
Carte réalisée avec IA.
Les combats qui se déroulent aujourd’hui dans le sud-ouest du Yémen, autour de Bab el-Mandeb et des hauteurs de Taëz, ne sont pas des affrontements dans une zone exotique et lointaine. Ils peuvent affecter la liberté de circulation sur l’une des routes maritimes les plus stratégiques du monde. Après avoir atteint Bab el-Mandeb, les rebelles chiites houthis affrontent désormais un camp anti-houthi qui tente de se réorganiser, de couper leurs renforts et de reprendre l’initiative avec un soutien saoudien croissant.
La percée houthie de septembre vers Mokha, Dhubab et Bab el-Mandeb avait provoqué l’effondrement des forces gouvernementales sur le front occidental. Trois semaines plus tard, le tableau est plus complexe. Les Houthis ont acquis une profondeur nouvelle sur la côte de la mer Rouge, mais leur progression vers les hauteurs de Taëz et de Lahij se heurte à une résistance plus structurée. Les forces gouvernementales, la Résistance nationale de Tarek Saleh, les Brigades des Géants et l’Écu du Pays tentent désormais de coordonner leurs opérations et de frapper les renforts avant qu’ils n’atteignent le front. Derrière cette bataille apparaît aussi un affrontement régional plus net : le CGRI (Corps des Gardiens de la Révolution Islamique) iranien a contribué à la préparation de l’offensive sur Mokha, tandis que l’Arabie saoudite renforce son soutien au camp gouvernemental.
Mokha : la victoire houthie révèle les faiblesses adverses
Au début de septembre, le camp gouvernemental avait pourtant renforcé les axes de Taëz et de la côte occidentale. Les Brigades des Géants et l’Écu du Pays rejoignaient le front, tandis que le général Hamdi Shukri arrivait à Mokha pour coordonner les opérations. L’objectif était de reprendre l’initiative autour d’Al-Kadhah, Maqbanah et Hays. La manœuvre s’est retournée contre ses auteurs. En dispersant leurs moyens sur plusieurs axes, les forces anti-houthies ont laissé apparaître des failles que les Houthis ont exploitées. Leur contre-offensive a débordé le dispositif adverse et ouvert la route de Mokha, puis de Dhubab et de Bab el-Mandeb.
La rapidité de l’effondrement révèle une faiblesse ancienne : ces forces combattent le même adversaire sans relever toutes de la même chaîne de commandement. La Résistance nationale, les Brigades des Géants, l’Écu du Pays, les unités de Taëz, les tribus et les formations sudistes disposent de structures et parfois d’objectifs différents. À Mokha, la supériorité matérielle n’a pas compensé ce déficit de cohérence opérationnelle.
La question sudiste : combattre ensemble sans partager le même Yémen
À cette fragmentation militaire s’ajoute la question sudiste. Le Conseil de transition du Sud, longtemps soutenu par Abou Dhabi, a été considérablement affaibli par les affrontements avec les forces soutenues par Riyad, mais le séparatisme sud-yéménite n’a pas disparu. Son objectif politique reste distinct de celui des partisans d’un Yémen unitaire.
Surtout, plusieurs formations issues de cette architecture militaire demeurent indispensables face aux Houthis. Les Brigades des Géants, historiquement soutenues par les Émirats arabes unis, figurent parmi les unités les plus solides engagées sur les fronts de Taëz et de Lahij. Elles combattent aujourd’hui aux côtés d’autres composantes du camp gouvernemental pour empêcher une progression vers Aden.
Le paradoxe est donc central : ces forces peuvent partager le même ennemi sans partager le même projet pour l’avenir du pays. L’urgence militaire pousse à la coordination ; elle ne règle pas la question politique de l’indépendance du Sud.
Le CGRI derrière la percée vers la mer Rouge
Reuters a établi, à partir de sources yéménites, iraniennes et régionales, que l’offensive houthie sur Mokha avait bénéficié de conseils directs du Corps des gardiens de la révolution islamique. Des officiers iraniens auraient contribué à la préparation de la campagne et à l’emploi coordonné des drones et autres moyens de frappe. L’agence cite notamment Abdolreza Shahlaei, haut responsable de la Force al-Qods, même si son rôle personnel n’a pas été confirmé indépendamment.
Téhéran nie diriger les opérations houthies et les Houthis revendiquent leur autonomie. Il serait donc excessif de parler d’une opération iranienne exécutée par des supplétifs. Mais l’implication rapportée du CGRI montre que l’Iran peut contribuer à la conception d’une offensive dont les conséquences dépassent le Yémen.
Mokha et Bab el-Mandeb prolongent vers la mer Rouge la pression déjà exercée à Ormuz. La profondeur acquise par les Houthis menace une route maritime dont l’Arabie saoudite dépend précisément pour réduire sa vulnérabilité dans le Golfe.
Bab el-Mandeb : atteindre le détroit ne signifie pas le contrôler
La prise de Mokha puis l’arrivée des Houthis à Dhubab ont constitué un succès stratégique. Mais atteindre Bab el-Mandeb ne signifie pas en contrôler durablement les approches.
