. Le centre médiatique des forces armées a diffusé de nouvelles séquences montrant le 6e régiment de drones frappant, selon l’armée, un chef de terrain houthi et un centre de commandement et de contrôle sur le front d’Al-Kassara, au nord-ouest de Ma’rib. D’autres frappes ont été revendiquées à Baqim, dans la province de Saada, et à Al-Tina, dans le district de Midi (Hajjah). Al Hadath a repris ces images le 1er septembre. Les cibles et les dégâts restent ceux revendiqués par le camp gouvernemental et ne sont pas indépendamment vérifiés ; la simultanéité géographique des opérations montre néanmoins que l’emploi offensif des drones n’est plus limité à un seul front.
Cette extension s’est poursuivie les 5 et 6 septembre à Ma’rib et Al-Jawf. Des sources gouvernementales ont fait état d’un élargissement des frappes aériennes, de drones et d’artillerie contre des positions houthies, sans offensive terrestre générale ni modification confirmée de la carte de contrôle. À l’est, l’escalade reste donc pour l’instant une pression sur les capacités et les lignes logistiques davantage qu’une nouvelle bataille de conquête.
La participation simultanée aux frappes de la 2e division et de la 7e division des Forces d’urgence montre par ailleurs que, malgré les informations faisant état d’une réorganisation de certaines de leurs unités, cette formation reste engagée opérationnellement contre les Houthis.
La situation rappelle de plus en plus certaines leçons de la guerre en Ukraine : une concentration durable d’hommes, de véhicules ou d’artillerie devient une cible immédiatement vulnérable. La technologie ne corrige toutefois pas le principal handicap politique du camp anti-houthi : Reuters rappelle sa fragmentation persistante, qui reste l’une de ses principales vulnérabilités.
Cette nouvelle donne rend toute grande offensive plus difficile pour les deux camps. Une force houthie destinée à progresser vers la côte devrait être dispersée, camouflée puis regroupée au dernier moment. Une force gouvernementale voulant remonter vers Sanaa rencontrerait exactement le même problème. La guerre redevient donc mobile et meurtrière sans pour autant redevenir rapide : la technologie augmente la capacité de destruction tout en ralentissant la conquête territoriale.
Le camp anti-houthi reste son propre point faible
Le renforcement des forces gouvernementales ne signifie pas que le camp anti-houthi soit devenu homogène. Les forces régulières, les Forces d’urgence et l’Écu du Pays, deux formations soutenues par Riyad, la Résistance nationale de Tarek Saleh, les Brigades des Géants, les formations tribales, les structures liées au parti Al-Islah — dont une composante est affiliée aux Frères musulmans — et le Conseil de transition du Sud n’ont ni la même chaîne de commandement ni les mêmes objectifs politiques.
Cette fragmentation explique en grande partie pourquoi les Houthis ont été les principaux bénéficiaires de la guerre depuis 2014. Une offensive mal coordonnée leur permettrait de concentrer successivement leurs forces contre chaque adversaire, d’exploiter les rivalités locales et de présenter toute progression gouvernementale comme une agression extérieure. À l’inverse, la simultanéité actuelle des pressions — Ma’rib, Taëz, Al-Jawf, côte occidentale et mer Rouge — peut commencer à peser sur les Houthis si ces efforts convergent réellement. Le 30 août, le porte-parole des forces yéménites affirmait précisément que la coordination entre fronts avait été profondément améliorée et que les opérations gouvernementales étaient désormais « unifiées et coordonnées ». Arab News rapporte cette évolution, qui reste naturellement présentée du point de vue gouvernemental.
Les combats de septembre fournissent toutefois un premier test concret de cette coordination. L’arrivée simultanée des Géants et de l’Écu du Pays, la présence de la Résistance nationale sur l’axe d’Al-Kadhah et leur engagement parallèle autour de Hays montrent une capacité à déplacer des renforts entre Taëz et la côte. Cela ne crée pas une chaîne de commandement unique, mais réduit temporairement l’avantage que les Houthis tiraient de la dispersion de leurs adversaires.
