Par Dr. Paul KANANURA, Géopolitologue, Président de l’Institut AFRIKA

De gauche à droite Ezzeddine Zayani, ancien ambassadeur, expert auprès de l’Union africaine, le Général Jacques Perget, président de l’Institut Sully, son Excellence Hamada Madi Bolero, ex-président par intérim de la République des Comores et Secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, Leslie Varenne, directrice de l’IVERIS, Trycia Nyota, modératrice.
Cet article synthétise les points clés de la conférence de l’Institut AFRIKA, tenue le 14 janvier 2026 à la Bourse du Travail de Paris, et consacrée au « Basculement géopolitique de l’Afrique » en présence des diplomates des ambassades de Chine, de Russie, d’Australie, de Roumanie, du Cameroun, de Gambie, de Guinée, de Libye, du Maroc, du Mozambique, de Tunisie, de Zambie, ainsi que des représentants de la Délégation Permanente de la Mauritanie et de la Mission Permanente du Saint-Siège auprès de l’UNESCO.
Un monde au bord du chaos stratégique
Le monde est entré dans une ère de « chaos stratégique ». La recomposition de l’ordre international, marquée par l’affirmation d’un monde multipolaire, le retour du « droit de la force », la contestation des doubles standards occidentaux, la montée en puissance du Sud global et l’intensification des rivalités stratégiques, place l’Afrique au cœur de nouvelles dynamiques de pouvoir.
Ces évolutions ouvrent des perspectives inédites de coopération, mais accentuent également les risques de vulnérabilités politiques, de tensions stratégiques et de conflits asymétriques. L’enjeu central pour le continent est désormais sa capacité à se positionner comme un acteur stratégique à part entière dans un environnement international en profonde fragmentation.
Question fondamentale : Que peut faire l’Afrique face à ces ruptures et arrangements géopolitiques ? Les intervenants de cette conférence ont proposé des grilles de lecture et des pistes de solutions dans un esprit de géopolitique prédictive et pragmatique, afin de préparer les États africains à naviguer dans le brouillard de la reconfiguration mondiale par la force.
La géopolitique, moteur brut du monde
L’illusion du droit international et le retour de la realpolitik
La gouvernance du monde appartient à ceux qui ont l’initiative de changer l’ordre international. La vision idyllique des relations internationales fondées sur le droit et les traités est contredite par la réalité conflictuelle. Du Pacte Briand-Kellogg (1928) à la Charte des Nations Unies (1945), les tentatives de bannir la guerre se sont heurtées à la persistance des conflits, souvent initiés par les puissances qui ont rédigé ces mêmes chartes.
Le droit international, notamment le principe de coopération pacifique (Résolution 2625 de l’ONU, 1970), n’est aujourd’hui invoqué que par les faibles. Il a été supplanté par le « droit de la force ». La création annoncée d’un « Conseil de la Paix » en 2026, initiative visant à remplacer une ONU jugée agonisante, illustre cette dynamique. En se présentant comme une alternative plus « agile et pragmatique », ce Conseil, voulu par les États-Unis, dynamite les fondements du multilatéralisme pour lui substituer une logique de puissance.
Dans ce contexte, l’Afrique doit tirer les leçons de l’histoire : la SDN a échoué, l’ONU est contournée. Elle doit voir dans cette recomposition une opportunité de se débarrasser d’institutions héritées de l’ère coloniale qui ont échoué à résoudre ses problèmes (MINUAR, MONUSCO, MONUSMA…), et de soutenir toute nouvelle architecture internationale où son poids démographique et ses ressources lui offriraient une place de choix.
La réémergence des empires et la fin de la souveraineté absolue
On assiste à la renaissance d’espaces impériaux fondés sur des appartenances stratégiques et culturelles. Cette reconfiguration remet en cause les équilibres politiques issus de la Guerre Froide. Les espaces africains et arabes se retrouvent coincés entre ces blocs, sans capacité de s’en départir totalement.
La leçon est claire : comme l’enseignait Phèdre, il ne faut jamais se fier à l’alliance avec un puissant. La meilleure protection d’un régime reste son peuple. Les exemples de la Syrie, du Venezuela, du Cuba et de l’Iran démontrent que les soutiens étrangers, aussi flatteurs soient-ils, s’avèrent illusoires en cas de conflit majeur. La capture spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier 2026 est l’illustration parfaite de cette nouvelle diplomatie coercitive, où la force prime sur le droit et où la souveraineté nationale est désacralisée au nom des intérêts stratégiques des puissants.
L’Afrique au cœur du jeu des ruptures et des influences
D’un angle mort à un espace central convoité
Longtemps considérée comme un angle mort de la géopolitique, l’Afrique est devenue un espace central des recompositions en cours. Son basculement géopolitique est une problématique majeure. Aucun acteur global ne peut aujourd’hui construire une stratégie sans intégrer le continent, en raison de ses ressources naturelles et de sa position stratégique.
