La polarisation comme instrument de guerre cognitive

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By Nessrine Daanoun

Cet article explore la polarisation sociale comme une nouvelle ligne de front de la sécurité internationale, analysant ses implications et les réponses sécuritaires nécessaires. Vous pouvez lire et imprimer l’ensemble de cette étude en pdf ici.

En psychologie sociale, la polarisation désigne la tendance des groupes à radicaliser leurs positions après discussion. C’est un phénomène que l’on peut observer dans de nombreux contextes politiques contemporains (1) Transposé au champ politique et sécuritaire, ce mécanisme ne relève plus uniquement de la dynamique interne des sociétés.

Longtemps perçue comme un symptôme des crises démocratiques, la polarisation sociale et identitaire est désormais activement exploitée par des acteurs étatiques et non étatiques. C’est un moyen d’affaiblir la cohésion interne des États et d’en contester la souveraineté. La polarisation sociale ne peut plus être appréhendée comme une simple pathologie des sociétés contemporaines. Des acteurs internes et externes exploitent ces fractures, manipulant rumeurs, récits et médias pour affaiblir l’État de l’intérieur. Elle constitue désormais un levier de conflictualité cognitive.

Dans cette perspective, l’analyse des faits de société devient centrale dans l’étude des relations internationales et des conflits. Par conséquent, comment la polarisation interne est-elle devenue une nouvelle ligne de front de la sécurité internationale, et pourquoi les dispositifs sécuritaires traditionnels peinent-ils à agir?

Quand les sociétés deviennent des champs de bataille

Ces dernières années, la polarisation interne des sociétés est souvent présentée comme un simple symptôme des crises démocratiques contemporaines. Montée des extrêmes, défiance envers les institutions, fragmentation du débat public: le diagnostic est désormais connu. Pourtant, cette lecture demeure largement insuffisante. Dans un contexte de rivalités internationales accrues, la polarisation n’est plus seulement subie. Elle est exploitée, encouragée, et parfois même produite. Ce qui fait d’elle une stratégie pour affaiblir les États de l’intérieur sans avoir recours à la confrontation militaire directe.

Cette évolution s’inscrit pleinement dans les logiques de guerre hybride. Les conflits contemporains ne se jouent plus uniquement sur des lignes de front visibles, mais dans des espaces informationnels et cognitifs devenus stratégiques. Les cibles privilégiées sont les opinions publiques, les identités collectives et la confiance accordée aux institutions. La polarisation agit ici comme un multiplicateur de vulnérabilité, fragilisant la cohésion sociale et réduisant la capacité de l’État à produire un consensus minimal sur les enjeux de sécurité nationale.

De la fracture sociale à la contestation de la souveraineté

Le mécanisme à l’œuvre est relativement constant. Les sociétés victimes de ce processus sont déjà traversées par des fractures multiples. Elles peuvent être religieuses, ethniques, territoriales, économiques ou identitaires. Ces lignes de faille constituent un terrain d’exploitation stratégique, repéré et analysé par des acteurs internes ou externes. Dans un second temps, ces fractures sont amplifiées à l’aide de vecteurs informationnels puissants. Médias, réseaux sociaux et algorithmes favorisent la circulation de récits émotionnels ou clivants.

Les bulles informationnelles renforcent les convictions préexistantes et réduisent les espaces de dialogue. Les désaccords politiques se transforment alors progressivement en oppositions identitaires structurantes. À mesure que ces dynamiques s’installent, la légitimité de l’État et de ses institutions se trouve fragilisée. Une partie de la population en vient à percevoir les autorités comme partiales, incompétentes, voire illégitimes.

Les forces de sécurité sont accusées de prendre parti, de réprimer certains groupes ou, à l’inverse, d’être incapables de maintenir l’ordre. Le contrat social se dérobe. La souveraineté est contestée de l’intérieur. C’est ainsi à cet endroit même que se joue le cœur de la guerre cognitive.

La polarisation comme vecteur d’ingérence indirecte

La polarisation va au-delà des conflits internes classiques. En exploitant les tensions existantes, des acteurs externes peuvent influencer les décisions politiques ou économiques d’un État sans jamais se montrer directement. Une société profondément polarisée devient structurellement vulnérable à la désinformation, à la radicalisation et à la contestation permanente de ses institutions.

Dans ce contexte, la polarisation ne peut plus être considérée comme un simple dysfonctionnement démocratique. Elle constitue une nouvelle ligne de front de la sécurité internationale, où la cohésion sociale devient un enjeu stratégique à part entière. Comme cité dans un article récent du GSCP, «la guerre cognitive vise à influencer le raisonnement et la prise de décision, faisant du domaine cognitif une nouvelle dimension de la guerre. […] L’usage abusif de l’information devrait être considéré comme une nouvelle forme d’arme de destruction massive: non pas une arme de destruction physique, mais une arme de désinformation de masse.» (2) Elle est désormais un enjeu stratégique central au cœur de la sécurité internationale.