Le parallèle avec Ormuz
C’est ici que le parallèle avec le détroit d’Ormuz prend tout son sens. L’Iran dispose autour d’Ormuz d’un avantage géographique structurel : une longue façade littorale directement adossée au passage, des bases, des radars, des batteries de missiles, des drones et des forces navales capables d’exercer une pression presque permanente sur la navigation.
Les Houthis n’ont pas encore cet avantage à Bab el-Mandeb. Ils peuvent atteindre le détroit avec des missiles, des drones et des embarcations explosives, mais une partie essentielle de la côte reste contrôlée par leurs adversaires. Mokha et Al-Khawkhah constituent donc une séparation physique entre le cœur territorial houthi et la rive du détroit. La Tribune des Nations avait déjà souligné ce handicap géographique.
Si les Houthis parvenaient à progresser durablement sur cet axe, le changement serait qualitatif. Ils ne se contenteraient plus de projeter leur puissance vers Bab el-Mandeb depuis l’extérieur : ils pourraient rapprocher du détroit de Bab el-Mandeb leurs moyens de surveillance, de ciblage et de lancement. À leur échelle, ils chercheraient alors à reproduire le mécanisme iranien à Ormuz : transformer une capacité de nuisance en capacité de coercition adossée au territoire.
Les attaques kamikazes contre les îles de Hanish et Zuqar montrent toutefois que les Houthis n’ont pas besoin de conquérir Mokha pour commencer à peser davantage sur le détroit. Des missiles et drones tirés depuis leurs zones de contrôle, combinés à des embarcations explosives autour des îles, à des filières d’approvisionnement maritimes et à d’éventuels relais dans la Corne de l’Afrique, peuvent déjà compliquer la navigation et obliger leurs adversaires à multiplier les moyens de protection. Ce dispositif resterait bien moins puissant que celui de l’Iran à Ormuz, mais il pourrait suffire à augmenter durablement le risque et le coût du passage.
La bataille d’Al-Kadhah ajoute désormais une troisième dimension à ce parallèle. Les Houthis n’ont pas besoin d’occuper Mokha pour produire un effet d’interdiction : couper, même temporairement, la route Taëz–Mokha, placer ses approches sous le feu et obliger les défenseurs de la côte à détourner leurs réserves vers l’arrière-pays suffit déjà à augmenter le coût de la défense du détroit. Le véritable « Ormuz houthi » pourrait donc être moins une copie territoriale d’Ormuz qu’un système de coercition distribué, associant hauteurs terrestres, missiles, drones, embarcations explosives, îles et perturbation des axes logistiques.
Riyad doit-il frapper avant la concentration ?
Militairement, le dilemme saoudien est relativement simple. Si les renseignements détectent une concentration importante de combattants, de lanceurs, de drones et de stocks logistiques en vue d’une opération sur la côte, il est moins coûteux de la désorganiser avant le déclenchement de l’offensive que d’attendre que ces forces conquièrent et fortifient de nouvelles positions. La guerre des drones renforce encore cette logique de frappe préventive.
Riyad a déjà renforcé sa défense territoriale. Le 27 août, un système Patriot mis en œuvre par des militaires grecs a intercepté un essaim de drones dans la région de Yanbu en coordination avec les systèmes saoudiens ; trois missiles ont été tirés. Reuters soulignait qu’il s’agissait de la troisième utilisation au combat de ce dispositif depuis le début de la guerre avec l’Iran. La protection de la façade occidentale saoudienne est ainsi devenue un effort multinational. Cette contribution grecque n’est toutefois pas acquise à long terme : Athènes réexamine désormais le maintien de ce dispositif et envisage son rapatriement, dans un contexte où la Grèce cherche à préserver ses propres capacités de défense aérienne ; une courte prolongation reste également à l’étude.
La question est désormais de savoir si cette défense restera strictement défensive — interception de missiles et de drones — ou si elle se prolongera par des frappes contre les capacités houthies avant leur emploi. C’est précisément sur ce seuil que l’article du New York Times du 27 août prend tout son sens : le royaume semble préparer des options militaires sans avoir encore annoncé une nouvelle campagne.
