
Donald Trump et Xi Jinping lors du sommet du mois de mai à Pékin. CC
Par Rana Mitter Professeur de la Harvard Kennedy School, spécialiste des relations américano-asiatiques.
Commerce (Trade), Technologie, Taïwan : les trois dossiers devraient dominer le sommet entre Donald Trump et Xi Jinping. Mais derrière l’affichage diplomatique, les marges de manœuvre restent étroites.
Lorsque Donald Trump et Xi Jinping se sont retrouvés en mai dernier, trois dossiers avaient dominé leurs échanges : le commerce, la technologie et Taïwan. Trois « T » qui devraient à nouveau structurer leur prochain sommet, prévu aux États-Unis à partir du 24 septembre. À une différence près : entre-temps, l’intelligence artificielle a changé d’échelle. Son développement fulgurant a fait de la technologie un enjeu à la fois économique, stratégique et sécuritaire. Reste à savoir si cette nouvelle urgence sera suffisante pour permettre aux deux puissances de dépasser leurs divergences. Pour l’heure, rien ne permet de l’affirmer. Sur les trois fronts, le sommet devrait davantage permettre de maintenir le dialogue que de produire une véritable rupture.
Commerce : renouveler sans bouleverser
Le commerce sera sans doute le dossier le plus urgent — et paradoxalement le plus facile à gérer. Il y a près d’un an, à Busan, en Corée du Sud, Donald Trump et Xi Jinping étaient parvenus à un compromis. Washington avait accepté de desserrer certaines restrictions sur les exportations de technologies avancées et de réduire les droits de douane imposés aux produits chinois, qui dépassaient alors 100 %. Pékin, de son côté, s’était engagé à ne pas entraver l’accès des entreprises américaines aux minerais critiques et aux terres rares. Cet accord doit désormais être renouvelé.
Les deux dirigeants ont donc tout intérêt à préserver le cadre existant. Des ajustements sont possibles, notamment sur certains produits ou secteurs, mais le scénario d’un nouvel accord radicalement différent paraît peu probable. La priorité sera plutôt de prolonger une trêve commerciale qui permet aux deux économies de limiter les risques d’une nouvelle escalade.
Les discussions pourraient également déboucher sur la création d’un « Conseil du commerce » sino-américain, destiné à examiner les intérêts commerciaux ne relevant pas des secteurs sensibles. L’idée a déjà été évoquée lors de précédentes rencontres, mais ses contours restent encore très flous. Les milieux d’affaires attendent notamment de savoir si cette nouvelle structure disposera d’un véritable mandat et si elle pourra s’inscrire dans la durée.
Le projet d’un Conseil de l’investissement est encore moins avancé. Pékin souhaiterait parallèlement associer davantage de grands patrons chinois au sommet, à l’image de Jensen Huang, le patron de Nvidia, ou d’Elon Musk, qui avaient accompagné Donald Trump lors de son déplacement à Pékin. Cette présence du secteur privé ne serait toutefois pas seulement symbolique : elle pourrait refléter les secteurs dans lesquels Pékin estime possible de parvenir rapidement à des avancées commerciales.
Taïwan : le dossier sur lequel rien ne se joue vraiment à Washington
Sur Taïwan, les marges de compromis sont autrement plus réduites. Les discussions entre Trump et Xi pourront certes permettre de préciser certaines positions, mais il est peu probable qu’elles modifient fondamentalement le rapport de force autour de l’île. Donald Trump s’est montré moins disposé que son prédécesseur Joe Biden à prendre un engagement explicite sur une intervention américaine en cas d’attaque chinoise contre Taïwan. Washington reste ainsi fidèle à sa doctrine d’« ambiguïté stratégique », qui consiste précisément à ne pas dire clairement dans quelles circonstances les États-Unis interviendraient.
Pour Pékin, l’objectif reste inchangé : parvenir à placer Taïwan sous son contrôle sans nécessairement recourir à une guerre ouverte. La Chine continue donc de renforcer les capacités navales de l’Armée populaire de libération, afin de conserver l’option militaire. Mais Pékin privilégie parallèlement une stratégie combinant pression économique, coercition politique et exploitation des divisions internes à Taïwan. L’objectif est également de réduire l’espace international de l’île et de profiter d’un éventuel désengagement américain dans le Pacifique occidental. À cet égard, l’élection présidentielle taïwanaise de janvier 2028 pourrait constituer un rendez-vous beaucoup plus déterminant que le sommet Trump-Xi. Une victoire du Kuomintang, considéré comme plus favorable au dialogue avec Pékin, modifierait notamment les équilibres politiques internes à Taïwan.
L’évolution de la politique américaine sera tout aussi importante. Une administration qui choisirait de réduire l’engagement des États-Unis dans les affaires internationales pourrait profondément modifier le calcul stratégique de Pékin. Pour l’instant, toutefois, rien ne laisse penser que le sommet de septembre puisse régler la question taïwanaise.