Cas contrastés de la polarisation: Liban, Taïwan, Maroc

Ces dynamiques ne sont pas abstraites. Elles se déploient différemment selon la structure des États, leur histoire politique et leur exposition aux pressions informationnelles. Les cas du Liban, de Taïwan et du Maroc illustrent ainsi trois trajectoires contrastées de la polarisation comme levier stratégique.

  • Liban: polarisation confessionnelle et effondrement fonctionnel

Le Liban offre un exemple particulièrement révélateur de polarisation devenue structurelle. Inscrite au cœur d’un système politique confessionnel, elle affecte directement le fonctionnement des institutions et des appareils de sécurité.

Les Forces de Sécurité Intérieure (FSI), pourtant conçues comme un pilier du maintien de l’ordre et de la cohésion nationale, sont entravées par des loyautés communautaires concurrentes, des clivages politiques profonds et une perte de légitimité aux yeux d’une population en crise. L’État peine à exercer son autorité sur tout le territoire.

Dans ces zones laissées vacantes, des acteurs politico-militaires comme le Hezbollah prennent le relais, redessinant alors la souveraineté. La polarisation ne produit pas seulement de l’instabilité: elle fragmente la fonction étatique elle-même. Les habitants subissent directement ces fractures: méfiance envers les institutions, accès inégal aux services et peur que les tensions communautaires dégénèrent localement.

Par ailleurs, à cette dynamique interne s’ajoute une dimension externe. La fragmentation du champ politique et sécuritaire libanais crée un environnement particulièrement propice aux interférences étrangères. Les États occidentaux, tout en affichant un discours officiel de soutien à la stabilité, aux réformes et à la souveraineté libanaise, exploitent parfois de manière opportuniste les lignes de fracture existantes, exploitées plus directement par les Etats voisins.

La conditionnalité de l’aide internationale et les pressions diplomatiques différenciées renforcent souvent les perceptions d’ingérence, alimentant la polarisation plutôt que de la réduire. Comme le souligne un rapport de l’Assemblée nationale française, «la conditionnalité excessive devient non seulement un frein à la sortie de crise, mais aussi un facteur de polarisation politique […] fragilisant les gouvernements réformateurs, perçus comme les relais passifs d’agendas extérieurs ».(3) Le cas libanais illustre ainsi une polarisation qui fragmente l’État et érode durablement sa souveraineté.

  • Taïwan: polarisation politico-identitaire et résilience cognitive proactive

Taïwan constitue un cas emblématique de polarisation gérée comme un risque stratégique permanent. La société taïwanaise est traversée par une polarisation politico-identitaire profonde, opposant différentes conceptions de l’identité nationale, de la souveraineté et du rapport à la Chine. Cette polarisation est activement exploitée par Pékin dans le cadre de sa stratégie de pression informationnelle et cognitive.

Campagnes de désinformation, manipulation de récits identitaires et instrumentalisation des clivages politiques visent à affaiblir la cohésion interne taïwanaise. Contrairement au Liban, l’État taïwanais a intégré cette polarisation comme une composante structurelle de sa sécurité nationale. Le gouvernement a développé une approche proactive de la résilience cognitive, combinant lutte contre la désinformation, transparence institutionnelle, éducation aux médias et coopération étroite avec la société civile et les plateformes numériques.

Cette stratégie s’appuie notamment sur des mécanismes de fact-checking institutionnalisés et sur une coopération étroite avec des organisations dans la lutte contre la désinformation. Cette stratégie ne vise pas à supprimer le débat démocratique, mais à empêcher sa captation par des logiques de manipulation externe. La polarisation demeure, mais elle est contenue dans un cadre institutionnel robuste, empêchant qu’elle ne fragilise la souveraineté de l’État.

Le cas taïwanais illustre ainsi une polarisation contenue et gérée, transformée en objet de vigilance stratégique plutôt qu’en facteur de fragmentation étatique. Si la polarisation taïwanaise est intégrée comme un levier de résilience stratégique, d’autres États confrontés à une polarisation contenue adoptent des approches différentes, souvent moins proactives. 

  • Maroc : polarisation contenue et vulnérabilités informationnelles

C’est le cas du Maroc. L’État conserve une forte capacité de contrôle institutionnel, une légitimité politique plus stable et des forces de sécurité largement cohésives. Les clivages existent, mais ils sont en grande partie canalisés par des mécanismes de régulation politique et sécuritaire efficaces. Toutefois, certaines vulnérabilités informationnelles subsistent, notamment dans le cadre de rivalités régionales.