Turquie, Pakistan, Égypte : un cadre nouveau
Riyad ne se trouve plus dans la configuration de 2015. Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé à La Mecque un accord de défense commune prévoyant qu’une attaque armée contre l’un des trois serait considérée comme une attaque contre les trois. L’Accord de La Mecque ne crée pas une obligation automatique d’entrer en guerre au Yémen, mais il fournit un cadre pour la défense aérienne, le renseignement, la logistique et la coordination.
Le cadre commence en outre à s’institutionnaliser. Le 31 août, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense ainsi que les chefs militaires des trois pays se sont réunis à Istanbul pour la première session du Comité politique et de défense stratégique. Reuters rapporte qu’ils ont décidé de créer en Arabie saoudite un secrétariat permanent de l’Accord de La Mecque, dirigé pendant ses trois premières années par un secrétaire général pakistanais. Cette étape ne vaut toujours pas décision d’intervention au Yémen, mais elle transforme l’accord du 7 août en mécanisme de coordination plus concret.
S’y ajoute la coalition multinationale de défense maritime conduite par Riyad pour protéger la mer Rouge, Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden. La Turquie, le Pakistan et l’Égypte en constituent des acteurs importants. Pour Ankara, l’enjeu est également logistique : la sécurité de Bab el-Mandeb conditionne la continuité de sa ligne maritime vers Mogadiscio et la base TURKSOM, où la Turquie maintient du personnel et reçoit des équipements militaires. L’épisode récent du Lutuf, qui acheminait une cargaison destinée à Mogadiscio, l’a illustré très concrètement. Pour Le Caire, l’enjeu est immédiat : Bab el-Mandeb est la porte sud de Suez et du système SUMED. Une dégradation durable du détroit affecterait simultanément les recettes du canal, les terminaux méditerranéens et l’approvisionnement européen.
La Corne de l’Afrique : l’autre rive du verrou
En juin, une délégation de quatre Houthis s’est rendue à Jilib, centre de fait des territoires contrôlés par Al-Shabaab, où elle aurait promis aux dirigeants du mouvement jhadiste des armes plus sophistiquées et des formations avancées. Selon un responsable américain du renseignement militaire cité par le Wall Street Journal, au moins cent combattants d’Al-Shabaab se sont rendus au Yémen pour être formés notamment à la fabrication d’explosifs plus meurtriers et à l’emploi d’armes avancées. Un groupe aurait en outre passé trois mois à Saada pour apprendre l’assemblage de drones et l’utilisation de systèmes permettant au pilote de recevoir directement les images de la caméra embarquée, tandis que des instructeurs houthis se seraient rendus en Somalie pour former les combattants d’Al-Shabaab aux opérations de drones. Les Houthis chercheraient également l’aide du mouvement somalien pour installer des moyens radar capables de suivre la navigation dans le golfe d’Aden.
Le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM, estime que cette coopération donne aux Houthis accès à une profondeur géographique nouvelle autour de l’un des principaux corridors économiques mondiaux, avec des conséquences potentielles sur la sécurité régionale, la navigation et les marchés de l’énergie. Le conseiller somalien à la sécurité nationale, Awes Yusuf Ahmed, souligne pour sa part que la guerre entre l’Iran et les États-Unis a ajouté une dimension stratégique nouvelle à une relation jusque-là essentiellement transactionnelle.
Il ne s’agit pas de la preuve d’une base houthie permanente sur la côte somalienne, encore moins d’un contrôle de l’autre rive de Bab el-Mandeb. Mais si cette coopération se consolide, elle peut offrir aux Houthis des relais logistiques, du renseignement maritime et une profondeur supplémentaire dans la Corne de l’Afrique. La comparaison avec Ormuz doit donc intégrer une différence : faute de disposer de la même continuité territoriale que l’Iran, les Houthis peuvent chercher à compenser partiellement ce handicap par un dispositif plus dispersé — littoral yéménite, îles, vecteurs navals téléopérés, réseaux de contrebande et partenaires sur l’autre rive du golfe d’Aden.
Les Émirats : absents officiellement, présents dans l’architecture du terrain
Les Émirats arabes unis ont annoncé le 2 janvier 2026 le retrait de leurs derniers personnels militaires du Yémen. Mais leur influence demeure inscrite dans la géographie militaire de la côte occidentale. Tarek Saleh et la Résistance nationale, ainsi que les Brigades des Géants, sont l’héritage le plus visible de cette période. Reuters décrit encore ces formations comme des composantes essentielles du camp anti-houthi.
