État des lieux de la Base Industrielle et Technologique de Défense (B.I.T.D.) française et européenne

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By Alain Jourdan

La BITD fait référence à toutes les industries d’un pays qui prennent part aux activités de défense, elle est aussi appelée « industrie de défense ». Si on l’associe généralement aux entreprises spécialisées uniquement dans l’armement telles que Rheinmetall en Allemagne ou MBDA et Naval group en France, beaucoup d’entreprises qui fournissent les armées sont en réalité duales et ont un rôle civil en parallèle comme Airbus ou Safran. Si une question sur les frontières de la BITD semble tout à fait à propos, nous aborderons ici le sujet de la BITD européenne, et particulièrement la relation franco-allemande à ce sujet au vu de l’actualité récente. 

C’est un secteur essentiel pour la France qui se hisse au rang de troisième exportateur mondial de matériel de défense grâce à ses 9 groupes et 4 000 PME représentant environ 200 000 emplois et 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Au même titre que la justice, cette base industrielle est un domaine largement régalien où peu d’États mettent en commun leurs projets industriels afin de ne pas compromettre leur sécurité nationale. Le partage d’informations, de capital technologique et humain ou plus largement de savoir constitue un enjeu de taille pour un secteur où la vie de chaque citoyen est en jeu. Parallèlement, la France disposerait sur son territoire d’assez d’équipements et d’industries pour assurer de manière quasi-autonome la production de matériel lui permettant de remplir les six fonctions de la défense définies dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2013 (dissuasion, prévention, protection, intervention, influence et anticipation).

Cependant, si la France prône ce modèle d’armée complète et souveraine, les nouvelles menaces (prolifération nucléaire, haute intensité, polarisation des relations internationales…) et l’augmentation du coût unitaire des équipements pour répondre à ces dernières, poussent certains États de l’Union européenne à soutenir une BITD interétatique plus coopérative, avec des financements, des projets et des achats en groupe. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie de développement de la souveraineté européenne (ou, selon les avis, un développement de la souveraineté étatique avec l’UE comme outil). L’Organisme conjoint de coopération en matière d’armement (OCCAR) constitue une avancée indéniable pour la coopération européenne, ayant notamment permis de gérer des programmes tels que l’A400M Atlas (regroupant Allemagne, Belgique, Espagne, France, Luxembourg, Royaume-Uni et Turquie). D’autres projets tels que le système de combat aérien du futur (SCAF) ou de chars de combat « Main Ground Combat System » (MGCS) contribuent au développement du paysage industriel de défense européen. Ce développement s’opère nécessairement par la recherche de synergies industrielles, décision largement politisée au vu de l’enjeu. Airbus Group et MBDA sont deux exemples de fusion à l’échelle européenne réussie, car bien qu’opérant à des niveaux particulièrement sensibles elle s’est faite en lançant des projets communs. On peut donc penser que le plan « d’Europe de la défense », porté majoritairement par la France, passe obligatoirement par la mise en œuvre de travaux communs. 

Ce partage du savoir de l’industrie de défense n’est pas une chose aisée. Les intérêts stratégiques, militaires, économiques divergent en fonction de chaque État compte tenu des impacts financiers ou sociaux de ces industries qui poussent chaque pays à préserver au mieux ses intérêts.

Récemment, l’actualité a été marquée par une nouvelle vague de doutes concernant le projet MGCS évoqué plus tôt. Ce dernier, censé proposer d’ici 2035 un char de combat franco-allemand succédant au char Leclerc français et au Léopard 2 allemand, est en grande difficulté après que Berlin a signé des accords avec l’Italie, l’Espagne et la Suède pour une nouvelle version du Léopard 2 uniquement, laissant la France et la compagnie Nexter sur le banc. La mésentente porte essentiellement autour des attentes concernant la structure du char, Paris souhaitant un char léger et mobile face à Berlin qui préfère un char lourd. Et si, en juillet dernier, les ministres allemands Boris Pistorius et français Sébastien Lecornu décrivaient le projet de manière optimiste « Discussions franches et décisives avec Boris Pistorius sur le char de combat du futur : nous voulons le faire ensemble » (tweet du ministre des Armées), la dernière déclaration du vice-chancelier en charge de l’économie Robert Habeck ne va pas dans ce sens en déclarant « nous ne sommes d’accord sur rien ». D’autres moments critiques de la coopération en matière d’industrie de défense européenne peuvent être illustrés par l’achat de 35 avions américains F35 par l’Allemagne à défaut de miser sur les Rafales français, ou encore la Pologne qui « achète sur l’étagère » à la Corée récemment ou aux Etats-Unis. La France a elle aussi abandonné par le passé des projets européens de défense, comme l’Eurofighter qui devait être capable de transporter un missile nucléaire, coût inutile pour les autres puissances européennes mais primordial pour la France. Un projet aussi ambitieux qu’une base industrielle et technologique de défense interétatique est forcément jonché d’embûches et de contretemps. Les tensions internationales actuelles semblent inciter les États européens à créer de plus en plus de partenariats, il suffit de regarder quelques décennies en arrière pour constater les efforts faits à l’échelle européenne dans cette optique. Les dernières images du projet FAMOUS publiées par Nexter contribuent largement à cet effort, en illustrant ce projet qui regroupe dix pays européens et 19 industries autour de l’élaboration de véhicules blindés et de systèmes de communication nouvelles technologies, indispensable à l’interopérabilité de nos armées. Finalement, le défi majeur relève de la concurrence franco-allemande. Ces deux pays, plus gros industriels européens en matière de défense, savent que le projet est réalisable, légitime et profitable, mais veulent préserver chacun leur place de leader en faisant un minimum de concessions.

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