Cependant, l’Afrique reste plus un terrain de jeu qu’un acteur souverain. La décolonisation inachevée de 1960 n’a pas coupé le « cordon ombilical » avec les anciennes métropoles. Aujourd’hui, face à la fragmentation du monde, la question existentielle pour les dirigeants africains est : comment utiliser les nouvelles alliances pour renforcer notre autonomie stratégique sans devenir un terrain d’affrontement ?
Les nouveaux laboratoires de la souveraineté
Des exemples de résilience émergent. La Tanzanie, la Namibie, le Botswana et surtout la Confédération des États du Sahel (AES – Burkina Faso, Mali, Niger), deviennent des laboratoires de la souveraineté africaine. En créant une force unifiée, une diplomatie coordonnée et en projetant une monnaie commune, l’AES redéfinit les équilibres régionaux et incarne un renouveau de la volonté d’émancipation. Cette rupture avec l’ordre postcolonial, matérialisée par des partenariats militaires avec Moscou et économiques avec Pékin, illustre une « désoccidentalisation » du monde dont l’Afrique est un épicentre.
La compétition des puissances : une opportunité à risque
Les rivalités stratégiques s’intensifient sur le continent, y compris par étudiants interposés. La Chine, la Turquie, la Russie, les États-Unis et d’autres y déploient des stratégies d’influence massives :
- La Chine compte 53 ambassades et des investissements colossaux (39 milliards de dollars en 2025) avec l’accueil de 90 000 étudiants africains boursiers en 2024.
- La Turquie a multiplié ses ambassades par quatre (de 8 en 2002 à 35 aujourd’hui) et ses destinations aériennes par neuf (de 6 en 2004 à 55 aujourd’hui), accueillant 37 000 étudiants africains.
- Les États-Unis, avec la doctrine Trump, adoptent une diplomatie transactionnelle, offrant des partenariats stratégiques en échange d’un accès sécurisé aux minerais critiques.
Comme le résume une formule saisissante : « La Chine propose des infrastructures, l’Inde des projets agricoles, la Russie la sécurité, les États-Unis des partenariats stratégiques, la Turquie des drones, le Brésil la coopération Sud-Sud, et l’Europe… les valeurs de la démocratie libérale ».
Le défi pour l’Afrique est double : profiter de cette compétition pour négocier des conditions avantageuses de développement vivable, tout en évitant de devenir le terrain de conflits par procuration (proxys) qui exacerberaient l’instabilité et le pillage des ressources.
La loi de la jungle et ses conséquences pour l’Afrique
Le droit suit la puissance
Le monde est cynique. Le droit suit la puissance, il ne la précède jamais. Les puissances l’utilisent quand il les arrange et s’en affranchissent quand leurs intérêts vitaux sont en jeu. Les exemples de l’Irak, de la Libye, et plus récemment de l’Ukraine, du Venezuela ou du Groenland, montrent une communauté internationale plus spectatrice qu’actrice.
Croire au droit international comme à une norme supérieure est une « naïveté stratégique ». Une condamnation sans force d’exécution n’est qu’une opinion. L’Afrique doit intégrer cette dure réalité : il n’existe pas d’autorité supranationale capable d’imposer une norme à un État souverain contre sa volonté. La paix ne naît pas des traités, mais de l’équilibre des puissances.
La vulnérabilité stratégique de l’Afrique
L’Afrique, géant aux pieds d’argile, est vulnérable. Divisée en 54 États, dépendante économiquement, exportatrice de matières premières brutes, endettée, elle est une proie facile. L’ingérence est facilitée par les divisions politiques internes, les conflits récurrents et un manque de gouvernance stratégique.
Dans ce contexte, la dimension maritime devient cruciale. Les 13 millions de km² de Zones Économiques Exclusives (ZEE) africaines, riches en nodules polymétalliques et terres rares (le pétrole du XXIe siècle), attiseront la compétition sino-américaine. L’Afrique doit se préparer à défendre ces espaces vitaux.
Le choix existentiel de l’Afrique : vassalisation ou souveraineté
Face à ces désordres, l’Afrique est confrontée à deux options radicales :
- La vassalisation et l’impuissance, menant à une disparition progressive de son influence et de ses intérêts.
- L’union politique et l’autonomie stratégique, seule voie pour subsister dans un monde dominé par la loi du plus fort.
Comme l’a affirmé le Général Abdourahamane Tiani, Chef de l’État du Niger : « Le combat de l’AES est un combat pour la souveraineté de l’Afrique, dont l’AES est l’embryon ».
Les piliers d’une renaissance stratégique
Pour cesser d’être une périphérie et devenir un centre du monde, l’Afrique doit entreprendre une mutation profonde :
- L’unité politique continentale : La souveraineté ne peut s’exercer pleinement à 54. Les frontières héritées de la colonisation sont un handicap. L’objectif à long terme doit être une forme de gouvernance fédérale, permettant de peser dans la gouvernance mondiale et d’obtenir, par exemple, un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU.
- La souveraineté militaire et économique : Un État sans armée indépendante est un terrain de jeu. Il est impératif de renforcer les capacités militaires collectives et de briser les dépendances économiques en transformant les ressources sur place. L’exemple du Botswana, dont le président exige que les acheteurs de minerais viennent négocier à Gaborone, est un modèle de réaffirmation de souveraineté.