La question du Sahara marocain constitue à cet égard un point de cristallisation majeur. Elle fait l’objet de campagnes de désinformation très régulières, souvent amplifiées par les rivalités régionales, en particulier avec l’Algérie. Selon un rapport de la plateforme indépendante Misbar, «le Maroc faisait partie des pays les plus ciblés par des campagnes de désinformation en juin 2024, se classant parmi les trois pays les plus visés dans la région du MENA». (4)

Les réseaux sociaux et les plateformes numériques jouent ici un rôle central dans la diffusion de narratifs concurrents, parfois émotionnels, cherchant à susciter le doute ou la contestation. La capacité de l’État marocain à contrôler l’espace sécuritaire, à produire un discours institutionnel cohérent et à maintenir une confiance dans les institutions permet de contenir les effets de la polarisation. La vulnérabilité est réelle, mais elle reste encadrée et n’atteint pas, à ce stade, un seuil critique pour le Royaume.

Analyse stratégique: effondrement fonctionnel, résilience proactive et vulnérabilité contenue

La comparaison entre le Liban, Taïwan et le Maroc met en évidence trois trajectoires distinctes de la polarisation comme levier de la guerre cognitive. Au Liban, la polarisation conduit à un effondrement fonctionnel partiel de l’État, affaiblissant durablement sa souveraineté et ouvrant des espaces stratégiques à des acteurs non étatiques et à des puissances extérieures. Elle agit comme une dynamique interne corrosive, difficilement réversible à court terme.

À l’inverse, Taïwan illustre une polarisation anticipée et intégrée comme un risque stratégique permanent. La polarisation politico-identitaire y demeure vive, mais elle est contenue par des institutions capables d’en limiter l’exploitation informationnelle, sans neutraliser le débat démocratique. La polarisation ne fragmente pas l’État : elle est encadrée comme un paramètre de sécurité nationale.

Le Maroc occupe une position intermédiaire. La polarisation y est globalement maintenue par des institutions solides, mais reste exploitable dans des logiques de pression informationnelle et diplomatique, notamment dans un contexte de rivalités régionales.

La différence entre ces trajectoires réside moins dans l’existence des fractures que dans la capacité de l’État à les absorber, les réguler et à préserver la cohésion sociale. Ces cas montrent que la polarisation ne produit pas mécaniquement l’effondrement étatique. Elle constitue un indicateur stratégique clé du degré de vulnérabilité ou de résilience d’un État face aux logiques de guerre cognitive.

L’angle mort sécuritaire: pourquoi les États échouent?

La polarisation interne représente un défi inédit pour les États. Les forces armées et les forces de police sont traditionnellement formées et structurées pour répondre à des menaces conventionnelles. Elles ne sont pas préparées à gérer des conflits diffus qui se jouent à l’intérieur du tissu social.

La polarisation agit en amont des crises visibles, exploitant un angle mort de la sécurité nationale. Un risque majeur est que la polarisation affecte directement les forces de sécurité elles-mêmes. La perte de neutralité perçue fragilise la confiance des populations et alimente les clivages.

Ce phénomène est présent en Occident et depuis quelques décennies en France. Selon l’Institut Rousseau, «le recul de la confiance dans la police entraîne une dégradation à la fois de la relation entre les forces de l’ordre et la population, ainsi que du contexte d’intervention des policiers et gendarmes, menaçant à terme leur capacité à remplir leurs missions et la stabilité des institutions.» (5)

On peut le trouver particulièrement critique dans des États où les fractures historiques ou identitaires sont déjà très prononcées. La cohésion interne et la légitimité institutionnelle deviennent ainsi des facteurs stratégiques déterminants.

Des initiatives telles que la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS) ou les programmes de trust-building promus par le DCAF mettent l’accent sur la neutralité des forces, la transparence des chaînes de commandement et l’inclusion de la société civile dans les mécanismes de contrôle.

Recommandations: vers une sécurité résiliente

La montée des polarisations sociales et politiques impose de repenser les politiques de sécurité au-delà d’une approche strictement coercitive. Une sécurité résiliente repose sur la prévention, l’anticipation des tensions et le renforcement du lien entre institutions et sociétés. Intégrer la cohésion sociale dans la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS)

La Réforme du Secteur de la Sécurité doit intégrer de manière explicite la question de la cohésion sociale. Cela permet d’anticiper les risques de fragmentation interne et d’adapter les dispositifs sécuritaires en amont des crises. Ils favorisent une lecture plus fine des dynamiques sociales qui affectent la stabilité des États.