La présence houthie paraît encore inégalement consolidée. Des informations de terrain décrivent des groupes dispersés plutôt qu’un réseau continu de positions fortifiées. Critical Threats Project relève également que les frappes saoudiennes ou gouvernementales ont contribué à stabiliser certaines lignes et à perturber l’axe Mokha–Dhubab.
Pour tenir la zone, les Houthis doivent maîtriser les hauteurs dominant les routes, protéger leur ravitaillement et empêcher le retour des forces adverses depuis Taëz, Lahij et Aden. La bataille s’est donc déplacée de la côte vers les montagnes.
Taëz : l’encerclement se construit par les routes et les hauteurs
Taëz n’est pas totalement encerclée. Elle est cependant menacée d’un encerclement opérationnel. Les Houthis peuvent chercher à s’emparer des hauteurs et à couper les routes plutôt qu’à conquérir immédiatement cette grande ville. Les combats s’étendent d’Al-Wazi’iyah à Al-Kadhah, Bani Umar, Bani Bakari et Jabal Habashi, puis vers les approches de Lahij. Celui qui tient ces hauteurs contrôle l’observation, les mouvements sur les routes et souvent l’emploi de l’artillerie.
La liaison Taëz–Aden constitue le véritable verrou. Une coupure durable priverait les défenseurs d’une partie de leurs renforts, de leur carburant et de leurs munitions. C’est pourquoi la bataille des hauteurs compte désormais davantage que la conquête spectaculaire de quelques localités.
Après le choc, les forces anti-houthies se réorganisent
Dès le 10 septembre, Tarek Saleh a ordonné aux forces de la côte occidentale de regrouper leurs rangs et de créer un centre de commandement alternatif, en coordination avec le Conseil présidentiel et la coalition conduite par Riyad. Il citait la Résistance nationale, les Brigades des Géants, l’Écu du Pays et les unités de l’axe de Taëz. Une Force de résistance de la Tihama a ensuite été constituée sous le commandement du général Zayed Munasar. Elle bénéficie d’une autonomie financière, administrative et opérationnelle, mais relève directement des opérations conjointes de la coalition arabe. L’objectif est manifeste : faire agir ensemble des forces qui, à Mokha, avaient combattu sans véritable unité de commandement.
Les premiers résultats restent tactiques. Les forces gouvernementales affirment avoir repris certaines hauteurs, dont Jabal Nu’man, et stabilisé plusieurs axes entre Taëz et Lahij. La dynamique d’effondrement observée à Mokha paraît enrayée, sans que l’on puisse encore parler de contre-offensive générale.
La nouvelle tactique : frapper les renforts avant le front
Le changement le plus important est peut-être moins visible sur la carte. Au lieu d’attendre les unités houthies sur les lignes de contact, les forces gouvernementales cherchent désormais à frapper leurs renforts, leurs dépôts et leurs axes logistiques en profondeur. Le 2 octobre, le porte-parole gouvernemental a annoncé vingt frappes aériennes en trois heures contre des combattants, des véhicules et des équipements houthis dans la province de Taëz. D’autres séquences avaient précédé cette opération. Les autorités ont parallèlement fermé environ dix-neuf routes entrant dans Taëz et les ont déclarées zones militaires.
La logique est celle d’une campagne d’interdiction : repérer une colonne avant son arrivée, la frapper par l’aviation ou des drones, puis empêcher la concentration de nouvelles forces. Les bilans matériels précis restent pour l’essentiel des revendications gouvernementales ; l’intensification de la campagne aérienne, elle, est documentée. Cette pression oblige les Houthis à fractionner leurs convois, emprunter des routes secondaires, privilégier les déplacements nocturnes et recourir davantage à l’infiltration.
Quand la guerre passe par les barrages et les déguisements
Fin septembre, des médias locaux ont affirmé qu’un homme présenté comme un combattant houthi avait été arrêté alors qu’il tentait d’entrer dans Taëz dissimulé sous des vêtements féminins. Des photographies ont circulé, mais son identité et son appartenance au mouvement houthi n’ont pas été confirmées indépendamment. L’anecdote ne doit donc pas être transformée en preuve militaire. Elle illustre néanmoins un phénomène plus large : lorsque les routes principales deviennent dangereuses, la guerre se déplace vers les chemins secondaires, les points de contrôle, les réseaux clandestins et les infiltrations individuelles.
La menace houthie rapproche Riyad et Abou Dhabi
La nouvelle offensive houthie produit également un effet inattendu dans le Golfe : elle rapproche l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Les deux partenaires de la coalition s’étaient profondément divisés sur l’avenir du Sud-Yémen, Riyad soutenant les structures gouvernementales tandis qu’Abou Dhabi avait longtemps privilégié le Conseil de transition du Sud et plusieurs formations militaires locales.