- La révolution des mentalités : Le réveil de l’Afrique passe par une « mutation intérieure et collective ». Il s’agit de retrouver la fierté de sa culture, de ses langues, et de faire confiance à l’ingéniosité et à l’entreprenariat africains, comme le prônent l’esprit du capitaine Thomas Sankara ou l’actuelle résilience du Burkina Faso sous la conduite éclairée du capitaine Ibrahim Traoré.
La conquête de la souveraineté africaine
Les interventions militaires de 2011 en Libye et en Côte d’Ivoire ont agi comme un électrochoc sur le continent africain, y faisant naître un puissant sentiment de colère. Elles ont brutalement mis en lumière les limites persistantes de l’ordre postcolonial et ont cristallisé une aspiration profonde et désormais incontournable : la conquête de la souveraineté. Comment, en effet, envisager sérieusement la souveraineté d’un continent qui accueille à lui seul 5 des 11 missions de maintien de la paix des Nations Unies dans le monde ?
Face à l’artificialité des frontières héritées de la colonisation, une lucidité stratégique s’impose. Elle recommande la construction d’un État fédéral continental. Seule une telle union permettra à l’Afrique de ne plus subir l’agenda mondial, mais de participer activement à son élaboration. Aux logiques de guerre, elle doit opposer la force de la diplomatie. Aux appétits prédateurs, elle doit répondre par l’affirmation d’une souveraineté collective. À la peur de l’avenir, elle doit opposer une vision prospective. À la division, enfin, elle doit opposer l’unité.
Il est impératif de développer des outils d’analyse croisée—géotechnologiques, géostratégiques et géopolitiques— pour obtenir une vision globale des enjeux et des réalités. Maîtriser ces grilles de lecture, c’est se donner les moyens d’anticiper et de formuler des prédictions stratégiques, afin de s’approprier pleinement les orientations de la gouvernance mondiale.
La reconquête de la souveraineté militaire et la réaffirmation d’une identité politique à l’échelle du continent sont les conditions sine qua non pour que l’Afrique cesse d’être un théâtre de rivalités exogènes et un espace convoité. Elles lui permettront, au contraire, de se placer au cœur des enjeux mondiaux de pouvoir. En affirmant sa souveraineté sur ses ressources stratégiques et en diversifiant ses partenariats, le continent s’imposera comme un acteur géostratégique majeur.
Le destin de l’Afrique repose désormais sur sa capacité à :
- Bâtir une gouvernance fédérale forte et légitime.
- S’affranchir des tutelles et des ingérences extérieures.
- Construire un État stratège, appuyé par des nations intelligentes et éduquées.
Il est temps que les dirigeants africains abandonnent tout esprit de frein ou de division qui entrave la marche du continent. Leur responsabilité historique est de changer durablement l’environnement géostratégique des systèmes politiques et économiques de l’Afrique.
L’Afrique a son destin entre ses mains
Le renversement géopolitique s’accélère. Le retour en force de la Pax Americana (sous formes hybride, dure ou molle) et la réémergence des empires douchent les espoirs d’un multilatéralisme apaisé. L’Europe est relative, l’Amérique latine, le Moyen-Orient et l’Afrique deviennent les variables d’ajustement stratégique.
Dans ce chaos, l’Afrique concentre les fragilités mais aussi tous les atouts pour passer du statut d’espace d’influences à celui d’acteur géopolitique majeur. Comme le disait Kofi Annan, son avenir dépendra de sa capacité à prendre ses opportunités en main.
Va-t-on revivre « l’étrange défaite » de l’Afrique ou assister à sa renaissance ?
La construction d’une autonomie stratégique, via l’intégration régionale fusionnelle (à l’exemple de l’AES), la transformation locale des ressources et une diplomatie équidistante, est la seule voie du salut. L’Afrique sera le centre stratégique du monde, soit en tant que proie, soit en tant qu’acteur. Il appartient à chaque dirigeant et à chaque peuple de faire le choix de l’action et de l’unité.
Prochaine conférence à Paris, début juillet : Les Nations Unies aujourd’hui : défis actuels et perspectives pour demain.
Nous nous interrogerons sur les fondements de l’ONU face à l’émergence du Conseil de la Paix, à la réémergence des empires, au retour du « droit de la force » et à l’affaiblissement du multilatéralisme. Dans ce monde sans boussole ni gouvernail, comment réinventer la paix et la sécurité collective ? Comment reprendre l’initiative par l’éducation et la culture de la paix ?






2 Commentaires
Bonjour, je vous espère en parfaite santé.
Je viens par ce poste pour féliciter l’institut Africa pour le gros travail et les sacrifices qu’il qu’il entreprend pour le véritable développement durable de l’Afrique.
Mentions très spéciale pour le Dr Paul KANANURA pour pour ces initiatives et soutien de l’Afrique.
Merci
Bonjour, merci pour votre soutien. Cela compte beaucoup pour nous. Nous essayons de rendre compte de l’actualité géopolitique africaine sur notre site indépendant. Bonne journée