Iran et Russie en arrière-plan
D’autres dossiers internationaux devraient également être évoqués, mais sans occuper le devant de la scène. Pékin devrait notamment exprimer son mécontentement à l’égard de la guerre en Iran. Washington pourrait, de son côté, rappeler à la Chine les nouvelles dispositions américaines permettant de sanctionner les pays qui achètent du pétrole russe. Le sujet est sensible : la Chine est le premier acheteur de pétrole russe. Mais là encore, une modification substantielle des politiques respectives paraît peu probable. Ces questions devraient surtout servir de rappels aux rapports de force qui structurent les relations entre Washington et Pékin.
Intelligence artificielle : le nouveau front de la rivalité sino-américaine
C’est probablement sur le terrain technologique, et plus particulièrement celui de l’intelligence artificielle, que la diplomatie américaine et chinoise est confrontée au défi le plus nouveau. Lors du sommet de mai, la possibilité d’une coopération sur la régulation de l’IA avait surpris. Un tel sujet n’occupait pas encore une place centrale dans les priorités de la première année de l’administration Trump. Depuis, la situation a rapidement évolué. Washington et Pékin ont reconnu qu’un dialogue sur les règles encadrant l’IA pouvait être souhaitable, notamment en raison de la puissance croissante de ces technologies et de leur caractère difficilement prévisible.
Le 20 septembre, les deux pays ont même évoqué la création d’une « hotline » consacrée aux risques de sécurité nationale liés à l’intelligence artificielle, afin de permettre aux deux gouvernements de se prévenir mutuellement en cas de danger. Mais cette volonté de dialogue se heurte à une contradiction fondamentale : les États-Unis et la Chine sont simultanément partenaires potentiels d’une discussion sur la sécurité de l’IA et concurrents acharnés pour la domination technologique.
Aux États-Unis, les inquiétudes concernant les conséquences d’une IA insuffisamment réglementée se sont multipliées. Les risques liés aux entreprises développant des systèmes autonomes ou aux conséquences sociales de leurs décisions alimentent le débat public. Les infrastructures nécessaires au développement de l’IA — notamment les gigantesques centres de données — suscitent également des préoccupations croissantes.
En Chine, le rapport à l’IA est différent. L’opinion publique se montre globalement moins hostile et les bénéfices potentiels de la technologie, notamment dans la santé, contribuent à renforcer son acceptabilité. Mais Pékin s’interroge aussi sur les conséquences économiques et sociales de cette révolution technologique. Le nombre d’emplois réellement créés par l’IA reste limité alors que certaines catégories de travailleurs sont confrontées à la disparition de nombreux postes. Surtout, le pouvoir chinois a une raison politique supplémentaire de vouloir encadrer étroitement l’intelligence artificielle.
Pour les dirigeants du Parti communiste chinois, le risque qu’une technologie devienne « incontrôlable » est particulièrement sensible. L’expérience historique de Xi Jinping, marqué dans sa jeunesse par les bouleversements de la Révolution culturelle et les purges qui avaient frappé sa famille, a contribué à faire du contrôle politique une priorité centrale de son exercice du pouvoir.
Une intelligence artificielle capable de remettre en cause le contrôle du Parti sur l’information et la société serait donc difficilement acceptable pour Pékin. Cela peut créer un terrain de discussion avec Washington. Mais pas nécessairement un terrain d’accord. Car derrière les discussions sur la régulation se trouve une compétition technologique majeure. Aucun des deux gouvernements, et probablement aucun des grands acteurs privés de leurs économies respectives, ne semble prêt à accepter des règles qui pourraient donner un avantage stratégique au concurrent.
Le niveau de confiance entre Washington et Pékin reste d’ailleurs extrêmement faible sur ce dossier. Le résultat le plus vraisemblable du sommet pourrait donc être relativement modeste : l’annonce de nouvelles discussions, la création éventuelle de mécanismes de communication et la poursuite de négociations discrètes. Autrement dit, des discussions sur les discussions, plutôt qu’un véritable accord sur les règles de l’intelligence artificielle.
Maintenir le dialogue, faute de pouvoir résoudre les désaccords
L’importance du sommet Trump-Xi ne résidera peut-être finalement pas dans les accords qui seront signés, mais dans le fait même que les deux dirigeants continuent de se parler. Le commerce, la technologie et Taïwan constituent trois dossiers sur lesquels Washington et Pékin poursuivent des objectifs profondément différents. Dans ces conditions, une avancée spectaculaire paraît difficile. Mais le maintien d’un dialogue régulier peut lui-même constituer un objectif diplomatique.
Donald Trump et Xi Jinping pourraient encore se retrouver à deux reprises dans les prochains mois, à l’occasion des sommets du G20 et de l’APEC. Quatre rencontres en un peu plus de six mois témoigneraient d’une volonté de préserver un canal de communication au sommet. À l’inverse, une rupture des contacts entre les deux dirigeants serait un signal beaucoup plus préoccupant. Derrière les poignées de main et les déclarations cordiales, les trois « T » continueront cependant de résumer les contradictions fondamentales de la relation sino-américaine : un commerce que les deux puissances veulent préserver sans renoncer à leur rivalité, une technologie devenue un enjeu de puissance et un Taïwan qui demeure le point de friction le plus dangereux entre Washington et Pékin.
Retrouvez l’article original en anglais sur le site de The Conversation.








