Alors que l’Afrique s’impose de plus en plus comme un espace stratégique majeur, les grandes puissances y déploient des politiques d’influence économique, sécuritaire et diplomatique d’ampleur croissante. La Chine demeure l’un des tout premiers partenaires économiques du continent, forte de plusieurs décennies d’investissements, de financements d’infrastructures et de coopérations bilatérales. Les États-Unis, de leur côté, cherchent à renforcer leur présence, notamment dans les secteurs des minéraux critiques et des chaînes d’approvisionnement stratégiques. La Turquie, enfin, multiplie les partenariats sécuritaires et industriels, en particulier en Afrique de l’Ouest et au Sahel, où elle s’est imposée comme un acteur militaire et technologique de premier plan, notamment dans le domaine des drones.
Dans ce contexte de recomposition rapide des rapports de force, une question s’impose : quelle place pour le Canada ?
C’est autour de cet enjeu central que s’est articulée la conférence organisée le jeudi 5 février 2026 à l’hôtel Sheraton de Laval par le Cercle francophone canadien d’analyse géostratégique. Intitulée « Investir en Afrique dans un monde fragmenté », la rencontre a réuni experts internationaux, représentants des Forces armées canadiennes, analystes géostratégiques et membres du corps diplomatique, devant un public attentif et engagé. Les échanges ont été animés par Sylvain Paquette, dont la modération a permis de structurer des débats denses et parfois sans concessions.




Les interventions de Cheikh Bangoura, expert international, du général Gaston Côté, des Forces armées canadiennes, et d’Alain Jourdan, de l’Observatoire géostratégique de Genève, ont permis de dresser un tableau nuancé des dynamiques à l’œuvre sur le continent africain. Les discussions ont mis en évidence l’intensification de la concurrence entre puissances, la montée en puissance d’acteurs régionaux et les opportunités économiques considérables que représente l’Afrique, tout en soulignant les risques politiques, sécuritaires et institutionnels qui accompagnent ces transformations.
Relations parasitées par les épisodes de guerre informationnelle
Au-delà des investissements et des stratégies d’influence traditionnelles, la conférence a également mis en lumière un phénomène désormais central dans les relations internationales : la guerre informationnelle. Décrite par plusieurs intervenants comme un véritable perturbateur endocrinien des relations entre États, elle agit de manière diffuse mais profonde sur les perceptions, les décisions politiques et les équilibres diplomatiques.
À ce sujet, Didier Aubrais, fondateur du Cercle francophone canadien d’analyse géostratégique, a insisté sur la nature corrosive de ces nouvelles formes de conflictualité :
« La guerre informationnelle agit aujourd’hui comme un perturbateur invisible mais puissant. Elle altère durablement les relations entre États, brouille les perceptions et complique le travail diplomatique, en s’appuyant sur des réseaux sociaux devenus de véritables champs de bataille. »
À l’ère du numérique, l’activisme — parfois délibérément déstabilisateur — d’acteurs étatiques ou non étatiques contribue à brouiller les lignes entre information, influence et manipulation. Campagnes de désinformation, construction de récits hostiles et instrumentalisation de l’opinion publique s’imposent désormais comme des outils à part entière de la conflictualité contemporaine.
Le Canada n’échappe pas à cette réalité. Plusieurs exemples récents de tensions nourries par des dynamiques informationnelles ont été évoqués lors de la conférence, illustrant la manière dont ces affrontements numériques peuvent perturber les relations bilatérales, miner la confiance entre partenaires et influencer les débats publics nationaux.
Au-delà du constat, Didier Aubrais a également livré un message stratégique clair quant au positionnement canadien en Afrique :
« Le Canada ne peut plus se contenter d’observer. Il doit passer du statut de spectateur à celui d’acteur. L’Afrique ne cherche pas des colonisateurs, mais des alliés. Et le Canada dispose, à cet égard, d’une crédibilité et d’une neutralité qui constituent un véritable avantage stratégique. »
Dans cette perspective, le fondateur du Cercle a souligné le rôle clé que pourrait jouer le Maroc comme point d’ancrage canadien sur le continent africain. Fort de ses accords de libre-échange avec l’ensemble des pays africains, de sa stabilité politique et de sa volonté affirmée de coopération économique, le royaume s’impose de plus en plus comme une porte d’entrée stratégique vers les marchés africains.
En filigrane de l’ensemble des discussions, une interrogation demeure : face à la montée en puissance de stratégies africaines portées par des acteurs globaux et régionaux, le Canada peut-il se permettre de rester en retrait ? La conférence a ouvert un espace de réflexion essentiel sur la nécessité pour le Canada de développer une approche plus structurée, lucide et stratégique à l’égard de l’Afrique, intégrant pleinement les dimensions économiques, sécuritaires et informationnelles d’un monde désormais fragmenté.




