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La Crimée au XXe siècle: d’une république tatare à la cession à l’Ukraine

PARTIE 2 (Pour lire la Partie 1: https://ltdn.org/pourquoi-la-crimee-nest-pas-russe-histoire-droit-et-volonte-de-ses-peuples/)

La révolution de 1905 ébranle pour la première fois l’ordre impérial en Crimée. Grèves, soulèvements paysans et cercles politiques apparaissent non seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes. Pour les Tatars de Crimée, c’est un moment de prise de conscience : sans une voix politique propre, leur avenir leur sera à nouveau confisqué. C’est alors que se forme la génération de figures qui prendront plus tard la tête du mouvement national. Ce début de XXᵉ siècle met la Crimée dans un état de tension et d’attente. Formellement, elle reste une partie de l’Empire russe, mais, dans les faits, elle est l’une de ses régions les plus fragiles, agitée par de profonds mouvements sociaux. Derrière la façade des stations balnéaires, des bases militaires et du « paradis du Sud » se cache la réalité d’une périphérie coloniale : la Crimée demeure un espace de profonde inégalité.

Le golfe de Sébastopol en 1915.

Après les vagues massives d’émigration des Tatars de Crimée au XIXᵉ siècle, ceux-ci constituent encore une part importante de la population de la péninsule, mais ne disposent pratiquement d’aucun droit politique et ont perdu la majorité de leurs terres. Les parcelles les plus fertiles appartiennent à l’État, à des propriétaires russes ou au département militaire. Sébastopol et Kertch sont des villes navales fermées, où la vie civile est subordonnée aux intérêts de la flotte, et la Crimée est de plus en plus perçue par le pouvoir tsariste comme un avant-poste stratégique plutôt que comme une maison pour ses peuples.

Dans le même temps, la société tatare de Crimée démontre une remarquable capacité de régénération. À Bakhtchyssaraï, Simferopol, Karasuvbazar (aujourd’hui Bilohirsk) fonctionnent des écoles de type nouveau, des imprimeries, des associations culturelles. Le journal Terdjiman (1883-1918), fondé par Ismaïl Gaspirali, devient non seulement une publication périodique, mais un centre intellectuel du monde musulman moderne. Gaspirali propose un programme de renouveau — enseignement dans la langue maternelle, égalité des femmes et des hommes, dialogue avec l’Europe sans perte de l’identité propre. À cette époque, la Crimée est l’un des principaux foyers du réformisme musulman dans tout l’Empire.

Enfin, la révolution de 1917 ouvre une fenêtre d’opportunités. Après la chute de l’autocratie, le peuple tatar de Crimée commence, pour la première fois depuis plus d’un siècle, à parler ouvertement d’autodétermination. En décembre 1917, au palais du Khan à Bakhtchyssaraï, se réunit le Kouroultay du peuple tatar de Crimée — un parlement national élu démocratiquement, avec la participation des femmes. C’est un pas sans précédent non seulement pour la Crimée, mais aussi pour le monde musulman de l’époque.

Les premiers membres élus du Kouroultay, hommes et femmes, de la République populaire de Crimée

Le Kouroultay proclame la République populaire de Crimée — un État laïque et démocratique, fondé sur les principes de l’égalité des citoyens, indépendamment de la nationalité et de la confession. C’est le premier gouvernement musulman démocratique au monde, et la Constitution qu’il adopte devient l’un des documents politiques les plus audacieux et progressistes de son temps en Europe orientale. Elle naît comme la réponse d’un peuple privé de voix pendant des siècles, mais ayant conservé la mémoire de sa propre identité et de son droit à construire son avenir.

Ce document consacre des principes qui, au début du XXᵉ siècle, relèvent plutôt de l’exception que de la norme. La Crimée est proclamée république démocratique. La source du pouvoir est le peuple, et non un monarque, un parti ou une armée. Pour la première fois dans l’histoire de la Crimée, le pouvoir se forme par un organe représentatif — le Kouroultay — élu au suffrage universel, égal et secret.

Il est particulièrement révélateur que la Constitution ne construise pas la Nation sur un principe ethnique. La République populaire de Crimée est conçue comme une maison commune pour tous les habitants de la péninsule — Tatars de Crimée, Ukrainiens, Russes, Juifs, Arméniens, Grecs. Tous les citoyens sont proclamés égaux, indépendamment de l’origine, de la religion ou de l’origine sociale. Dans une région déchirée par les hiérarchies impériales, c’est un pas radical.