En parallèle, les forces de sécurité doivent être formées à la neutralité institutionnelle et à la gestion des tensions internes. Dans des contextes polarisés, la perception d’impartialité est déterminante pour maintenir la légitimité de l’action sécuritaire. Des formations axées sur la compréhension des conflits sociaux contribuent à prévenir l’escalade des tensions et à renforcer la confiance entre les populations et les institutions.

Il est également nécessaire de développer des outils intégrant des indicateurs sociologiques et psychologiques au cœur des appareils de sécurité. Ceux-ci pourraient combiner, par exemple, le taux de confiance envers les institutions et le degré de fragmentation médiatique.

Ces unités ne surveilleraient pas les individus, mais les «lignes de faille». En sortant la sociologie et la psychologie sociale des seules sphères académiques pour les intégrer directement dans le renseignement opérationnel. Le but n’est pas un renseignement de cible, mais de détecter et d’anticiper les pressions cognitives avant qu’elles ne deviennent des menaces structurelles.

Développer des systèmes d’alerte précoce face à la désinformation polarisante La désinformation constitue aujourd’hui un facteur majeur d’amplification des polarisations contemporaines. La mise en place de systèmes d’alerte précoce repose sur une veille informationnelle structurée, combinant outils numériques et analyses qualitatives. En particulier ceux s’appuyant sur de l’IA comme on le voit largement sur X (Twitter).

Cette approche ne peut toutefois se traduire par une restriction généralisée de la liberté d’expression. Dans des contextes fortement polarisés, la tentation est grande d’assimiler les discours critiques ou déviant du récit dominant à des menaces sécuritaires. Une telle logique serait contre-productive. Elle risquerait d’alimenter la défiance, et d’aggraver les dynamiques de polarisation qu’elle prétend combattre.

La lutte contre la désinformation polarisante ne doit pas restreindre la pluralité d’opinions ni la critique politique. Elle doit cibler uniquement les campagnes mensongères ou manipulatoires, surtout celles orchestrées par des acteurs étrangers pour déstabiliser l’État. Une telle stratégie nécessite enfin une coopération étroite entre l’État, la société civile et les plateformes numériques.

Cette coopération doit s’inscrire dans un cadre transparent et juridiquement encadré, afin de concilier efficacité sécuritaire et respect des libertés publiques. Le rôle structurant des organisations internationales et des think tanks Les organisations internationales et les think tanks jouent un rôle structurant dans l’analyse et la prévention des polarisations. Ils contribuent à objectiver ces dynamiques en produisant des cartographies comparatives, permettant d’identifier les lignes de fracture les plus susceptibles d’être instrumentalisées.

Leur apport réside également dans l’appui stratégique aux États, notamment à travers la formation des acteurs institutionnels, l’évaluation des politiques publiques et la diffusion de bonnes pratiques en matière de résilience cognitive et informationnelle. Enfin, la polarisation sociale et politique ne constitue plus un simple dysfonctionnement démocratique. Elle s’impose désormais comme un levier stratégique central, capable d’affaiblir les États de l’intérieur.

Sur l’échiquier des relations internationales, elle peut être instrumentalisée comme un outil de pression ou, à l’inverse, révéler des vulnérabilités structurelles préexistantes. Répondre à cette menace ne suppose pas de restreindre la liberté d’expression, mais de renforcer les ressorts internes de la résilience étatique. Cela implique de consolider la cohésion sociale, de garantir la neutralité des forces de sécurité et de restaurer la confiance institutionnelle.

Dans cette perspective, la coopération avec la société civile et les plateformes numériques apparaît déterminante. La sécurité contemporaine se joue ainsi autant dans le tissu social que dans le champ militaire. Comprendre, anticiper et contenir les dynamiques de polarisation constitue désormais un impératif stratégique pour préserver la légitimité, la stabilité et la résilience des États.

(1)Myers, D. G. (2020). Social Psychology. New York: McGraw-Hill.

(2) GCSP – Geneva Centre for Security Policy. 2023. Enhancing Cognitive Security and Societal Resilience: Countering Cognitive Warfare. https://www.gcsp.ch/publications/enhancing-cognitive-security-and-societal-resiliencecounter-cognitive-warfare

(3) Assemblée nationale française. 2023. https://www.assembleenationale.fr/dyn/opendata/RINFANR5L17B1686.html

(4) Misbar. 2024. Report: Morocco Among Top Countries Targeted by Fake News in June 2024. 3 juillet 2024. https://www.moroccoworldnews.com/2024/07/17429/report-moroccoamong-top-countries-targeted-by-fake-news-in-june-2024/

(5) Institut Rousseau. 2024. Note sur la confiance dans la police. https://institut-rousseau.fr/wpcontent/uploads/2024/10/Note-police_VF.pdf

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