Abou Dhabi a en outre un intérêt énergétique direct à empêcher la formation d’un « Ormuz houthi ». Les EAU investissent dans l’oléoduc Habshan-Fujairah afin de réduire leur vulnérabilité au détroit d’Ormuz. TotalEnergies a confirmé le 24 août un projet d’expansion de cette capacité. Or, pour rejoindre rapidement l’Europe, une cargaison quittant Fujairah doit encore passer par Bab el-Mandeb et Suez. Un second détroit soumis à la coercition houthie réduirait donc une partie de l’avantage stratégique acquis à Fujairah.
Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les EAU préparent un retour militaire direct au Yémen. Mais le renseignement, la surveillance, la fourniture d’équipements, la défense aérienne ou un appui discret à leurs anciens partenaires constitueraient des formes de réengagement moins visibles qu’un retour de troupes.
Europe, Chine, Japon : Bab el-Mandeb est déjà un problème mondial
L’Europe est déjà engagée dans la protection de la navigation. L’opération EUNAVFOR ASPIDES a annoncé le 29 août des missions d’escorte et de protection de navires marchands en mer Rouge. La réaction européenne la plus probable à une aggravation de la menace resterait le renforcement des escortes, de la surveillance et de la défense aérienne plutôt qu’une participation à une campagne terrestre.
La Chine suit une logique différente. Pékin ne s’aligne pas automatiquement sur Téhéran ou Sanaa et cherche avant tout à sécuriser ses flux. Dès la fin juillet, Reuters révélait que la Chine négociait directement avec les Houthis le passage de certains pétroliers. Quatre tankers au moins avaient bénéficié de ce dispositif. En parallèle, la marine chinoise maintient sa mission d’escorte dans le golfe d’Aden et dispose d’une base à Djibouti. Pékin a donc des leviers diplomatiques et militaires, mais une participation à des frappes contre les Houthis reste peu probable.
Le Japon est encore plus dépendant des hydrocarbures du Moyen-Orient. Le 9 août, le ministère japonais de la Défense a déployé pour la première fois à Djibouti des avions de patrouille P-1 dans le cadre des missions antipiraterie et de renseignement maritime. Tokyo dispose ainsi d’un moyen direct d’observation du corridor, mais sa réponse restera vraisemblablement fondée sur la surveillance, la coopération navale et la diversification des approvisionnements.
Et les États-Unis ?
Washington dispose des moyens les plus importants pour surveiller les mouvements houthis et frapper les capacités qui menacent la navigation : satellites, avions, drones, moyens navals, missiles de précision et défense aérienne. Mais les États-Unis ont aussi intérêt à éviter de faire du Yémen le théâtre d’une nouvelle campagne terrestre au moment où la confrontation avec l’Iran continue d’absorber une part importante de leurs moyens.
Le scénario le plus cohérent serait donc une répartition des rôles : forces yéménites pour tenir et éventuellement reprendre le terrain ; Arabie saoudite pour la couverture aérienne, le renseignement et le soutien logistique ; coalition maritime pour sécuriser les approches ; partenaires turcs, pakistanais et égyptiens pour renforcer certaines capacités ; États-Unis pour les fonctions de haute technologie et, si le seuil politique est franchi, les frappes contre les moyens les plus dangereux.
Le vrai choix de Riyad
L’Arabie saoudite n’a probablement aucune envie de replonger dans la guerre du Yémen. Mais le seuil qui n’était encore qu’hypothétique au début de septembre a désormais été testé : les Houthis ont effectivement tenté de modifier la carte terrestre sur les axes qui commandent les communications de Mokha. Rien ne prouve pour autant que Riyad ait décidé une intervention militaire directe. Les renforts observés appartiennent aux formations yéménites alliées — notamment l’Écu du Pays et les Brigades des Géants — et aucune frappe aérienne saoudienne nouvelle n’est confirmée.