L’une des normes les plus novatrices est l’égalité politique complète des femmes. Elles ont le droit d’élire et d’être élues — une disposition qui, en 1917, n’est pas encore inscrite dans de nombreux États européens. Pour le monde musulman de l’époque, c’est sans précédent. Le Kouroultay, auquel participent des femmes députées, brise de fait les stéréotypes par lesquels les empires justifiaient leur domination sur des peuples dits « arriérés ».

La Constitution pose également les principes de la séparation des pouvoirs, de l’indépendance de la justice, de la liberté de parole, de conscience, de la presse et de réunion. L’État est séparé de la religion, tout en garantissant la liberté de culte. Cette combinaison de laïcité et de respect des traditions rend le projet criméen unique : il ne copie ni les modèles occidentaux ni les modèles orientaux, mais cherche sa propre voie.

Il est important aussi que la Constitution ne soit pas un rêve déclaratif. Elle prévoit des mécanismes réels de gouvernance, l’autonomie locale, la responsabilité des fonctionnaires devant la société. La Crimée est pensée non comme une base militaire ou une colonie, mais comme un État de droit, enraciné dans la réalité multinationale de la péninsule.

Aujourd’hui, la Constitution de la République populaire de Crimée demeure non seulement un document historique, mais une preuve que la Crimée possédait sa propre tradition politique moderne, sa propre vision de la liberté et du droit. Et cette tradition n’est pas née grâce à la Russie, mais malgré elle.

La République démocratique écrasée par l’ordre bolchévique

Une Crimée démocratique, inclusive et laïque ne s’inscrit cependant pas dans la logique de la dictature. Dès 1918, les bolcheviks écrasent le Kouroultay, et son dirigeant, Noman Çelebicihan, est exécuté sans procès ni enquête.

Le renversement de la République populaire de Crimée et l’écrasement du Kouroultay ne sont pas un accident, mais un acte conscient d’élimination d’une alternative à l’empire, à la violence et au contrôle colonial. La Crimée devient l’arène de luttes entre bolcheviks, armées blanches, troupes allemandes, divers gouvernements et régimes qui se succèdent à une vitesse kaléidoscopique.

Pour les Tatars de Crimée, c’est une nouvelle leçon de l’histoire : sans État propre et sans protection internationale, leur droit à l’indépendance devient constamment une monnaie d’échange. Malgré cela, la simple existence du Kouroultay et de la République populaire de Crimée détruit à jamais le mythe impérial d’un peuple « passif » ou « inachevé ».

Le début du XXᵉ siècle devient pour la Crimée non pas une époque de stabilité, mais un point de non-retour. L’empire s’effondre, mais la liberté n’a pas le temps de s’enraciner. Ce qui naissait comme un espace de démocratie et de coexistence des peuples est piétiné par le chaos de la guerre civile et des expérimentations totalitaires.

C’est précisément à partir de ce moment que commence la trajectoire qui mènera la Crimée à la déportation de 1944, au silence colonial soviétique et, finalement, à l’occupation russe contemporaine. Mais le début du XXᵉ siècle a laissé autre chose — la mémoire que la Crimée avait déjà choisi la liberté. Et qu’elle l’a fait plus tôt que beaucoup en Europe n’étaient prêts à l’accepter.

Répression et collectivisation soviétiques

La période soviétique ne devient pas pour la Crimée une époque de « libération » ou de modernisation, comme l’historiographie soviétique a ensuite tenté de la présenter, mais un temps de violence systémique, de répressions et de poursuite de la destruction des peuples autochtones. Après la défaite de la République populaire de Crimée et l’établissement du pouvoir bolchevique en Russie, la péninsule est définitivement privée de toute forme d’autonomie réelle. La Crimée est transformée en une unité administrative de l’Union soviétique, où les décisions sont prises non à Bakhtchyssaraï ou à Simferopol, mais à Moscou.

En 1921 est créée la République socialiste soviétique autonome (RSSA) de Crimée au sein de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR). Formellement, elle déclare des droits nationaux pour les Tatars de Crimée, mais, dans la pratique, l’autonomie est une illusion. La brève période de « korenizatsiya » des années 1920 — développement de l’enseignement, de la presse et de la culture tatares de Crimée — est rapidement remplacée. Dès la fin de la décennie commencent les répressions contre l’intelligentsia, le clergé, les militants politiques, les enseignants et les écrivains tatars de Crimée. Ceux qui se souvenaient encore du Kouroultay et de la Constitution de 1917 sont qualifiés de « nationalistes » et « d’ennemis du peuple ».

