
L’arrivée du Secrétaire d’Etat Marco Rubio à Koweït City.
La visite du secrétaire d’État américain Marco Rubio au Koweït n’a pas constitué une simple étape diplomatique dans le cadre de sa tournée dans les pays du Golfe. Par son calendrier et les messages qu’elle a véhiculés, elle revêt une portée stratégique qui dépasse largement les relations bilatérales entre Washington et les capitales du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Elle intervient quelques jours seulement après la fin des hostilités entre les États-Unis et l’Iran, alors que les parties s’apprêtent à reprendre les discussions techniques, sur fond d’interrogations croissantes quant à la forme que prendra le futur système de sécurité du Golfe dans l’après-guerre.
Depuis le Koweït, Marco Rubio a tenu à adresser un message sans ambiguïté aux partenaires des États-Unis dans la région. Il a affirmé que Washington «ne prendra aucune décision susceptible de compromettre la sécurité de ses alliés du Golfe» et qu’il demeurera «pleinement coordonné avec ses partenaires du Golfe» dans toute entente future avec l’Iran. Il a également annoncé la reprise des discussions techniques entre les deux parties à la fin du mois, laissant entendre qu’elles pourraient de nouveau se tenir en Suisse, sans qu’aucune annonce officielle n’en confirme encore le lieu.
Ces déclarations montrent que l’administration américaine est consciente que le succès d’un éventuel accord avec Téhéran ne sera pas uniquement évalué à l’aune des progrès réalisés sur le dossier nucléaire ou de l’allègement des sanctions. Il dépendra également de sa capacité à rassurer les États du Golfe sur le fait que leur sécurité ne fera l’objet d’aucun marchandage et que tout rapprochement avec l’Iran ne se fera pas au détriment des équilibres régionaux.
De la guerre à la bataille pour un nouvel ordre régional
Si l’accord préliminaire conclu entre Washington et Téhéran a permis de mettre fin à quatre mois de conflit, il n’a toutefois pas résolu la question la plus sensible: l’avenir du détroit d’Ormuz. La véritable interrogation qui se pose désormais ne concerne plus seulement les moyens d’éviter une nouvelle guerre, mais bien l’autorité appelée à gérer l’un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète. Les règles de liberté de navigation qui régissent le Golfe depuis plusieurs décennies demeureront-elles inchangées, ou la guerre a-t-elle créé les conditions d’une redéfinition de cet équilibre?
L’Iran a annoncé suspendre, pour une durée de soixante jours, les redevances qu’il envisageait d’imposer aux navires transitant par le détroit. Il s’agit toutefois d’une suspension provisoire et non d’un abandon définitif, ce qui laisse penser que cette question restera au cœur des prochaines négociations. Parallèlement, Téhéran et le Sultanat d’Oman ont annoncé leur intention d’examiner conjointement l’avenir de la gestion du détroit, y compris l’éventuelle mise en place de redevances liées aux services rendus, tout en réaffirmant leurs droits souverains sur leurs eaux territoriales respectives.
Une telle approche constitue un véritable tournant stratégique. Elle déplace le débat du principe universel de la liberté de navigation vers celui d’une gestion régionale des voies maritimes stratégiques, avec des conséquences potentielles majeures sur le commerce mondial et les marchés énergétiques si cette évolution venait à créer un précédent juridique ou politique.
Washington défend le principe de la liberté de navigation
Les États-Unis rejettent catégoriquement cette vision. Rubio a rappelé que le détroit d’Ormuz constitue une voie maritime internationale sur laquelle aucun État ne saurait imposer de taxes ou de droits de passage. Selon lui, remettre en cause ce principe reviendrait à fragiliser l’un des fondements essentiels de l’ordre maritime international.
La position américaine ne relève pas uniquement du droit international ; elle répond également à des considérations stratégiques. Washington sait qu’autoriser l’Iran à prélever des redevances sur les navires offrirait à Téhéran un levier permanent sur les marchés mondiaux de l’énergie et transformerait ce passage stratégique en instrument durable d’influence politique et économique, y compris en période de paix.