Le dilemme de Riyad devient donc plus subtil qu’un simple choix entre guerre et paix. Si les forces yéménites parviennent à reprendre Al-Kadhah, à sécuriser durablement la route Taëz–Mokha et à poursuivre leur pression depuis Hays vers Al-Jarrahi, le royaume peut continuer à privilégier le soutien indirect, le renseignement, la défense aérienne et la protection maritime. Si les Houthis consolident au contraire leur présence autour d’Al-Kadhah, avancent vers Al-Birayn ou parviennent à immobiliser durablement les réserves militaires de Mokha, la question d’un engagement saoudien plus visible redeviendra beaucoup plus pressante.
La nouveauté des derniers jours est ainsi moins une victoire territoriale décisive qu’un changement d’échelle. Les Houthis ont montré qu’ils pouvaient simultanément attaquer dans les montagnes de Taëz, menacer une artère logistique essentielle, maintenir la pression sur Mokha et Al-Khawkhah et, selon les forces gouvernementales, employer des embarcations explosives contre les approches du port. En retour, leurs adversaires ont montré qu’ils pouvaient concentrer des renforts, contre-attaquer à Al-Kadhah et reprendre l’initiative autour de Hays. Au soir du 6 septembre, la bataille reste ouverte.
Un éventuel « Ormuz houthi » ne concernerait pas seulement Riyad et Washington. Il toucherait directement les Émirats et leur stratégie de contournement d’Ormuz, l’Égypte et Suez, les routes commerciales européennes, l’approvisionnement énergétique du Japon et les flux pétroliers chinois. Ces acteurs n’ont ni les mêmes alliances ni les mêmes méthodes, mais leurs intérêts convergent sur un point : aucun n’a intérêt à laisser Bab el-Mandeb devenir un détroit durablement soumis à la coercition d’Ansar Allah, le bras armé des Houthis. Mais les événements de cette semaine obligent à préciser le scénario : le danger n’est pas seulement la conquête de Bab el-Mandeb. Il réside aussi dans la capacité des Houthis à rendre sa défense plus coûteuse en perturbant simultanément routes, ports, îles et navigation. Ce scénario n’est pas encore réalisé ; la bataille d’Al-Kadhah montre en revanche qu’il n’est plus théorique.
A lire dans La Tribune des Nations
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• Arabie saoudite-Houthis : la guerre des deux encerclements
• Après Ormuz, Bab el-Mandeb : le front terrestre qui pourrait rebattre les cartes
• Yémen : une guerre aux multiples fronts dont les Houthis restent les principaux bénéficiaires
• Cernée par des forces hostiles, l’Arabie saoudite renforce sa défense
• Somalie : le Lutuf libéré, la Turquie étend son empreinte à la sécurité maritime
Sources
• Reuters — Saudi Red Sea oil exports go dark as Houthi attack threat grows, 12 août 2026
• INGO Advisory / UKMTO — tanker hit 40 nm west of Mocha, 30 août 2026
• Arab News — How prepared is Yemen’s military to confront Houthi escalation?, 30 août 2026
• Reuters — Who is fighting in Yemen?, 2 janvier 2026
• Arab News — Yemeni forces thwart Houthi Red Sea attacks, seize drone components, 31 août 2026
• Al Hadath — 75 Iranian military experts reportedly arrived in Houthi-controlled areas, 31 août 2026
• Al Hadath — Yemeni army drones strike Houthi positions from Saada to Ma’rib, 1er septembre 2026
• Al Jazeera — De Qahban à la côte : l’escalade houthie dans l’ouest de Taëz, 5 septembre 2026
• Al Jazeera — Affrontements à Al-Kadhah et situation de la route Taëz–Mokha, 6 septembre 2026
• Anadolu — L’armée yéménite lance une opération pour reprendre Al-Kadhah et la route Taëz–Mokha, 6 septembre 2026
• Yemen Monitor — Arrivée des Brigades des Géants et de l’Écu du Pays sur les fronts de Taëz et de la côte occidentale, 4 septembre 2026
• Yemen Monitor — Gains gouvernementaux autour de Hays et au sud d’Al-Jarrahi, 6 septembre 2026
• Yemen Monitor — La Résistance nationale affirme avoir détruit deux embarcations piégées visant Al-Khawkhah et le port de Mokha, 6 septembre 2026