La collectivisation porte un nouveau coup à la Crimée. Le mode de vie traditionnel des Tatars est foulé au pied : les terres sont confisquées, les exploitations anéanties, les gens contraints d’entrer dans les kolkhozes ou déplacés. La famine du début des années 1930 touche aussi la Crimée, bien que les rapports soviétiques la dissimulent soigneusement. Parallèlement à la pression économique, l’effacement culturel se poursuit : les mosquées ferment, la vie religieuse est interdite, la langue tatare de Crimée est évincée de l’espace public.

La déportation des tatars en 1944 : un crime sans prescription

Du 18 au 21 mai 1944, le régime soviétique commet un crime qui, par son ampleur et sa nature, correspond à la définition du génocide. Sur ordre de Staline, l’ensemble du peuple tatar de Crimée est déporté. Sans procès et sans enquête individuelle.

Joseph Staline en 1943

En quelques jours, plus de 190 000 personnes — femmes, enfants, personnes âgées, vétérans du front, invalides de guerre — sont arrachées à leurs maisons et entassées dans des wagons à bestiaux. On leur accorde de quelques minutes à quelques heures pour se préparer. Le voyage dure des semaines. Dans les wagons, il n’y a ni eau, ni nourriture, ni assistance médicale. Les gens meurent de soif, de maladie et d’épuisement en route. On les débarque sans ménagement dans des régions reculées de l’Union soviétique — du nord de l’Oural aux républiques d’Asie centrale.

Selon diverses estimations d’historiens, dans les premières années de la déportation meurent d’un quart à près de la moitié de l’ensemble du peuple tatar de Crimée. Ce n’est pas un « déplacement » — c’est une opération délibérée visant à détruire un peuple en tant que communauté, avec ses racines, sa mémoire et sa terre.

Groupe de Tatars de Crimée en attente du train pour partir en exil, mai 1944

Après la déportation, la Crimée est presque entièrement « nettoyée » de la présence tatare de Crimée. Ce peuple est officiellement déclaré « traître », bien que des dizaines de milliers de Tatars de Crimée aient combattu dans les rangs de l’Armée rouge, reçu des décorations militaires, soient morts au front. Même cela ne sauve pas leurs familles de la déportation. La punition collective devient la norme de la logique soviétique.

En exil, les Tatars de Crimée vivent pendant des décennies sous le régime des colonies spéciales — sans droit à la libre circulation, sans possibilité de retour, sans même le droit de se nommer publiquement comme peuple de Crimée.

L’histoire de la Crimée soviétique est l’histoire de la manière dont un État peut détruire un peuple non seulement par les armes, mais aussi par des décrets, des wagons et le silence. Et c’est une histoire sans laquelle il est impossible de comprendre la Crimée contemporaine, ni le prix payé par ses peuples pour le droit à leur propre maison.

La déportation des Tatars de Crimée en mai 1944 n’était pas un « déplacement » ni une « opération préventive », comme la propagande soviétique, puis russe, l’a présentée pendant des décennies. C’était une tentative consciente d’effacer un peuple de sa terre — physiquement, culturellement et historiquement. C’était un crime d’État délibéré, visant à modifier la composition démographique de la Crimée et à soumettre définitivement la péninsule au centre du pouvoir soviétique. Ce sont précisément les conséquences de cette déportation — démographie altérée, mémoire détruite, générations traumatisées — que la Russie utilisera plus tard comme argument pour de nouvelles revendications sur la Crimée.

Dessin de femmes et enfants tatars dans un train vers les lieux d’exil, mai 1944

Entre 1944 et 1948, presque tous les toponymes tatars de Crimée sont remplacés par des noms russes. Des couches entières d’histoire — villes khanates, communautés musulmanes, établissements multiséculaires — cessent officiellement d’exister. La Crimée doit être « purifiée » non seulement des personnes, mais aussi de l’idée même qu’elle ait jamais eu un peuple autochtone et une tradition étatique propre.

La Crimée se transforme en un territoire sans voix. Dans les villages vidés, on installe des colons venus des régions centrales de le la République socialiste soviétique. Les nouveaux habitants reçoivent maisons, terres et biens des déportés — sans explications, sans histoire, sans contexte. Ainsi se forme une réalité démographique artificielle, que le pouvoir russe tentera ensuite de présenter comme une « norme historique».

Dans les décennies d’après-guerre, Moscou construit une nouvelle image de la Crimée — balnéaire, militaire, idéologiquement « sûre ». La péninsule est présentée comme un espace de repos, de sanatoriums et de mythes héroïques de la «Grande Guerre patriotique». Mais derrière cette « image » se cache l’essentiel : la Crimée existe pour la première fois depuis mille ans sans son peuple autochtone.

