Par Alain Jourdan
Il existe dans l’histoire des relations internationales des moments de bascule où une accumulation de signaux faibles se transforme soudainement en rupture manifeste. Davos 2026 apparaît désormais comme l’un de ces instants charnières. Non pas en tant que simple forum économique, mais comme le lieu symbolique où s’est opérée une mutation profonde du regard porté sur les États-Unis. Ce qui relevait jusqu’alors d’un rejet ciblé de Donald Trump semble désormais glisser vers une défiance plus large à l’égard de l’Amérique elle-même.
Depuis plusieurs années, Donald Trump cristallise une hostilité croissante sur la scène internationale. Son style brutal, sa rhétorique agressive et sa conception purement transactionnelle des relations internationales ont profondément heurté ses partenaires traditionnels. Jusqu’ici, cependant, cette hostilité restait circonscrite à sa personne et à son administration. L’Amérique, en tant que puissance et en tant que symbole, demeurait largement dissociée de cette contestation. Les événements survenus à Davos marquent précisément le moment où cette distinction commence à s’estomper.
À Davos, l’agacement a laissé place à un véritable ras-le-bol.
Les épisodes qui s’y sont succédé ont joué un rôle déclencheur. Le départ de Christine Lagarde d’une réunion avec l’équipe Trump, les attaques répétées et souvent méprisantes du président américain à l’encontre des Européens, la remise en cause ouverte des alliances historiques et du multilatéralisme ont provoqué bien plus qu’un malaise diplomatique. Ils ont fait émerger une prise de conscience collective, notamment en Europe, d’un changement profond de posture américaine. À Davos, l’agacement a laissé place à un véritable ras-le-bol.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de délitement du narratif américain construit au fil des décennies. Longtemps, les États-Unis ont bénéficié d’un capital symbolique exceptionnel, nourri autant par leur diplomatie que par leur puissance culturelle. Le cinéma américain, en particulier, a façonné l’image d’une Amérique incarnant le camp du bien, défendant la liberté et l’ordre face au chaos. Ce récit, profondément ancré dans l’imaginaire collectif occidental, est aujourd’hui sérieusement mis à mal.
Avec Donald Trump, ce n’est plus seulement une politique étrangère qui est contestée, mais une posture civilisationnelle qui est remise en cause. L’Amérique ne se présente plus comme la garante d’un ordre international fondé sur des règles, mais comme une puissance hégémonique assumant sans complexe le rapport de force, y compris à l’égard de ses alliés. Cette transformation brouille profondément l’image que les États-Unis avaient patiemment construite depuis la Seconde Guerre mondiale.
Davos a ainsi marqué un moment où l’Europe a cessé de temporiser.
L’épisode du Groenland illustre de manière particulièrement frappante cette rupture. Les pressions exercées, les déclarations agressives et les menaces à peine dissimulées ont eu un effet désastreux en Europe. Elles ont fait voler en éclats l’idée selon laquelle certaines lignes demeuraient infranchissables dans les relations transatlantiques. Là encore, ce n’est pas uniquement Donald Trump qui est mis en cause, mais ce qu’il révèle d’une Amérique prête à s’affranchir de toute retenue impériale.
Davos a ainsi marqué un moment où l’Europe a cessé de temporiser. Le langage diplomatique feutré a cédé la place à une lucidité plus brutale. L’hypothèse selon laquelle Trump ne serait qu’une parenthèse ne suffit plus à rassurer, car les dégâts sont déjà profonds. Un changement de paradigme s’est enclenché dans les relations entre l’Europe et les États-Unis, et il serait illusoire de croire qu’un simple changement de ton ou de leadership suffira à revenir à la situation antérieure.
Donald Trump apparaîtra sans doute moins, avec le recul, comme une anomalie que comme un révélateur.
Même si des signaux de rejet de la politique de Donald Trump apparaissent désormais aux États-Unis, tant au Congrès que dans une partie croissante de la population, le doute est installé. Un contre-mouvement américain est peut-être en gestation, et il convient de l’espérer. Mais quand bien même un sursaut se produirait, il obligera l’Europe à repenser en profondeur sa relation à son allié historique, ses dépendances stratégiques, ses choix de défense et sa souveraineté politique.
Donald Trump apparaîtra sans doute moins, avec le recul, comme une anomalie que comme un révélateur. Il aura mis en lumière des tendances profondes, longtemps dissimulées par le soft power américain et par un discours universaliste désormais fragilisé. Ce que Davos a entériné, c’est le fait que le monde, et en particulier l’Europe, ne juge plus seulement un homme, mais une trajectoire et une vision du monde.
Si l’Amérique ne parvient pas à opérer un sursaut moral, politique et stratégique, le glissement sera inévitable. La défiance à l’égard de Donald Trump pourrait alors se transformer durablement en rejet de l’Amérique elle-même, non par idéologie, mais par désillusion. C’est là, sans doute, l’un des tournants les plus lourds de conséquences pour les relations internationales des décennies à venir.