La prise de Mokha et la menace sur Bab el-Mandeb changent cependant les priorités. Le 29 septembre, le vice-président émirati Mansour ben Zayed s’est rendu à Riyad pour rencontrer Mohammed ben Salmane et le ministre saoudien de la Défense Khalid ben Salmane, première visite émiratie de ce niveau depuis la brouille entre les deux capitales. Selon le «Financial Times», Riyad souhaite notamment que les Émirats utilisent leur influence sur les factions sudistes afin de contribuer à reconstruire un front anti-houthi plus cohérent. Il est encore trop tôt pour parler d’un retour militaire émirati au Yémen ou d’un commandement saoudo-émirati commun. Mais le paradoxe est révélateur : en menaçant Bab el-Mandeb, Taëz et les approches d’Aden, les Houthis pourraient contribuer à réduire la fracture entre Riyad et Abou Dhabi que leur offensive avait si efficacement exploitée.
Riyad s’implique davantage
Lors de la percée houthie vers Mokha, le gouvernement yéménite réclamait davantage d’appui aérien. Reuters rapportait alors que Riyad limitait encore son implication directe, notamment par crainte de provoquer de nouvelles frappes houthis contre son territoire. Depuis, le calcul a évolué. L’Arabie saoudite soutient les forces gouvernementales par le renseignement, la logistique et l’appui aérien. Dans le même temps, les combats autour de Taëz s’accompagnent d’une activité aérienne beaucoup plus soutenue. Riyad vient également d’accorder 60 millions de dollars au gouvernement yéménite pour soutenir son budget et ses institutions.
Le Royaume ne revient pas pour autant à la campagne massive engagée en 2015. Son objectif paraît plus limité : empêcher les Houthis de convertir leur victoire côtière en contrôle stratégique du sud-ouest yéménite, protéger la route vers Aden et réduire la menace sur Bab el-Mandeb.
De Mokha à Taëz : Riyad et Téhéran sortent de l’ombre
Le contraste entre les deux séquences est frappant. À Mokha, l’appui opérationnel iranien s’est renforcé alors que le camp anti-houthi restait désuni et que Riyad limitait encore son engagement. Le résultat fut une percée spectaculaire jusqu’à Bab el-Mandeb. À Taëz, les Houthis conservent l’appui iranien, mais leurs adversaires tentent de corriger les erreurs de septembre : commandement plus coordonné, forces réorganisées, soutien aérien accru et priorité donnée à l’interdiction des renforts. Cette adaptation ne permet pas encore de parler d’un renversement du rapport de force, mais elle a empêché la répétition immédiate du scénario de Mokha.
Le Yémen redevient ainsi un théâtre plus visible de la confrontation régionale entre l’Iran et l’Arabie saoudite, sans se réduire à une guerre par procuration. Les acteurs yéménites conservent leurs intérêts propres, mais leurs parrains pèsent de plus en plus directement sur leur capacité à préparer et prolonger les opérations.
De la guerre de territoire à la guerre des routes
La victoire de Mokha a peut-être constitué le sommet de l’offensive houthie plutôt que le début d’un effondrement général du camp gouvernemental. Les Houthis ont conquis Mokha et atteint Bab el-Mandeb. Pour préserver ces gains, ils doivent désormais tenir les montagnes, les routes et les lignes logistiques. Leurs adversaires semblent avoir tiré une première leçon de la défaite : il n’est pas nécessaire de reprendre immédiatement chaque kilomètre perdu si l’on peut empêcher l’adversaire de ravitailler les kilomètres qu’il vient de conquérir.
C’est désormais le véritable enjeu de Taëz. Si les Houthis coupent durablement les liaisons vers Aden, leur percée côtière prendra une profondeur nouvelle. Si les forces gouvernementales tiennent les hauteurs et interdisent les axes d’approvisionnement, Mokha apparaîtra peut-être comme le point culminant d’une offensive que les Houthis n’auront pas réussi à transformer en domination durable du sud-ouest yéménite.
Articles de La Tribune des Nations à lire
• Du Golfe au Yémen : la guerre américano-iranienne réveille la fracture sunnites-chiites
• Yémen : Riyad se prépare-t-il à empêcher un « Ormuz houthi » à Bab el-Mandeb ?
• Après Ormuz, Bab el-Mandeb : le front terrestre qui pourrait rebattre les cartes
• Après Ormuz, Bab el-Mandeb : le nouveau front de la guerre énergétique
• Yémen : une guerre aux multiples fronts dont les Houthis restent les principaux bénéficiaires
Sources externes principales
• Reuters — Iranian arms and advice helped Yemen’s Houthis seize key Red Sea city, 10 septembre 2026
• Reuters — Yemen carried out 20 strikes on Houthi targets in Taiz province, 2 octobre 2026
• Yemen Monitor — Tareq Saleh restructures forces on the western coast, 10 septembre 2026
• Yemen Monitor — Taiz fronts have regained the initiative, 20 septembre 2026
• Critical Threats Project — Iran Update, 14 septembre 2026
• The National — Saudi Arabia provides $60 million to Yemen, 1er octobre 2026
• Financial Times — Riyadh seeks UAE help to stabilise anti-Houthi camp in Yemen
Egalement ; https://x.com/Consulting4502