Les Tatars de Crimée ne sont pas seulement absents — on ne peut pas parler d’eux. Ils ne sont pas mentionnés dans les musées, pas étudiés à l’école, et le thème même de la Crimée leur est interdit. Le fait même de la déportation restera longtemps tabou. Même dans les documents, les gens sont appelés « spéciaux déplacés », privés du droit de retour.

En 1954, l’oblast de Crimée est transféré de la RSFSR à la République socialiste soviétique d’Ukraine (RSSU). Cette décision est administrative, prise dans le cadre d’un État soviétique unifié, mais elle souligne une fois de plus un fait : la Crimée n’a aucun « statut russe particulier ». Son destin est décidé à Moscou sans tenir compte de la volonté de la population — et sans la participation des Tatars de Crimée exilés après leur déportation.

Pourquoi la Crimée a été transférée à l’Ukraine : l’économie, pas un « cadeau »

Le transfert de la Crimée à la RSS d’Ukraine en 1954 demeure l’un des épisodes historiques des plus déformés par la propagande russe. Elle répète depuis des décennies la thèse du « cadeau de Khrouchtchev », cherchant à réduire une décision économique et administrative complexe au geste personnel d’un dirigeant critiqué. En réalité, le transfert de la Crimée est un pas contraint, rationnel et purement économique, adopté dans le cadre d’un système soviétique unifié.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Crimée traverse une crise profonde. La déportation de 1944 détruit l’économie traditionnelle de la péninsule. Des systèmes agricoles entiers, qui soutenaient la vie en Crimée depuis des siècles — arboriculture, viticulture, irrigation, élevage — disparaissent. Les terres se couvrent de mauvaises herbes, les villages se vident, les récoltes chutent brutalement. Les colons venus des régions centrales de la RSFSR manquent souvent d’expérience pour travailler dans un climat aride et d’infrastructures élémentaires pour vivre.

Le décret de cession de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1954.

La Crimée souffre cruellement du manque d’eau, d’électricité, de nourriture et de main-d’œuvre. La péninsule ne dispose pas de ressources propres suffisantes et dépend entièrement du continent. Or, logistiquement, économiquement et géographiquement, la Crimée est liée à l’Ukraine, et non à la Russie. Chemins de fer, routes, réseaux énergétiques, approvisionnement alimentaire — tout provient du sud de l’Ukraine, surtout des régions de Kherson et de Mykolaïv.

C’est précisément la RSS d’Ukraine qui, dans les années d’après-guerre, entretient de facto la Crimée : elle fournit céréales, matériaux de construction, électricité, cadres, financements. La reconstruction des ports, des villes, des sanatoriums et des usines est réalisée aux frais du budget ukrainien et des ministères ukrainiens. Pour Moscou, il devient évident que gérer la Crimée depuis le pouvoir central est inefficace et coûteux.

Le transfert de la Crimée à l’Ukraine est également lié à de vastes projets d’infrastructure. Dès cette époque, l’idée d’acheminer l’eau du Dniepr vers la péninsule est envisagée — un projet qui se concrétisera plus tard avec le canal de Crimée du Nord. Sans l’Ukraine, la Crimée ne peut physiquement pas résoudre le problème de l’eau, et sans eau il ne peut y avoir ni agriculture, ni villes, ni stations balnéaires.

Ainsi, la décision de 1954 n’est pas un geste d’« amitié des peuples », mais la reconnaissance d’un fait évident : la Crimée est économiquement, logistiquement et spatialement partie intégrante de l’Ukraine. Cette décision est prise par des organes collégiaux du pouvoir soviétique — le Présidium du Soviet suprême de l’URSS, les gouvernements des républiques — et ne suscite aucune objection dans le système politique de l’époque.

Rassemblement devant le monument rappelant la déportation des tatars de Crimée à Kiev en 2016.

En 1954, il n’existe aucune protestation de la part de la Russie, aucune déclaration sur une « injustice historique ». Car personne ne perçoit la Crimée comme une « terre éternellement russe ». Cette question apparaît bien plus tard — déjà après l’effondrement de l’URSS, lorsque les mythes deviennent un instrument de propagande politique revancharde.

Le transfert de la Crimée à l’Ukraine est une tentative de sauver la péninsule du déclin économique, de l’intégrer dans un système économique vivant, et non de la laisser comme une colonie militaro-balnéaire sans avenir. Et en ce sens, il ne fait que confirmer l’essentiel : la Crimée n’a jamais été un territoire « russe » autosuffisant, mais a toujours existé en lien avec ceux qui assuraient réellement son existence propre.

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