Pour l’Iran, la guerre a changé les règles du jeu
À Téhéran, la lecture des événements est radicalement différente. Le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, a déclaré que le détroit d’Ormuz «ne redeviendra jamais ce qu’il était avant la guerre», estimant que l’accord conclu avec les États-Unis ne résultait ni de pressions ni de concessions, mais consacrait une nouvelle réalité stratégique imposée par le conflit.
Ces déclarations montrent que l’Iran ne considère pas le cessez-le-feu comme un simple retour au statu quo. Il y voit au contraire le point de départ d’une redistribution des rapports de force dans le Golfe, destinée à lui conférer un rôle accru dans la gestion du détroit et à consacrer ce qu’il considère comme les droits souverains des États riverains.
Pourquoi le Koweït constituait-il une étape essentielle?
La portée de la visite de Marco Rubio au Koweït réside précisément dans le choix de ce pays, situé au cœur de cette nouvelle équation stratégique. Le Koweït n’est pas seulement un membre du Conseil de coopération du Golfe. Il a également subi des attaques iraniennes directes au cours du récent conflit. Son approvisionnement en eau dépend presque entièrement de ses usines de dessalement, dont la sécurité est intimement liée à celle du Golfe. Son économie repose en outre sur la stabilité des exportations pétrolières et des routes maritimes.
Dans ce contexte, le fait que Marco Rubio ait choisi le Koweït pour affirmer que les États-Unis ne concluront aucun accord portant atteinte à la sécurité du Golfe revêt une double signification. Le message s’adresse d’abord à l’Iran: la sécurité du Golfe fera partie intégrante de toute future architecture régionale. Il s’adresse ensuite aux partenaires du Golfe: ceux-ci participeront à la définition du nouvel ordre régional et ne seront pas de simples spectateurs des négociations.
Cette démarche traduit également la volonté américaine de répondre aux inquiétudes persistantes des États du Golfe, qui avaient largement eu le sentiment d’avoir été écartés lors de la conclusion de l’accord nucléaire de 2015, malgré les conséquences directes qu’il avait sur leur sécurité.
Le Golfe entre Washington et Téhéran
Les États du Golfe se trouvent aujourd’hui face à une équation particulièrement complexe. Ils ne souhaitent pas un retour à la guerre, mais ils ne peuvent davantage accepter que le détroit d’Ormuz devienne un instrument de pression politique ou économique mobilisable à chaque crise régionale. Ils savent également que toute modification du statut juridique du détroit aurait des répercussions directes sur leurs exportations d’hydrocarbures, leurs installations de dessalement, le commerce maritime, les investissements étrangers ainsi que les coûts de l’assurance et du transport maritime.
Le message des pays du Golfe apparaît ainsi clair: la paix est souhaitable, mais elle ne saurait être obtenue au détriment de la sécurité stratégique ni de la liberté de navigation.
Et maintenant?
Le véritable enjeu des négociations à venir ne porte plus uniquement sur les centrifugeuses nucléaires ou les sanctions économiques. Il concerne les règles qui structureront l’ordre régional du Golfe pour les décennies à venir. Les États-Unis cherchent à préserver un système fondé sur la liberté de navigation et la sécurité des routes maritimes en tant que biens publics internationaux.
L’Iran, quant à lui, entend tirer parti des conséquences de la guerre afin de redéfinir cet ordre, en accordant aux États riverains des détroits stratégiques un rôle accru dans leur gestion et en faisant de leur position géographique une source durable d’influence politique et économique.
Dans cette perspective, la visite de Marco Rubio au Koweït dépasse largement le cadre d’une simple tournée diplomatique. Elle constitue un signal fort indiquant que l’avenir du Golfe ne sera pas uniquement décidé dans les salles de négociation entre Washington et Téhéran. Il dépendra également de la capacité des capitales du Golfe à défendre leurs intérêts dans l’une des périodes les plus déterminantes de l’histoire contemporaine de la région.
Les prochaines négociations ne définiront donc pas seulement l’avenir des relations américano-iraniennes. Elles pourraient également dessiner les contours du futur ordre sécuritaire et économique du Golfe et déterminer si le détroit d’Ormuz demeurera une voie maritime internationale ouverte, régie par le principe de la liberté de navigation, ou s’il entrera dans une nouvelle ère où les passages stratégiques seraient administrés selon une logique de souveraineté régionale et d’équilibre des puissances.





